GENESIS 1

 Quand on parle de double album, c'est souvent pour dire qu'ils (les double albums) sont trop longs, remplis à craquer, qu'ils sont inégaux, boursouflés, et qu'un album simple aurait sans doute été préférable. Mais il y à des double albums totalement mythiques, remarquables, des disques que l'on n'imaginerait pas vraiment raccourcis de quelques chansons. Bref, il y à des chefs d'oeuvres de double albums, en témoignent Goodbye Yellow Brick Road d'Elton John, Electric Ladyland du Jimi Hendrix Experience, Songs In The Key Of Life de Stevie Wonder, Blonde On Blonde de Bob Dylan, Exile On Main St. des Rolling Stones, London Calling de The Clash, Physical Graffiti de Led Zeppelin, Bitches Brew de Miles Davis, et bien entendu le Double Blanc des Beatles, la mère de tous les double albums (pas parce que c'est le premier, ce qui n'est pas le cas, mais parce que c'est le plus connu et mythique). Et je rajoute un album afin de faire une liste de 10 chefs d'oeuvres de double albums, et ce disque, c'est The Lamb Lies Down On Broadway, septième album (et sixième album studio) de Genesis, sorti en 1974, et totalisant quelques 94 minutes de musique. Tout comme l'album des Beatles, de Led Zep, de Stevie et de Miles, ce disque de Genesis est toujours double en CD, 45 minutes et des poussières pour le premier disque (11 titres), et quasiment 49 minutes (à 10 secondes près) pour le second disque (12 titres).

GENESIS 5

Verso de pochette

The Lamb Lies Down On Broadway est un des albums les plus mystérieux, étranges qui soient. C'est, autant le dire, un album-concept, qui raconte, tout du long (sauf, à la rigueur, it, le dernier titre, qui semble un peu à part, une conclusion libre, une prise de congé des auditeurs), une histoire, laquelle histoire est aussi racontée dans un long texte de Peter Gabriel situé dans l'intérieur de la pochette et du livret CD (voir ci-dessous). En live, le groupe a, entre 1974 et 1975, joué l'intégralité du double album au cours de concerts pharaoniques (qui ne furent hélas pas filmés en totalité, on a juste des bribes de concerts) où furent projetés des petits films et images en fond d'écran, afin d'aider les spectateurs à piger l'intrigue. On avait aussi des décors, des costumes bizarres (les Slippermen...), un vrai show. L'album est, on le sait, le dernier du groupe avec Gabriel (qui annoncera son départ par lettre ouverte au groupe, aux fans et à la presse après le dernier concert de la tournée, en 1975). Il n'a pas collaboré de manière très active à la gestation de l'album pour des raisons d'ordre privé : sa femme de l'époque était enceinte, et avait même eu un accouchement difficile, leur enfant n'était pas en bonne forme, Gabriel était, on le comprend, plus accaparé par ça que par l'écriture et la composition d'un album. Les tensions entre Gabriel et le reste du groupe commencent à sérieusement pointer leur nez, surtout qu'à la base le groupe, et surtout le bassiste (et guitariste occasionnel) Mike Rutherford, avait eu une autre idée au sujet de l'album : adapter Le Petit Prince de St-Exupéry ! Mais Gabriel, qui sortait d'une expérience professionnelle frustrante (William Friedkin, réalisateur de L'Exorciste, avait contacté Gabriel pour un projet de film après avoir lu la petite histoire très space située au dos de la pochette de Genesis Live, histoire écrite par Gabriel ; mis le projet ne se fera pas), Gabriel, donc, avait une autre idée. Il a eu une idée de scénario de concept-album, et a décrété que ça serait ça. Et...ce...fut...ça. Je ne sais pas ce qu'une adaptation du chef d'oeuvre de St-Exupéry aurait donné, nul ne le saura jamais. On peut le regretter, ou en être infiniment soulagé.

