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 En 1972, Lou Reed sort un premier album solo (Lou Reed) qui, en plus d'être mal accueilli par la presse, sera un échec commercial. Comme si ça ne suffisait pas, l'album est mauvais... La même année, alors que Lou est dans le creux de la vague, David Bowie, qui a le vent en poupe, vient le voir pour lui dire de rappliquer à Londres. Bowie, en effet, a envie de faire sa B.A. et de produire un album pour Lou, qui était une de ses idoles. Lou rapplique, et lui et Bowie (et le guitariste Mick Ronson, âme damnée de Bowie à l'époque) enregistrent Transformer, carte postale de glam-rock décadent et écrin de plusieurs monstres sacrés louridiens (Walk On The Wild Side, Perfect Day, Satellite Of Love, Vicious, Make-Up). Succès monstrueux de la fin d'année 1972 et du début 1973. Lou (re)devient hype. Il enregistre, courant 1973 (l'album sort en octobre), un album avec le producteur d'Alice Cooper, Bob Ezrin : Berlin. Album extrêmement sombre, dépressif, malsain, violent, un film pour les oreilles (selon l'expression de Lou, reprise à Zappa) narrant une histoire d'autodestruction de couple dans le Berlin des années 70, album enregistré à Londres avec des musiciens de folie (Tony Levin, Aynsley Dunbar, Stevie Winwood, Jack Bruce, les Brecker Brothers...). L'album sera épouvantablement mal accueilli par : RCA (maison de disques de Lou, qui amputera le disque d'un quart d'heure de musique, car Berlin, à la base, était censé être double et ne sera que simple ; 50 minutes quand même au final) ; par : les rock-critics (Rolling Stone Magazine le qualifiera de désastre) ; et par : les fans (le disque se ramasse une galtouze commerciale). Lou Reed semble avoir été trop loin avec ce disque dépressif et extrémiste, mélangeant arrangements chatoyants et textes d'un nihilisme absolu. L'album sera réhabilité par la suite, et à juste titre, car c'est juste le meilleur de Lou, mais en attendant, en 1973, ce que Lou avait réussi à faire quelques mois plus tôt grâce à Bowie et à Transformer, il le dézingue d'un coup avec Berlin.

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Verso de pochette vinyle (identique pour le CD remastérisé)

Profondément meurtri par le bide de son album, lui qui a mis plein de choses à lui dedans (il s'est vraiment investi), Lou décide d'organiser une tournée mondiale afin de promouvoir son albatros. Le but de la tournée : inculquer aux masses populaires l'amour de Berlin, leur faire piger, à eux et à tous ces cons de rock-critics (seuls Lester Bangs, fameux rock-critic américain, et la presse rock française, ont bien accueilli Berlin), que le disque est grandiose et qu'ils sont passés à côté de quelque chose. Et si possible, autant dépoussiérer un peu le mythe (car ç'en est déjà un) Velvet Underground. Lou, qui carbure au speed, au whisky et à l'héroïne, passe d'un état physique un peu rondouillard à un rescapé des camps de la mort, en quelques semaines d'une tournée monstrueuse qui sera illustrée par deux albums live, celui que j'aborde actuellement (je vais bientôt commencer à en parler, t'inquiète pas) et celui que j'aborderai demain, même heure. Le look de Lou est à faire peur : cheveux ras, maquillage outrancier autour des yeux et, sinon, visage blafard, collier de chien cloûté et bracelets idem, tenue cuir moulante, postures titubantes, grand mur noir derrière lui et éclairage blanc aveuglant sur le chanteur... Lou est en mode  survie durant la tournée, il faudra qu'Andy 'Drella' Warhol vienne le voir, une fois la tournée achevée, pour lui demander de se reposer, pour qu'il se repose un peu... Mais en attendant, pour cette tournée qui passera par la France (Olympia), la Belgique, l'Angleterre, L'Allemagne...et, évidemment, les USA, pour cette tournée, Lou s'entoure de tueurs. Déjà, les deux guitaristes de Berlin, Dick Wagner et Steve Hunter. Puis Prakash John (basse), Pentti Glan (batterie) et Ray Colcord (claviers). Lou se contente de chanter. Il enregistre ce qui deviendra son premier live au cours d'un concert donné à la Howard Stein's Academy Of Music de New York, le 21 décembre 1973. Cette salle n'existe plus, a été reconvertie en dortoire universitaire. A noter que l'autre live, que j'aborderai demain, offre d'autres morceaux issus du même concert, inutile donc de dire que la qualité sonore est identique (mêmes bandes), mais j'en reparlerai demain, de cet autre live.

