NEIL 1

 Ce disque est celui du succès, pour Neil Young, mais ce succès, le Loner n'en voudra pas. Il s'empressera de, selon ses propres termes, revenir dans le fossé, sur le bas-côté de la route, là où il se sent le mieux. En même temps, la mort, en 1972, après la sortie de ce disque cependant (plusieurs mois plus tard), de son ami le guitariste Danny Whitten (de son groupe Crazy Horse ; mort d'overdose après avoir été viré par Neil à cause de son addiction), va ronger le moral du Canadien, qui sortira coup sur coup plusieurs albums ô combien dépressifs, violents, mortifères : le live Time Fades Away (toujours pas sorti en CD) en 1973, et les albums studio On The Beach et Tonight's The Night, en 1974 et 1975 (mais pour Tonight's The Night, il date de 1973, la compagnie de disques Reprise, qui éditait Neil, a d'abord refusé de le sortir). Avant ces disques marquant la ditch trilogy ('trilogie du fossé'), Neil a sorti, donc, en 1972, un disque qui, lui, est essentiellement lumineux, un gros, gros succès (son best-seller absolu : souvent, quand quelqu'un possède un seul disque du Loner, c'est celui-ci) : Harvest.  Les pochettes d'albums de Neil sont souvent, trop souvent, abominables. Celle d'Harvest ne fait pas exception : un beige pâle avec un rond orange pâle, et le titre de l'album et le nom de l'artiste en belle écriture par-dessus. Au dos, une photo de Neil et du groupe l'accompagnant sur une grande partie de l'album, les Stray Gators : Jack Nitzsche (piano) ; Kenny Buttrey (batterie), Ben Keith (pedal steel guitar) et Tim Drummond (basse). Neil tient le chant et la guitare. A l'intérieur de la pochette ouvrante, on a une poignée de porte en gros plan, réfléchissant un Neil debout, souriant. Les paroles, en écriture manuscrite difficilement lisible, sont dans un insert glissé dans la pochette.

NEIL 4

Vinyle, pochette dépliée, extérieure et intérieure

Avec la participation amicale, sur certains titres, de Linda Rondstadt, James Taylor, Stephen Stills, David Crosby et Graham Nash (ces trois derniers, les fameux CS&N, jamais ensemble sur un titre), Neil Young livre ici 37 minutes, pour 10 titres, cultissimes. Mais, mine de rien, Harvest est un peu, pour le Loner, l'équivalent du The Dark Side Of The Moon du Floyd ou du Highway To Hell d'AC/DC (je ne compare pas la musique, hein, juste la réputation) : un disque certes réussi et majeur pour l'artiste/groupe, mais aussi et surtout, paradoxal, un disque trop mis en avant par rapport au reste de la discographie, qui offre d'autres albums au moins aussi grandioses, voire même encore meilleurs. Pour Neil Young, on citera On The Beach, Tonight's The Night, Everybody Knows This Is Nowhere, Zuma, Rust Never Sleeps, Time Fades Away aussi, qui sont tous aussi bons que cet Harvest. Mais le grand public a retenu Harvest, parce que Heart Of Gold, fameuse chanson (avec Taylor et Rondstadt dans les choeurs) au fort succès, parce que Harvest, parce qu'Alabama... Ces chansons sont cependant fantastiques, il est vrai. Il est aussi vrai qu'Harvest ne contient que peu de mauvaises choses. Je ne vois que deux mauvaises chansons ici, ou plutôt, une chanson correcte mais que je n'aime pas, et une chanson qui, elle, est vraiment à chier. La chanson qui ne me plaît pas est Are You Ready For The Country ?, fin de face A, qui m'énerve encore plus prodigieusement qu'un sketch d'Anne Roumanoff (c'est dire). Et celle que je trouve nulle, c'est There's A World, sur la face B, chanson enregistrée avec le London Philharmonic Orchestra (dirigé par Nitzsche). Déjà que la chanson est mauvaise, mais ces arrangements symphoniques la rendent insupportable, ça dégouline de sucre dans les amplis, on dirait une mauvaise chanson d'un mauvais film avec acteur produit par Disney dans les années 60...Niais, gentillet, sirupeux, kitsch, encore plus de clichés dans cette chanson que dans un discours de Le Pen sur l'immigration.

NEIL 3

Le reste assure : Out On The Weekend, Harvest, A Man Needs A Maid (aussi avec cet orchestre symphonique, mais la chanson, tout en étant un peu kitsch, reste mille fois plus belle et réussie), Old Man (avec Rondstadt et Taylor dans les choeurs), Heart Of Gold avec les mêmes choristes en guests, Alabama (avec Crosby et Stills, grand moment de country/folk/rock), Words (Between The Lines Of Age) avec Nash et Stills, grand moment de presque 7 minutes de folie country/folk/rock... et les 2 minutes enregistrées live à l'UCLA (Université de Los Angeles), The Needle And The Damage Done, chanson sur les ravages de la came, faite avant la mort de Danny Whitten, et qui parle de la descente aux enfers du guitariste, déjà bien accro à la horse. Une chanson d'une tristesse insondable, douce également (pas violente, quoi), pleine de douleur et de résignation, une chanson qui n'aurait pas dépareillé sur les albums de la ditch trilogy. Une chanson admirable qui se fond dans la suivante et dernière, sans pause, on passe d'applaudissements nourris à ce riff bien puissant ouvrant Words (Between The Lines Of Age). Une conclusion épatante pour un disque un peu trop mis en avant par rapport au reste de la discographie (pas toujours bonne : dès les années 80, c'est la dégringolade !) du Loner, mais en même temps, il faut avouer qu'Harvest est un monstre sacré, un disque quasiment parfait (There's A World, putain de chanson de merde) et, oui, bien qu'un peu surestimé par rapport à On The Beach, Tonight's The Night, Everybody Knows This Is Nowhere et Zuma (et aux autres cités plus haut), ce disque reste essentiel.

FACE A

Out On The Weekend

Harvest

A Man Needs A Maid

Heart Of Gold

Are You Ready For The Country ?

FACE B

Old Man

There's A World

Alabama

The Needle And The Damage Done

Words (Between The Lines Of Age)