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A splendid time is guaranteed for all - Being For The Benefit Of Mr. Kite !, The Beatles, 1967

Quoi de mieux, pour fêter les 50 ans de ce joyau, que de  le réaborder sur le blog ? Quel joyau ? me demandez-vous ? Oh, allez. Tous les médias en parlent depuis des jours, des semaines (j'ai vu un reportage sur le bouzin pas plus tard qu'hier sur TF1), c'est un des évênements musicaux de l'année : la réédition, en CD, double CD, vinyle et gros coffret collector, d'un des plus fameux et réussis albums des Beatles : Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band. Ceci est ma troisième chronique sur ce disque, après une en 2009 et une, qui la remplaçait, en 2012. A chaque fois, le simple fait de commencer à parler de ce disque me coupe un peu mes effets, car que dire au sujet de cet album ? Tout a déjà été dit mille fois à son sujet. Sa pochette a été encore plus décortiquée qu'un homard sur une table de restaurant de fruits de mer, ses 13 chansons ont été autopsiées à moult reprises, on sait à peu près tout sur la genèse, l'enregistrement, la sortie et les retombées médiatiques et culturelles de cet album. Ah la la, j'avoue, en reparler sera difficile sans plonger dans la banalité du genre putain que c'est beau/écoutez-le tous ou j'te cause plus. Je vais commencer par parler de cette réédition, tiens. Ca fera un paragraphe de torché pour peu de frais (et je ne suis pas commissionné par EMI/Parlophone/Apple, hein, au passage). Ce disque va donc être réédité bientôt, jeudi prochain en fait (le 1er juin). Le coffre collector, d'une valeur d'une centaine d'euros pour l'instant (il sera plus cher par la suite) comprendra un DVD, un blu-ray et 4 CD : l'album en remixé 2017, des outtakes et démos (deux disques) et une version mono de l'album. Plus un imposant livret. Seule petite ombre au tableau : le vinyle n'est pas dans le coffret. Bon, en même temps, étant donné que je possède déjà le vinyle, en édition Parlophone 1967 en parfait état, avec les cut-outs qui plus est, ça ferait doublon. Car je pense sincèrement me le payer, ce coffret, et ce, même si je possède déjà cet album dans sa première édition CD de 1987 et dans sa réédition remastérisée de 2009.

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C'est beau, hein ?

J'ai parlé du vinyle, et des cut-outs. Caisse queue sait ? Pour en parler, il vaut mieux commencer par parler de la pochette, je pense. Mythique, cette pochette. Et innovante. C'est en effet une des premières, si ce n'est LA première, à proposer les paroles des chansons imprimées dessus (au verso, sur fond rouge et avec les quatre Beatles en bas au centre, voir plus bas). C'est aussi le premier album du groupe à proposer les paroles, manière de dire que les chansons de ce disque regorgent de tellement de trucs qu'il est bon d'en avoir les paroles sous les yeux quand on les écoute. Ceci dit, l'album vous prend tellement aux tripes et au cerveau qu'on ne pense pour ainsi dire pas à lire les paroles pendant qu'on l'écoute, c'est limite on a les yeux dans le vague, à écouter l'album, sans rien pouvoir faire d'autre. Bon, première pochette avec les paroles e'd'ssus, OK. La pochette est ouvrante, aussi (on dit gatefold, en anglais), une photo du groupe, assis, souriants, sur fond jaune, est à l'intérieur. Sur la tranche du disque, le nom de l'album, mais pas celui du groupe. Il y avait une sous-pochette bariolée rose clair et blanc (je ne la possède pas dans mon édition). Il y avait aussi une planchette, format sous-pochette, représentant plusieurs motifs à découper : une fausse moustache, un socle de statue, des badges, des décorations militaires. C'est ça, les cut-outs. Il n'est pas rare de trouver une édition vinyle de l'album, sur le Net ou en brocante (plus rare en brocante que sur le Net, ceci dit), mais toutes n'ont pas cette planchette ! Il y avait aussi, probablement (mais pour le coup, je n'en sais rien), un feuillet avec la légende numérotée de la pochette de l'album. C'est à dire, qui est qui, et où il est sur la pochette. 