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Intérieur de pochette (pour le CD, bye-bye les illustrations, dommage)

Dans tous les cas, l'album est, tel qu'il est, un monstre. 94 minutes de délire progressif absolument ahurissant, un des sommets les plus implacables du genre. Mais ce n'est clairement pas un disque facile à apprivoiser. La première écoute que j'en ai eu (à peu près à cette période de l'année, d'ailleurs, et en 2004, précisément : je me souviens, je passais les épreuves du BTS à cette période et j'avais écouté ce disque, acheté quelques jours plus tôt, dès le soir, pour me détendre...me détendre, tu parles...), cette première écoute, fut difficile, et je peux même dire que j'ai détesté. Mais vraiment. C'était, aussi, mon premier album de Genesis, et mon premier album de Gabriel en général (je connaissais pas mal de ses chansons, ainsi que des chansons de Genesis, mais je ne connaissais aucune chanson de Genesis de la période 1970/1980), et ça a bien failli être le dernier. Peu après, je me suis procuré coup sur coup Trespass, Nursery Cryme et Foxtrot, le même jour, et j'ai bien mieux apprécié, mais The Lamb Lies Down On Broadway m'a résisté, comme London Calling du Clash d'ailleurs, pendant, allez, au moins un an ou deux. Ma deuxième écoute fut difficile aussi, et j'ai ensuite attendu au moins six ou sept mois avant de le réécouter. Et ce fut un peu mieux. La comprenette de l'histoire de l'album est primordiale pour bien apprivoiser le disque, même si, de toute façon, l'album restera à vie assez mystique par moments, l'intrigue étant trop tarabiscotée.

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Le groupe pendant la tournée de l'album (Gabriel en avait profité pour se raccourcir la tignasse)