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Affiche promotionnelle

Parlons maintenant de ce live de 1974, car il est sorti en cette année. Il s'appelle Rock'n'Roll Animal et il tire son nom d'un live bootleg de la tournée, sorti avant, et dont Lou aurait appris l'existence durant la tournée (il était tout fier qu'un bootleg existe de lui, signe de reconnaissance parmi d'autres). L'album offrait 5 titres, pour quelque chose comme 40/41 minutes, en vinyle (et première édition CD). Il offre désormais 7 titres pour 48 minutes pour sa réédition CD de 2000. Les deux bonus-tracks sont proposés en bas d'article avec tout le reste, dans l'ordre, il s'agit de How Do You Think It Feels et Caroline Says, 1. Chose rare, ces bonus-tracks ne sont pas en fin de CD, mais au centre, entre les deux faces vinyle, et mixés de telle sorte que quelqu'un ignorant le nombre de morceaux présents sur l'album original pensera que Rock'n'Roll Animal offrait 7 titres en vinyle, alors que c'était bel et bien 5. Le son est juste puissant, on en prend plein la gueule. Lou Reed est en forme, et livre une prestation du feu de Dieu. Précisons que si Berlin était l'album à promouvoir, seul Lady Day, sur l'album initial, est issu de Berlin (les deux bonus-tracks sont issus de l'album maudit de 1973 aussi, ce qui ramène le nombre de morceaux de Berlin à 3 sur 7 sur ce live ; Lou Reed Live, l'autre live, de 1975, offre 6 titres - pour 38 minutes -, aucun bonus-track, et sur ces 6 titres, 2 de Berlin), ce qui était remarquablement peu quand on sait que Lou Reed devait défendre son album sur scène ! Il jouait pas mal de morceaux de l'album en live, mais n'en foutra qu'un sur l'album ? Choix étonnant. Enfin, le choix le plus étonnant concerne les arrangements : hard-rock, et même très heavy metal ! Autant le dire, comme l'affiche promotionnelle (au-dessus de ce paragraphe) le disait, vérifiez bien, une fois le disque acheté, qu'il est dans la pochette, car c'est une vraie saloperie à contenir ! On en prend plein la tronche, soli de guitare cloûtés, chant acharné...

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Lou, sur ce disque, offre donc 5 titres, et un seul est issu de Berlin, le fantastique Lady Day. Les deux bonus-tracks sont hallucinants aussi (le shut up cynique et méchant de Lou pour son public en intro de Caroline Says, 1...). Le reste de l'album est constitué de reprises de chansons du Velvet Underground. Des versions métalliques, assez éloignées (sauf pour White Light/White Heat, déjà assez hardos dans son genre) des chansons de base. L'album commence par un Sweet Jane défenestré, précédé d'une Intro instrumentale à vous faire hurler à la lune en pleine journée. Que dire ? Ce duel de guitare entre Hunter et Wagner est à tomber, et quand, d'un coup, on entend le riff de Sweet Jane surgir du magma (clameurs insensées de la foule qui reconnaissent le morceau et, sans aucun doute, voient débouler Lou sur scène), c'est inoubliable et indescriptible. Quasiment 8 minutes de folie. A noter que les deux guitaristes sont mixés l'un sur le canal de gauche, et l'autre sur le canal de droite...et que sur l'autre live, de 1975, ils seront d'ailleurs inversés ! C'est un détail pour audiophile absolu... On passe aux 13 minutes d'Heroin, totalement malsaines, ambiance messe noire (comme dit à l'époque), Lou interprète le morceau soit en version assez speedée (par moments), soit, au contraire, de manière très contemplative, il mimait un shoot d'héroïne sur scène (il s'y connaissait, de ce côté-là), ce qui choquera pas mal... Les 13 minutes passent comme si elles ne duraient que 3 minutes, c'est le grand moment du live... Mortel. La face A se finissait là. La B s'ouvrait sur White Light/White Heat, le morceau qui me branche le moins ici, mais c'est du lourd. Puis Lady Day, du lourd aussi. Et les 10,30 minutes (créditées à une minute de moins !) de Rock'n'Roll, monstrueux, avec ce solo final... On en redemande, et ça tombe bien, un autre live sortira, donc, un an plus tard, j'en reparle demain. En attendant, vous avez sans aucun doute compris l'importance et la réussite de ce Rock'n'Roll Animal (qui marchera tellement fort dans les charts que même Berlin en sera tout ragaillardi et commencera à se vendre !). Le disque est cependant source de controverse, de polémique chez les fans, entre ceux qui ne pardonnent pas d'avoir transformé les chansons du Velvet (et de Berlin) en tueries métalliques et ceux que ça ne dérange pas, ceux qui ont apprécié l'expérience (car ça ne peut être que ça, au fond). Musicalement, ce live est une bombe, un des meilleurs qui soient. C'est un disque essentiel. Et je vaix même en choquer quelques uns, mais quitte à choisir entre la version initiale d'Heroin (1967) et celle, deux fois plus longue (enfin, quasiment : la version studio dure 7 minutes), du live, je prend celle du live. Idem pour Sweet Jane ! On atteint, ici, la perfection. When I put the spike into my vein, lemme tell you, life ain't quite the same...

FACE A

Intro/Sweet Jane

Heroin

FACE B

White Light/White Heat

Lady Day

Rock'n'Roll

Version CD :

Intro/Sweet Jane

Heroin

How Do You Think It Feels

Caroline Says, 1

White Light/White Heat

Lady Day

Rock'n'Roll