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La planchette de cut-outs

Car c'est un des coups de génie des Beatles pour cet album : cette pochette bariolée, colorée, cultissime les représente, en tenue de joueurs de fanfare à l'ancienne, entourée d'un aéropage de célébrités, devant un parterre de fleurs. Les seules personnes en chair et en os sur la pochette sont les quatre Beatles en tenue, le reste est constitué de plaquettes de carton ou de statues de cire (les Beatles en costume noir situés juste sur la gauche - selon le point de vue de celui qui regarde la pochette - des vrais sont issus du musée Mme Tussaud's de Londres (et sont pour le moins ratés, selon mon avis). Au débotté, on trouve aussi bien Bob Dylan, Marlene Dietrich, Shirley Temple, Lawrence d'Arabie, Oscar Wilde, Terry Southern, Laurel & Hardy, Aleister Crowley, Edgar Allan Poe, George Bernard Shaw, Johnny Weissmuller, Marlon Brando, W.C. Fields, Lenny Bruce, Aldous Huxley, Karl Marx... Plusieurs gurus hindous furent proposés par George Harrison, mais retirés à la demande d'EMI. Lennon demandera qu'on y mette Jésus et Hitler, tous deux furent refusés pour des raisons évidentes (pour Jésus, en grande partie à cause de la fameuse et malheureuse phrase de Lennon, Beatles plus populaires que le Christ, dite le 4 mars 1966 dans un journal ; pour Hitler, pas besoin de justification pour le refus). D'autres célébrités refuseront (très peu) de se voir en couverture, du moins, parmi celles encore en vie en 1967 (Edgar Allan Poe, Lawrence d'Arabie et Aleister Crowley n'ont toujours pas donné leur avis à ce jour, ah ah ah). L'une d'entre elles (un acteur anglais) demandera un cachet pour apparaître, et sera rejeté pour cette raison. Il aurait été en haut, juste au-dessus de Marx. Qui, lui, aurait probablement trouvé à redire de se trouver sur un album de capitalistes, ach !

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Intérieur de pochette

Je suis bien conscient que ceci est le quatrième paragraphe de mon article et que je n'ai pour le moment toujours pas abordé l'album d'un point de vue musical, mais que voulez-vous. Je suis incorrigible.

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Verso de pochette

Et ce n'est pas avec ce cinquième paragraphe que ça va changer. Je continue en effet sur ma lancée avec les mythes autour de la pochette. Il y en à à peu près autant que des trous à Blackburn, Lancashire (et si vous n'avez pas pigé celle-là, c'est que soit vous ne connaissez pas l'album, soit que les paroles de A Day In The Life vous sont passées par dessus la tête), non j'exagère, il n'y en à pas 4000, mais il y en à. Ca me fait chier d'en reparler tellement cette histoire paraît dingue et absurde, mais vous connaissez la fameuse légende urbaine de la mort de Paul McCartney ? Elle a été lancée en 1969 par un auditeur de radio totalement farfelu, qui avait sans doute un peu trop abusé de substances rendant con. Selon lui, Paul serait mort en 1965 dans un accident de voiture qui l'aurait par ailleurs proprement décapité. Il aurait été remplacé par un sosie parfait du nom de William Campbell, et ce, afin que le groupe puisse continuer. Ouais, je sais. Non seulement ce sosie est vraiment une photocopie en chair et en os de Macca, il a sa voix, sa taille, sa corpulence, son regard, bref, tout de lui, mais il a aussi son talent (que dis-je, son génie) d'auteur/compositeur, de chanteur et de musicien (et comme lui, tiens, il est gaucher et multi-instrumentiste). Ca fait beaucoup. Tellement beaucoup que personne ne pourrait croire ne serait-ce qu'une seule microseconde que cette histoire est vraie. Et pourtant, elle est...ben oui, évidemment, qu'elle est fausse. Non mais. Mais selon les idiots gens qui y croiraient, on trouve moult indices dans les paroles des chansons et sur les pochettes des albums datant d'après 1965. Par exemple, la pochette de la compilation de 1966 A Collection Of Beatles' Oldies...But Goldies ! (sortie en fin 1966 pour faire patienter les fans pendant que le groupe mettait beaucoup de temps pour enregistrer Sgt. Pepper), au graphisme très Carnaby Street, montre une voiture rouler de direction de la tête d'un personnage prenant quasiment tout le visuel de la pochette. Allusion à l'accident de voiture. On a aussi et surtout Abbey Road (tout est parti de là) avec les Beatles en soit-disant procession funéraire : Lennon en prêtre vêtu de blanc (couleur du deuil dans pas mal de pays), Ringo en ordonnateur des pompes funèbres, Macca, pieds nus, yeux fermés, clope de la main droite, en mort, et Harrison en fossoyeur. On voit aussi une voiture noire avec l'immatriculation LMW28IF, qui signifierait soit Linda McCartney Weeps (Paul would have been) 28 If alive, soit plus fréquemment Living McCartney Would (have been) 28 If (alive). Macca avait 28 ans, en effet, en 1969. Lui-même se dira amusé et énervé de cette rumeur, au point d'accepter qu'un reporter de Life (une sorte de Paris-Match anglais) fasse une interview titrée "Still with us" en 1970. La pochette de Magical Mystery Tour aurait aussi ses indices. De même que des indices seraient parmi les photos du poster du Double Blanc.

