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 Voilà un cycle qui sera rapidement achevé : celui consacré à tous les albums studio de Jeff Buckley. Pourquoi sera-t-il rapidement terminé ? Parce que, au cas où vous l'ignoreriez encore, Jeff Buckley n'en aura fait qu'un seul, d'album studio. C'est pas faute  d'avoir essayé d'en faire un deuxième, mais disons qu'il est mort avant, ce qui, forcément, remet pas mal de projets en question. Né en 1966, mort en 1997 (il allait sur ses 31 ans, mais n'en avait encore que 30) par noyade (officiellement accidentelle) dans le Mississippi, Jeffrey Scott Buckley, qui se fera appeler Scott Moorhead la majeure partie de sa vie (avant le début de sa carrière musicale), est le fils de Tim Buckley, fameux chanteur de folk psychédélique américain mort en 1975 par overdose. Buckley senior ne s'est pour ainsi dire jamais occupé de son fils, trop occupé avec sa carrière. C'est la mère de Jeff qui, déjà séparée de Tim à la naissance de leur fils, va l'élever. Il prendra le nom de son beau-père, Ron Moorhead, nouvel époux de sa mère. Il n'a pour ainsi dire jamais vu son vrai père, des contacts rapides, épars. A l'enterrement de Tim Buckley, ni Jeff ni sa mère ne furent invités. C'est pourtant le nom qu'il a pris quand il a commencé sa carrière musicale. On peut parler d'opportunisme, le nom de Buckley étant plus vendu que Moorhead, et en effet, je pense qu'il y à une part d'opportunisme. Mais bon, c'est le fils de son père, et même s'il n'y à pas grand chose en commun entre les deux (une voix angélique, un physique des plus avantageux, et le nom), ça aurait été dommage de ne pas en profiter. 

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Notons cependant que Tim Buckley n'a jamais été un best-seller, beaucoup de ses disques, pour réussis qu'ils sont (sauf les deux derniers), se sont vautrés au hit-parade. C'est pas comme s'il était le fils de Bob Dylan (qui a un fils musicien, Jakob Dylan, des Wallflowers, d'ailleurs, et ce dernier n'a jamais eu le succès du père, comme quoi) ! Jeff a démarré sa carrière discographique en 1994, avec cet album, Grace, qui, aux USA, marchera bien, mais sans tout exploser. En Europe, ce fut, en revanche, un triomphe. Sous une pochette qui compte parmi les plus iconiques de son époque jusqu'à maintenant (un Jeff posant, tête baissée, yeux fermés, en veste chatoyante, tenant bien en main un antique micro), et dont le livret contient moult motifs de clés et d'horloges annonçant toutes la même heure (il doit sûrement il y avoir un sens dans tout ça, mais je sèche), Grace est un pur chef d'oeuvre qui, depuis ma première écoute, alors que j'avais 17 ans (en 1999, donc, un an environ après la mort de Jeff), n'a jamais cessé de me remplir de joie, d'émotion, d'admiration. C'est un des rares albums que, vraiment, je trouve parfait, sans aucun défaut, nulle part. 11 chansons (10 en vinyle, on n'y trouve pas le dernier titre, Forget Her ; le vinyle dure 52 minutes, un tout petit peu moins en fait ; le CD en dure 57), aucune à retirer, et surtout pas cette écrasante, sublime reprise du Hallelujah de Leonard Cohen. La production, signée Andy Wallace, est géniale, et vieillit super bien. 

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Le détail de la banane est aussi bien une référence à Leonard Cohen (I'm Your Man) qu'une belle preuve d'autodérision

Les chansons ? Qu'elles soient rythmées (So Real, Eternal Life) ou calmes (Forget Her, Last Goodbye, Lover, You Should've Come Over), toutes assurent à fond, et il est impossible d'écouter Lilac Wine, Hallelujah, Dream Brother (et ce break insensé) ou cette reprise du très solennel Corpus Christi Carol de Benjamin Britten sans ressentir des frissons tout le long du corps, voire même, pour les plus sensibles, des picotements dans les yeux. Mojo Pin, qui ouvre le disque, est un beau résumé de Grace (qui porte bien son nom, cet album) : ça démarre lentement, calmement, ça explose un peu vers la fin, avant de redevenir calme et apaisant. Quand c'est rock, c'est vraiment rock, la musique explose, c'est totalement heavy, mais sans que ça soit choquant ou bourrin. Même le morceau le plus violent de l'album, Eternal Life, est totalement mainstream, pourrait passer sur RTL 2 sans souci. Mais l'album, tout en étant totalement accessible, n'en demeure pas moins à des années-lumière d'une soupe commerciale. C'est probablement le sommet de 1994, un des grands sommets des années 90 à maintenant, et inutile de dire que si Jeff avait continué de vivre et de faire de la musique (il n'y à, avec cet album, que deux ou trois lives et un disque de démos pour juger de sa carrière), faire mieux que Grace aurait été très compliqué. En ce qui me concerne, je n'y vais pas par quatre chemins, cet album est un des plus impressionnants et réussis que j'ai écoutés depuis que j'écoute du rock, voilà, carrément, et je ne reviendrai jamais sur cette déclaration qui vient du coeur. Je me souviens encore de ma première écoute, alors que ça remonte à plus de 20 ans. Je ne peux pas en dire autant pour pas mal d'albums, y compris parmi ceux qui me tiennent vraiment à coeur...

FACE A

Mojo Pin

Grace

Last Goodbye

Lilac Wine

So Real

FACE B

Hallelujah

Lover, You Should've Come Over

Corpus Christi Carol

Eternal Life

Dream Brother

Forget Her (bonus-track CD)