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L'album du suicide de Ian Curtis (chanteur de Joy Division). Pas la plus paisible et douce des réputations. Le fait est que le jour de son suicide par pendaison, l'épileptique et ultra-dépressif frêle chanteur à la voix sépulcrale, qui venait de finir les sessions d'enregistrement de Closer (le deuxième et dernier album du groupe), a écouté à plusieurs reprises ce disque, et selon une légende invérifiable, lorsqu'on a découvert le corps, encore chaud, de Curtis pendu au bout de son fil dans sa cuisine, le disque tournait encore, sur sa face B, laquelle face B se termine sur un des morceaux les plus sinistrement dépressifs et glauques qui soient : Mass Production. C'est avec cette réputation bien dans un coin de mon esprit que j'ai acheté, il y à déjà longtemps, The Idiot, apès avoir lu dans un bouquin ou magazine (je ne sais plus) cette histoire du suicide de Ian Curtis (je connaissais déjà les albums de Joy Division). Je n'avais pas de penchants suicidaires à l'époque, je n'en ai pas à l'heure actuelle, je n'en ai jamais eu. Comme Coluche le disait (citer Coluche dans pareil article, faut le faire), le suicide, c'est une vengeance contre soi-même, et personnellement, je ne m'en veux pas. J'étais cependant intrigué et voulais écouter ce disque, premier album solo d'Iggy Pop, sorti en 1977, enregistré en 1976 au Château d'Hérouville (France, non loin de chez moi), achevé à Hansa (Berlin-Ouest), produit par celui qui a aussi cosigné tous les morceaux, pose des voix de choeurs bien identifiables (Funtime) et joue très certainement des claviers dessus (la liste des musiciens n'est pas indiquée, et a toujours été, pour cet album, source d'hypothèses, mais on a au moins Carlos Alomar, guitariste attitré du producteur que je ne vais pas tarder à citer, une fois que cette putain de parenthèse voudra bien se fermer) (merci) : David Bowie. 

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La pochette de cet album, le premier solo de l'Iguane (la même année sortira Kill City, enregistré en 1975 avec James Williamson, mais The Idiot est le premier vrai album solo de Pop) représente, en noir & blanc, Iggy, bien fringué, dans la posture de Roquairol (un tableau d'Erich Heckel. Le même tableau inspirera à Bowie la pochette de son propre "Heroes" en cette même année 1977. Les deux pochettes sont un beau mix pour le tableau : mains correctement mises pour le Iggy, tête correctement reproduite pour le Bowie. Le regard un peu perdu, Iggy donne vraiment l'impression d'être l'idiot du titre (allusion au roman de Dostoïevski). Enregistré, comme je l'ai dit, en France, l'album aurait bénéficié de la présence, sur certains titres, de musiciens français ayant joué avec Higelin (qui enregistrait souvent à Hérouville, et notamment, à l'époque de l'enregistrement de The Idiot, Higelin devait y faire Alertez Les Bébés ! si je ne m'abuse), tel que le batteur Michel Santangelli. The Idiot a probablement été enregistré à peu près en même temps que le Low de Bowie, qui fut aussi fait à Hérouville. La China Girl de la chanson d'Iggy (que Bowie reprendra en 1983 en en faisant un gros tube), qui achève la face A, n'est autre que Kuelan Nguyen, à l'époque femme d'Higelin, dont Iggy était tombé amoureux et qui, alors qu'il lui expliquait ses sentiments à son égard, lui aurait répondu d'un ssshhhhh..., comme dans la chanson ! Une chanson bien moins pop que sa reprise par Bowie, je me souviens encore de la première fois que j'ai entendu la version originale d'Iggy Pop, je ne retrouvais quasiment pas la chanson telle que je la connaissais. J'aime toujours autant la version Bowie, mais ma vesion préférée est indéniablement, avec le recul, l'originale issue de cet album. Rien que pour le solo de guitare final... Autre chanson que Bowie reprendra (telle quelle en live, voir A Reality Tour, et avec des paroles totalement différentes sur Lodger : Red Money) : Sister Midnight, qui ouvre le disque. Une tuerie. 

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Placard publicitaire d'époque

Tuerie aussi, le cultissime Nightclubbing qui suit, une chanson robotique, inhumaine avec son piano froid comme la morgue de Besançon en hiver, avec sa guitare encore plus mordante qu'un rottweiler affamé et excité devant un quartier de viande, et surtout, avec son Iggy Pop en deux temps. Premier couplet, Iggy chante calmement, suavement même j'ai envie de dire, il chante presque normalement, il n'y à que l'accompagnement musical qui détonne. Second couplet, c'est la voix d'Iggy Stooge, la voix teigneuse, punk d'Iggy qui déboule, et les frissons aussi déboulent. Cette même voix que l'on entend sur le trop court mais monumental Funtime, sur les délicats Tiny Girls (sans doute un peu trop délicat, celui-là, avec son saxophone à la Elephant's Memory...mais belle chanson tout de même, bien que ça soit celle que j'aime le moins sur le disque) et Baby, sur le long (7 minutes) Dum Dum Boys qui ouvre la face B et, il me semble, parle des Stooges, mais je peux me tromper. Un morceau remarquable malgré sa durée qui peut sembler éreintante à certains. Et encore, que dire de Mass Production, qui dure une minute de plus (8 minutes, donc) et achève le disque d'une manière totalement ahurissante. Claviers monolithiques répétant une mélodie industrielle, glauque et même flippante, totalement gothique avant l'heure (ce titre pourrait figurer sur Closer ou le Pornography des Cure, tel quel), une basse menaçante, un Iggy sur le fil... C'est tout à fait normal que ce morceau soit le final de The Idiot : aucun titre ne pourrait survivre à sa suite. Je n'irai pas jusqu'à dire que je comprends Ian Curtis pour avoir fait le choix de se matraquer la tronche avec des écoutes répétées de cet album alors qu'il ne pensait qu'à une seule chose (se foutre en l'air), car sa vie était tellement compliquée... mais à l'écoute de Mass Production, c'est clair qu'il ne nous vient pas des envies d'aller cueillir des fleurs des champs ou d'aller donner à manger aux cygnes du parc, ça, c'est clair. Quel morceau...quel putain d'album, aussi et surtout. Lust For Life, le suivant (1977 aussi), est plus rock, plus pop, plus commercial, peut-être aussi plus structuré, mais The Idiot est un disque des plus séminaux, un précurseur, pas du punk (trop tard, 1977, le punk est là), mais de la future cold-wave, de la new-wave. Indispensable. 

FACE A

Sister Midnight

Nightclubbing

Funtime

Baby

China Girl

FACE B

Dum Dum Boys

Tiny Girls

Mass Production