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La flèche rouge montre Hitler, avant qu'on ne le retire

La pochette de Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band en possèderait aussi pas mal : Macca est le seul des quatre à porter un instrument (à vent, comme les autres) noir. Un écusson sur son bras gauche (visible surtout sur la photo de l'intérieur de pochette) indique OPD, ce qui signifierait Officially Pronounced Dead, acronyme utilisé par la police ou les ambulances pour indiquer qu'une personne est morte à son arrivée à l'hôpital (en réalité, OPD est pour Ontario Police Department) ; le parterre de fleurs serait sa tombe, on distinguerait d'ailleurs un Paul ? dans les fleurs jaunes, qui symboliseraient sinon une basse tenue par un gaucher (manche vers la droite du musicien) ; un des personnages situés juste au-dessus de Paul (un acteur comique anglais) tient sa main levée, ouverte, au-dessus de la tête de paul, symbole de la mort dans certaines croyances. La poupée à droite (avec un pull Welcome to the Rolling Stones !) tient une voiture dans sa main. Plusieurs personnalités représentées sur la pochette ont eu un accident, mortel ou pas (Dylan en a eu un, de moto, mais sans grande gravité), ou en tout cas sont mortes violemment ; enfin, last but not least, si vous appliquez un miroir sur le Lonely Hearts du titre (sur le tambour), vous pourrez lire "One X He Die" ou un truc de ce genre. Il y à encore d'autres indices, comme le doigt de Harrison qui, au verso de pochette, indique une ligne de texte de She's Leaving Home (Wednesday morning at 5 o'clock), date et heure de l'accident, selon la légende. Et l'allusion à un mec s'étant explosé la tête dans un accident de voiture, dans A Day In The Life (en fait, on parle ici d'un héritier fortuné mort dans un accident de voiture). Sans oublier le fait que Macca est le seul qui a le dos tourné, au verso. Sans oublier le titre de la chanson de Harrison (Within You Without You). Sans oublier...oh et puis, marre. Des indices à la con pour cette légende auto-anéantissante à la con, il y en à des pelletées.

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J'adore l'expression du mort sur cette photo contemporaine de la sortie de l'album !

Parlons musique, maintenant. A splendid time is guaranteed for all. C'est, à sa sortie, l'album studio le plus long du groupe, avec 39 minutes (et à peu près autant de secondes) au compteur, pour 13 titres. Avant ça, les albums du groupe faisaient entre 33 et 35 minutes chacun, pour 14 titres. Si pour moi Rubber Soul (1965) est le premier album digne de ce nom (comprendre : construit vraiment comme un album et pas comme une succession de hits assemblés à la hâte) pour le groupe, et si Revolver (1966) allait encore plus loin, Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band enfonce encore un peu plus le clou. Avec son titre en allusion à une (fictive) fanfare musicale de square qui, le temps de l'album, prendrait le pas sur les Beatles (ce concept un peu fumeux ne tient pas totalement la route, en dépit du rappel du morceau-titre vers la fin), l'album est probablement le premier opus du groupe qu'il est impossible d'écouter en sautant un morceau, ou bien dans le désordre (chose possible avec le mode shuffle du lecteur CD ou MP3, mais c'est une hérésie). Il a été conçu comme un ensemble, l'ordre des morceaux lui-même a été savamment étudié (dans le livret CD de l'édition 1987, un mot de George Martin, légendaire producteur du groupe, indique que les morceaux de la face A avaient été proposés dans un autre ordre, à la base, mais cet ordre alternatif ne fonctionne pas vraiment comme l'ordre définitif). Aucune pause ne se trouve encore les morceaux de l'album, qui s'enchaînent les uns aux autres comme si l'album était en fait constitué de deux morceaux de 19 minutes, un par face. Et on passe d'une ambiance festive à une ballade, d'un morceau totalement psychédélique à une incartade indienne, d'une chansonnette à l'ancienne (avec anches) à une ritournelle pop. Sans parler de A Day In The Life, le dernier morceau (mais premier enregistré durant les sessions), vrai coffre à trésors final d'abord chanté par Lennon (sa voix me file toujours le frisson, ici), puis par McCartney, avant de revenir à Lennon puis de laisser la place à une cacophonie symphonique totale avec effet piano se cassant la gueule du troisième, infrasons pour faire chier votre chien, et boucle sonore délirante en locked groove final (sillon bloqué, du moins pour l'édition originale de l'album, pas les autres).

