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 En 1974, Steely Dan publie son troisième album, le grandiose Pretzel Logic, et décide, après ça, de changer radicalement d'optique musicale (marrant de parler d'optique pour du son, n'est-ce pas ?). C'était un groupe pur et dur, constitué de musiciens solides, le personnel n'avait pas changé depuis le premier album (enfin, sauf David Palmer, qui chantait sur une partie des chansons du premier opus et partira dans la foulée), même si, sur Pretzel Logic, on notait tout de même l'arrivée d'autres musiciens (Jim Gordon, Jeff Porcaro, David Paich, Chuck Rainey, Victor Feldman, etc...tous crédités dans les remerciements, en vrac, sans précision de qui joue quoi sur quel titre), en complément. A partir de 1975, Donald Fagen (chant, claviers, composition) et Walter Becker (basse, guitare, composition), les deux leaders, virent le reste du groupe. Au revoir le batteur Jim Hodder, et les guitaristes Denny Dias et Jeff 'Skunk' Baxter. Enfin, Dias continuera de jouer, en guest. Les autres musiciens, à partir de 1975, seront, tous, sans exception, des musiciens de studio, qui viendront pointer comme à l'usine pour enregistrer leurs parties, et que l'on retrouve sur pas mal d'albums de rock/pop-rock/soft-rock/jazz-rock de l'époque. Beaucoup d'entre eux étaient déjà crédités sur la pochette de Pretzel Logic, certains d'entre eux (Paich, Porcaro) formeront, en 1978, Toto. Quatrième album de Steely Dan et premier pour lequel le groupe est devenu un duo entouré de pointures, Katy Lied sortira en 1975 sous une pochette représentant un criquet, en gros plan, photo de Dorothy White, qui avait déjà signé la peinture de la pochette de Countdown To Ecstasy et était très liée à Fagen. Le titre de l'album, que l'on retrouve dans les paroles de Doctor Wu, est un jeu de mots sur katydid ('criquet' en anglais).

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Court (35 minutes pour 10 titres), Katy Lied est probablement le disque le plus sous-estimé de Steely Dan, même si c'est son successeur que j'ai préféré insérer dans ma liste des albums sous-estimés que j'ai publié il y à quelques semaines. L'album, magistralement produit par Gary Katz (qui a droit à sa photo individuelle sur le verso de pochette, ce qui est assez rare pour un producteur quand celui-ci n'est pas un des membres du groupe), sera par la suite assez vertement critiqué par le duo Fagen/Becker (désormais plus un duo, Becker étant mort en 2017), qui reprocheront un mixage moyen, une qualité audio moyenne. Sincèrement, ce sont très certainement des audiophiles absolus ultra pointilleux (il faut regarder le DVD 'Classic Albums' sur Aja, leur album de 1977, pour comprendre à quel point les albums du groupe sont produits, riches, denses), du genre à couper les cheveux en huit plutôt qu'en quatre. Pour un mec qui écoute de la musique et se préoccupe surtout des émotions qu'elle peut lui apporter, le son de Katy Lied, aussi bien en vinyle d'époque (je l'ai) qu'en CD (je l'ai aussi), est totalement parfait. Mais l'album est sous-estimé, et il est vrai que certaines chansons (Your Gold Teeth II, suite du Your Gold Teeth du second album ; Throw Back The Little Ones) peuvent sembler un peu anodines, secondaires. Rien de grave, ceci dit, car elles sont tout de même excellentes, et le reste de l'album est d'un niveau exceptionnel. On y trouve tout ce qui fait la force de Steely Dan : les paroles cyniques et sujets douteux (Everyone's Gone To The Movies parle d'un homme un peu pervers sur les bords, qui va profiter d'être seul avec les enfants pour leur montrer du porno ; le tout sur une mélodie assez calypso), les mélodies imparables (Bad Sneakers, Rose Darling, Any World (That I'm Welcome To) pour ne citer que ces trois titres), les musiciens du tonnerre. 

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L'excellentissime placard publicitaire d'époque qui réutilise les titres des trois précédents albums du groupe dans son accroche

Ces musiciens sont notamment Jeff Porcaro, Rick Derringer, Denny Dias, Larry Carlton, David Paich, Michael McDonald (aux choeurs ; il rejoindra les Doobie Brothers dans la foulée, qu'il vampirisera totalement), Hugh McCracken, Wilton Felder, Chuck Rainey, Elliott Randall, Victor Feldman, les choristes Sherlie et Myrna Matthews, le batteur Hal Blaine sur un titre... Si on met de côté Dias, aucun des anciens membres de Steely Dan n'apparaît plus sur l'album. Mais musicalement, Katy Lied est très similaire à Pretzel Logic. Si on ne sait pas qu'entre les deux albums, le groupe a radicalement évolué, difficile de s'en rendre compte, et là est la force, la puissance, du duo Fagen/Becker. Peu importe avec qui ils jouent (les musiciens que je cite et qui jouent ici recollaboreront avec Steely Dan, mais  d'autres collaboreront aussi (Mark Knopfler sur Gaucho, notamment). Katy Lied marchera assez bien, sans être la vente de l'année (1975 a vu la concurrence être très rude, entre Led Zeppelin, les Wings, Springsteen, Elton John et les Eagles, pour ne citer qu'eux), mais n'est pas la meilleure vente d'albums du groupe. Les critiques seront correctes, c'est surtout le duo de tyrans du groupe qui critiquera l'album par la suite, reconnaissant ne plus pouvoir l'écouter. A ce titre, les notes de pochette de la réédition CD sont absolument impayables, hilarantes (écrites par Fagen et Becker, comme pour le reste des rééditions des albums du groupe), le duo y revenant notamment sur leur décision, assez incomprise par leur maison de disques ABC Records à l'époque, de se passer de la notion de groupe pour se concentrer sur les musiciens de studio invités, et sur leur décision d'arrêter les concerts et de se passer de manager. Traduction d'un passage en forme de question-réponse : Un groupe qui ne tourne plus et n'existe plus en tant que tel n'a pas besoin d'un manager. Et pour ce qui est du pognon, qu'est-il arrivé au pognon ? Ne nous posez pas la question. Musicalement, Katy Lied est un excellent album de plus, très sous-estimé, rempli de grandes chansons (Doctor Wu, Black Friday, Chain Lightning qui est très jazzy), avec certes un doublé de chansons un peu secondaires, mais vraiment, dans l'ensemble, si vous avez aimé les précédents opus, impossible de ne pas aimer celui-là !

FACE A

Black Friday

Bad Sneakers

Rose Darling

Daddy Don't Live In That New York City No More

Doctor Wu

FACE B

Everyone's Gone To The Movies

Your Gold Teeth II

Chain Lightning

Any World (That I'm Welcome To)

Throw Back The Little Ones