Pensez donc : New York, vraisemblablement en 1974 (le court instrumental Broadway Melody Of 1974, au titre en allusion à un vieux film de l'Âge d'Or du cinéma muet, il me semble). Rael est un jeune délinquant d'origine portoricaine (son nom m'a toujours fait penser à ce gourou français cinglé, Raël, alors que ça n'a rien à voir), tague sur les murs de Broadway, se promène, de nuit (la chanson-titre). Il voit sr former un mur étrange dans la rue (Fly On A Windshield), un mur que personne d'autre que lui ne remarque. Le mur le cerne, l'encercle, le percute, Rael se réveille dans un endroit bizarre (Cuckoo Cocoon), dans une sorte de grotte, se retrouve encerclé par les stalagtites/stalagmites qui l'enferment comme dans une cage (In The Cage). Oppressé, il aperçoit, d'un coup, de l'autre côté, John, son frère, qui ne le remarque pas. D'un coup, la cage disparait, Rael est libéré, et se retrouve dans un endroit bizarre (The Grand Parade Of Lifeless Packaging), une sorte de  'supermarché' où on vend des personnes sans vie, parmi lesquelles Rael aperçoit des connaissances, et notamment, au N°9, John, son frère. Rael, sentant le danger, s'enfuit, tout en repensant à son ancienne vie de membre de gang (Back In N.Y.C.), et à ses premiers émois charnels (Counting Out Time). Rael se retrouve, au fil de son errance dans ce monde souterrain bizarre, dans un couloir tapissé de rouge (Carpet Crawlers), avec des centaines de personnes agenouillées, rampantes, cherchant péniblement à atteindre la porte. Rael, lui, le peut sans mal, et l'ouvre : derrière se trouve un escalier menant à une pièce étrange avec pas moins de 32 portes (The Chamber Of 32 Doors), dont une seule mène au monde du dehors. Rael n'est pas seul dans cette grande pièce, il aperçoit notamment ses parents, des amis... Une personne aveugle vient le voir pour lui proposer de l'aider (Liliwhite Lilith), Rael accepte, et grâce à elle, se retrouve dans une grotte, là où l'aveugle lui dit d'attendre (The Waiting Room) qu'on vienne le chercher. Rael, impatient, voit deux globes de verre au-dessus de lui, qu'il brise. La grotte s'effondre sur lui, il suffoque (Anyway), pense qu'il va mourir, mais la Mort (Here Comes The Supernatural Anaesthetist), au final, ne veut pas de lui ! Toujours bien vivant, Rael continue son chemin, et sent une odeur dans l'air. La suivant, il arrive dans une sublime pièce, avec une piscine (The Lamia), et aperçoit d'étranges créatures, mi-femmes, mi-serpents, des lamias, qui le séduisent, font l'amour avec lui. Elles commencent à le dévorer, mais dès la première goutte de sang sur leurs lèvres, elles meurent, et c'est Rael qui mes mange, ah mais ! Rael continue son errance, il arrive dans un lieu rempli de plusieurs personnes difformes, les Slippermen (The Colony Of Slippermen), qui lui annoncent qu'ils sont devenus ainsi à cause des lamias, eux aussi ont eu une expérience charnelle avec elles et son devenus ainsi. Rael aussi, il s'en rend compte, est devenu un Slipperman ('homme glissant', littéralement). Il retrouve, parmi eux, John, son frangin, aussi devenu difforme et monstrueux. Il lui explique que le seul moyen de s'en sortir et de redevenir comme avant est de rendre visite au Doktor Dyper, qui se chargera de les castrer, afin de les guérir (seule méthode ; Rael n'hésite pas une seconde). La bibite est placée dans un tube, et à ce moment-là, un corbeau surgit, et vole le tube. Rael le poursuit jusqu'à une falaise et un ravin Survolant le ravin (Ravine), il laisse tomber le tube dedans. Rael, pensif, du haut de la falaise, voit une fenêtre ouverte dans le ciel (The Light Dies Down On Broadway), et contemple New York, qui semble si proche et si loin. Au moment où il s'apprête à traverser la fenêtre, il entend John, qui se noie, en bas de la falaise, et Rael décide d'aller le sauver (Riding The Scree, In The Rapids). Il sauve John de la noyade, et se rend compte que John...a le visage de Rael. Il n'a pas sauvé son frère, il s'est sauvé lui-même ! Mais, au fond, tout ceci semble tellement irréel que ça n'est sans doute arrivé que dans un rêve (it)...

GENESIS 4

Gabriel sur scène, dans la tenue de Rael le Slipperman

On le voit, Gabriel a du abuser du Ras el hanout (mélange épices) au moment d'écrire cette histoire qu'on imagine inadaptable au cinéma (il me semble qu'un projet fut un temps imaginé) ! The Lamb Lies Down On Broadway a été enregistré avec un groupe au sommet de ses moyens (Phil Collins offre des parties de batterie et des choeurs sublimes, Steve Hackett est en forme à la guitare, Tony Banks livre des soli de claviers impressionnants, Mike Rutherford assure...), qui s'est octroyé la présence de Brian Eno. Eno, crédité à l'enossification (sic), a apposé son sceau sur l'ensemble de l'album, tels passages comme The Waiting RoomRavine, Silent Sorrow In Empty Boats, Hairless Heart (quatre instrumentaux), ont clairement la patte Eno. Brian Peter George St. John Le Baptiste De La Salle Eno (son nom complet, y en à qui s'emmerdent pas), qui a aussi bidouillé la voix de Gabriel, parfois déformée par un vocoder (The Grand Parade Of Lifeless Packaging, Back In N.Y.C., In The Cage), la rendant inhumaine et inoubliable. Sans Eno, l'album ne serait pas pareil, même si, attention, ce n'est pas non plus un disque d'Eno avec la collaboration de Genesis ! Clairement, la Genèse a demandé à Eno, qui avait alors tout juste démarré sa carrière solo, de les aider à rendre The Lamb Lies Down On Broadway plus particulier, mission accomplie. Mais même sans Eno, ce double album resterait un OMNI (Objet Musical Non Identifié), un disque inclassable, certes du pur rock progressif (et un fan de rock progressif se doit absolument de l'avoir chez lui, y compris un fan de Genesis et de Gabriel), mais avec une dimension bien barrée, rapport à son histoire totalement cintrée (et cohérente en elle-même). A noter que l'idée de départ, un mouton allongé sur Broadway (titre de l'album) serait venue à Gabriel après avoir vu le film El Topo d'Alejandro Jodorowsky, où une scène similaire (mais ne se passant pas à New York, le film étant un western chamanique) est visible ! On a des ambiances un peu La Montagne Sacrée dans l'album, aussi, en cherchant bien... Oui, voilà, ce disque, c'est La Montagne Sacrée du rock progressif !