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Que dire sur les chansons ? Tout a déjà été dit à leur sujet, par le groupe, par George Martin, par Geoff Emerick (ingénieur du son attitré des Beatles depuis 1966, mais ayant assisté à leurs enregistrements depuis 1962 jusqu'à la fin, le Double Blanc excepté), par des rock-critics, par des fans... Macca, en solo, ne se privera pas d'interpréter un pacson de chansons de l'album en concert : Getting Better, She's Leaving Home, A Day In The Life, le morceau-titre, When I'm Sixty-Four. Toujours avec un grand frisson de la part de ceux qui l'écoutent. Ringo, avec son All-Starr Band dans les années 90/2000, chantera souvent With A Little Help From My Friends, indéniablement une des meilleures chansons qu'il a chantées au sein du groupe, si ce n'est la meilleure. Chanson ultrapopularisée en 1968/1969 par Joe Cocker, qui en livrera des versions épatantes en live à Woodstock ou sur son Mad Dogs & Englishmen. Que dire aussi de Lucy In The Sky With Diamonds (dont les initiales, LSD, feront interdire la chanson sur la BBC et créeront la rumeur comme quoi la chanson est une apologie de la défonce lysergique) ? Du Good Morning Good Morning de Lennon (indéniablement la chanson la moins forte ici, mais elle est tout de même très bonne) avec ses cris d'animaux, le suivant étant à chaque fois de nature à bouffer le précédent ? Du When I'm Sixty-Four de Paul, riche en anches, et dans laquelle un Paul de 26 ans s'imagine âgé de 64 ans, avec cottage sur Wight, trois petits-enfants dont il imagine d'ailleurs les prénoms (Vera, Chuck, Dave) et un amour toujours aussi fort pour sa femme (qu'il ne cite pas) ? De Getting Better, très rock (ce riff !) ? De Fixing A Hole, aux paroles un peu cryptiques ? De Being For The Benefit Of Mr Kite !, signé Lennon qui s'est inspiré d'une vieille affiche de cirque de l'ère victorienne pour ses paroles ? Comment oublier, aussi, l'atmosphère mélancolique, déchirante de She's Leaving Home, sur une jeune fille se barrant de chez ses parents pour, enfin, vivre sa vie (le désespoir des parents lisant la lettre au petit matin) ? Vous l'avez compris, parler de l'album d'un point de vue musical est délicat, difficile, tant la perfection se passe de commentaires. Innovations musicales, ambiances psychédéliques ou à l'ancienne (grâce aux cuivres sur certains morceaux, ou à des arrangements lyriques), paroles cryptiques ou au contraire très classiques, production absolument tétanisante, chansons majeures, interprétation bluffante, cet album est un chef d'oeuvre absolu qui, comme il a été dit par un intervenant du reportage TV de l'autre jour, semble avoir été enregistré la semaine prochaine tant il n'a pas pris de rides. Et pourtant, il se paie ses 50 ans cette année. Ce qui ne laisse pas de me surprendre !

FACE A

Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band

With A Little Help From My Friends

Lucy In The Sky With Diamonds

Getting Better

Fixing A Hole

She's Leaving Home

Being For The Benefit Of Mr. Kite !

FACE B

Within You Without You

When Im Sixty-Four

Lovely Rita

Good Morning Good Morning

Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band (Reprise)

A Day In The Life