JB 1

 Jeff Buckley était beau comme un Dieu (et c'est un hétéro à 1000% qui vous le dit), avait un talent monstre, une voix incroyable, un héritage important (fils de Tim Buckley, artiste folk et avant-gardiste maudit, car n'ayant pour ainsi dire pas connu le succès de son vivant : il est mort d'overdose en 1975, il avait 28 ans). Jeff est né en 1966, il est mort par noyade dans le Mississippi en 1997, il avait 30 ans, allait sur ses 31 (mort en mai, né en novembre ; en regardant les dates de naissance et de mort, calculez, il avait 30 ans 1/2 !). Mettons tout de suite les choses au clair : Jeff est le fils de Tim, OK, mais il a été élevé par sa mère et son beau-père, et s'appelait Scott Moorhead. Scott, car c'est son second prénom après Jeffrey. Et Moorhead était le nom de son beau-père. Jeff n'a pas connu son père biologique, il ne l'a jamais rencontré, Tim étant mort alors que Jeff n'avait que 9 ans et vivait éloigné de lui et de sa vie dissolue (drogue, sexe...). A sa majorité, Jeff a repris le nom de son père, et son premier prénom, ça a sans aucun doute aidé à se faire une place dans le star-system, même si, pour tout dire, aux USA, il n'a jamais vraiment réussi à décoller. C'est ailleurs, en Europe, que Jeff a cartonné. A l'écoute de son unique album studio, Grace, sorti en 1994, on se demande vraiment comment un tel disque a pu ne pas marcher autant (attention, il a marché quand même, hein !) dans son pays d'origine. Comment l'album a pu, aux USA, ne pas être accueilli comme il le méritait. Pour le reste du monde, aucun problème, ce fut un cataclysme, ce disque. Je suis né en 1982, j'avais donc 12 ans, et je m'en souviens encore. Impossible ou presque d'aller dans un magasin type FNAC sans tomber sur la christique et sublime pochette de l'album, représentant un Jeff songeur, mal rasé, veste moirée, comme se cramponnant à un antique micro, devant un rideau bleu. L'album offrait 10 titres (11 par la suite : Forget Her sera rajouté sur les rééditions, mais à la base, n'est sorti qu'en single) prodigieux, une cinquantaine (quasiment une heure désormais) de minutes tout simplement bluffantes, production parfaite, anthologique, et interprétation à la hauteur de tout ça. Jeff tient la guitare et certains claviers (orgue, harmonium), et est entouré de Mike Grondahl (basse), Michael Tighe (guitare), Matt Johnson (batterie). Gary Lucas joue de la guitare sur les deux premiers titres. L'album est produit par George Marino, Andy Wallace, Steve Berkowitz et Jeff.

JB 5

Grace mérite bien son nom, c'est un album littéralement touché par la grâce. Jeff y offre trois reprises imparables, et le reste, il l'a écrit, ou co-écrit (avec Lucas, Tighe  ou Grondahl et Johnson). Les reprises ? Lilac Wine, signé James Shelton, est une douceur absolue, aérienne, datant de 1950, une chanson qui m'énervait un peu à la base, je la trouvait trop lente, mais mon Dieu, avec le temps, je dois dire qu'elle est d'une beauté totale ; on a Corpus Christi Carol, adaptation d'un air religieux de Benjamin Britten, une chanson religieuse, donc, une sorte d'aria, morceau très court (moins de 3 minutes, le plus court de l'album, de loin) et sur lequel Jeff use avec élégance et délicatesse d'un timbre de voix très rossignolesque. Ce mec avait une voix incroyable, meilleure que celle de son père (qui, pourtant, avait aussi une voix remarquable). Difficile de ne pas frissonner. Idem pour Hallelujah, mythique reprise de Leonard Cohen, chanson emblématique de la légende Jeff Buckley, quasiment 7 minutes (morceau le plus long, mais pas de beaucoup) belles à pleurer dans sa bière. Une chanson parfaite. Mais le reste est grandiose aussi : Lover, You Should've Come Over, 10 secondes de moins que Hallelujah, est une chanson de rock-soul ahurissante, une perfection qui, qui plus est juste après Hallelujah (et avant Corpus Christi Carol !), met l'auditeur à genoux. Le reste de l'album est très rock : Eternal Life est sous influence Led Zeppelin (Physical Graffiti fut le premier album que Jeff a possédé) et renverse bien la vapeur après 17 minutes (de Hallelujah à Corpus Christi Carol) émouvantes ; So Real est à peine moins violent. Dream Brother, avec son bridge hallucinant, est un régal plus recherché que de coutume, Forget Her, qui sortira en single et est désormais le final du disque, est un hit en puissance au refrain inoubliable... Et on a la triplette d'intro : Mojo Pin, Grace, Last Goodbye. Là, que dire ? Trois chansons qui butent, totalisant un bon quart d'heure de rock fulgurant, tubesque qui plus est.

JB 3

Tout est parfaitement calibré, sur Grace, de toute façon : après cette triplette introductive monstrueuse, on a Lilac Wine, qui fait retomber la pression, un peu de douceur avant la violence rock de So Real. Puis la triplette christique, à tomber par terre ; puis Eternal Life, qui fait resauter les boulons de vos enceintes dès son riff ; puis Dream Brother et Forget Her, et une fois le disque fini, on n'a qu'une envie, le remettre. Avec sa profusion de grandes chansons, de hits (Grace, Last Goodbye, Hallelujah, Forget Her, Lilac Wine), sa production parfaite et très claire (et totalement numérique) qui peut même user le cerveau et les oreilles si on écoute le disque trop fort et au casque (un peu comme le Black Album de Metallica ou les Use Your Illusion des Guns'n'Roses : production éclatante et puissante), avec tout ça, Grace est un chef d'oeuvre absolu, à la fois du rock des années 90 et du rock tout court. Un disque essentiel et qui soutient admirablement le test du temps. Quel dommage, sincèrement, que Jeff n'ait pas eu le temps de faire un autre disque (sa discographie officielle contient deux lives, un datant d'avant Grace, et un d'après Grace, et sur lequel il reprend du Edith Piaf), quel dommage que, comme son père, sa carrière ait été si brutalement et rapidement interrompue...

Mojo Pin

Grace

Last Goodbye

Lilac Wine

So Real

Hallelujah

Lover, You Should've Come Over

Corpus Christi Carol

Eternal Life

Dream Brother

Forget Her