GENESIS 3

L'album offre de grands moments : la doublette d'intro The Lamb Lies Down On Broadway/Fly On A Windshield, In The Cage et son solo de claviers incroyable, Back In N.Y.C. (que Jeff Buckley reprendra en live), Hairless Heart, Counting Out Time, Carpet Crawlers (un essentiel du groupe en live), le très soul The Chamber Of 32 Doors,le très Eno-ien The Waiting RoomAnyway, The Lamia (le meilleur morceau de  l'album, sans doute, avec un solo de guitare remarquable), The Colony Of Slippermen, it... On peut, en revanche, dire que le seul défaut de l'album réside dans sa face D, qui offre certes les deux derniers morceaux que je viens de citer, mais est quand même, et de loin, la moins percutante de l'album, bien en-dessous du reste de The Lamb Lies Down On Broadway. Elle n'est pas mauvaise, hein, elle offre une sublime mélodie sur In The Rapids, Ravine est planant, mais elle est un peu moins forte. Riding The Scree est sans doute le moins fort des morceaux de l'album (si on ne compte pas les 30 secondes instrumentales et inutiles de Broadway Melody Of 1974), et The Light Dies Down On Broadway, qui a été écrit par Rutherford (et pas par Gabriel, qui peinait à adapter en chanson ce passage de son histoire), est une resucée du morceau-titre, une jolie resucée, certes (rien n'est à chier sur le disque), mais son intérêt est quand même limité. Cette face D un peu inférieure, en qualité, en niveau, au reste de l'album (et clairement, le meilleur absolu, The Lamia excepté, de l'album est sur le premier disque, ce qui n'enlève rien au second disque) n'empêche pas The Lamb Lies Down On Broadway d'être un chef d'oeuvre, un monstre sacré, un objet musical culte, et probablement le sommet absolu de Genesis. En fait, ça me fait mal de le dire, mais s'il n'y avait qu'un seul disque de Genesis à avoir, c'est celui-là. Ca me peine de le dire car d'autres albums du groupe sont grandioses (Nursery Cryme, Foxtrot, Selling England By The Pound, A Trick Of The Tail, Wind And Wuthering, Duke), mais ce double album de 1974 marquant la fin de l'ère Gabriel est quand même le plus important, le plus impressionnant du groupe, à défaut d'être mon préféré (c'est Wind And Wuthering). Enfin, il est un de mes préférés quand même ! Essentiel, donc. Well it's only knock and knowall, but I like it...

FACE A

The Lamb Lies Down On Broadway

Fly On A Windshield

Broadway Melody Of 1974

Cuckoo Cocoon

In The Cage

The Grand Parade Of Lifeless Packaging

FACE B

Back In N.Y.C.

Hairless Heart

Counting Out Time

Carpet Crawlers

The Chamber Of 32 Doors

FACE C

Lilywhite Lilith

The Waiting Room

Anyway

Here Comes The Supernatural Anaesthetist

The Lamia

Silent Sorrow In Empty Boats

FACE D

The Colony Of Slippermen :

a) The Arrival

b) A Visit To The Doktor

c) Raven

Ravine

The Light Dies Down On Broadway

Riding The Scree

In The Rapids

it