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Une atmosphère lugubre, pleine de soufre, de malaise, une ambiance totalement germanique, scandinave, et parfois même un peu médiévale, telle est la manière que j'ai de décrire ce disque, double à sa sortie (il ne dure que 68 minutes en tout, donc, tout tient sur un seul CD désormais), datant de 1970, deuxième album d'Amon Düül II : Yeti. Rien que la pochette donne le ton, on y voit, vêtu en Mort stylisée (longue robe noire, faux), un certain Wolfgang Krischke, qui était décédé au moment de la sortie de l'album, et était un roadie d'Amon Düül, premier groupe qui, par sa scission, donnera naissance à Amon Düül II. Une pochette limite flippante, et, en tout cas, impressionnante, faite aussi pour rendre hommage à ce roadie qui n'avait, selon le groupe, pas vraiment réussi à s'imposer au sein de l'équipe, mais ça n'empêchera pas le groupe de regretter sa mort, par hypothermie pendant un trip au LSD... L'intérieur de pochette est bleu-violet, on y voit une pagode avec les visages des membres du groupe dans les fenêtres, et on y voit aussi un cheval cabré, un homme tombant dans le vide, ambiance très spéciale (l'illustration plus bas montre une partie de la pochette intérieure seulement : le haut). Le groupe (et le groupe original qui durera moins longtemps, et surtout sera moins populaire), est allemand. Leur musique, c'est du rock progressif et psychédélique, expérimental, le genre de musique que pas mal de groupes allemands faisaient (Can, Neu !...), et qui sera ainsi baptisée le krautrock. Amon Düül II est constitué de Chris Karrer (guitare, violon, chant), Renate Knaup (chant, tambourin), Christian 'Shrat' Thierfeld (chant, percussions), Dave Anderson (basse, unique membre non allemand du groupe !), Peter Leopold (batterie), John Weinzierl (guitare, chant), et Falk Rogner (claviers). Le disque est produit par Olaf Kübler et le groupe.

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Intérieur de pochette (partie supérieure ; dans la pochette, c'est en format paysage)

L'album est très étrange. Il est constitué d'un disque de chansons plus ou moins expérimentales, et d'un disque de trois improvisations nettement plus recherchées (sauf la dernière, folk, enregistrés avec des membres d'Amon Düül premier du nom). Par bien des aspects, le futur double album Tago Mago de Can (1971) est à rapprocher de Yeti de par sa construction similaire : un disque de chansons rock et expérimentales et un disque plus complexe, avec des morceaux plus longs (et autant de morceaux : 3, dont un sur une seule face) et expérimentaux. Et, aussi, dans les deux cas, le dernier titre est plus mainstream (dans un sens...), reposant et acoustique que le reste. Mais revenons à Yeti. L'album s'ouvre sur une suite de quatre morceaux (séparés sur le CD), totalisant 13,40 minutes, une suite intitulée Soap Shop Rock. La première partie s'appelle Burning Sister, on est dans une ambiance très La Marque Du Diable (film d'horreur de série B des années 70 sur l'Inquisition au Moyen-Âge), une jeune femme est brulée vive sur un terrain de football (cette précision indique que l'on est à notre époque et pas au Moyen-Âge, dans la chanson), son frère la regarde, désemparé. Elle est brûlée, car on l'a accusée d'être une sorcière... Le chant est hystérique par moments, la musique est lourde, bizarre, sulfureuse. Halluzination Guillotine, le morceau suivant, est encore plus sulfureux et décalé, un climat vraiment à part se dégage de l'écoute. Gulp A Sonata offre une quarantaine de secondes d'aria de la part de Renate, un chant de Walkyrie, de cantatrice allumée, avant que le dernier titre, Flesh-Coloured Anti-Aircraft Alarm, 6,40 minutes, ne retentisse brutalement : ruade de batterie, violon tzigane de Karrer, chant partagé entre Renate et Thierfeld (du moins, je pense que c'est lui : c'est le seul membre du groupe qui est crédité au chant avant d'être crédité à un instrument, et c'est lui qui chante le plus sur le disque). Puissant et indescriptible. Après Soap Shop Rock, la face A se finit par un instrumental quasi relaxant, She Came Through The Chimney (traduction : 'elle est venue par la cheminée'). Quasi relaxant, car il se dégage de ce morceau une atmosphère vraiment particulière, comme sur tout Yeti.

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La face B s'ouvre sur le hard-rock (hé oui !) Archangels Thunderbirds, interprété par Renate Knaup. Un morceau plus classique que le reste de l'album, ce qui ne l'empêche pas d'être space par moments, surtout le chant de Renate. Un chant très particulier, j'ai mis du temps à me rendre compte que c'était une femme qui chantait !! Un morceau efficace, mais je mentirais si je disais que c'est un de mes préférés de Yeti. En fait, c'est probablement le morceau qui me branche le moins sur l'album ! Après, on a un instrumental saisissant, Cerberus, lequel est positivement terrifiant (son final est angoissant endiable), un de mes morceaux préférés de l'album et une des réussites majeures d'Amon Düül II. Encore une fois, c'est limite indescriptible, il se dégage vraiment une ambiance sinistre et sulfureuse tout du long... Arrive ensuite une autre suite, The Return Of Rübezahl (sur le CD, ce n'est plus crédité comme une suite de morceaux, mais sur le vinyle, si), constituée de trois morceaux, qui achèvent la face B et le premier disque (totalité de la suite : un peu moins de 10 minutes) : The Return Of Rübezahl, un instrumental de moins de 2 minutes, assez space (le Rübezahl est une créature mythologique des légendes scandinaves, capable de prendre plusieurs apparences : géant, chasseur, souche d'arbre, petit animal, son vrai nom est Seigneur des Montagnes, et il vivrait dans les montagnes, évidemment) ; Eye-Shaking King, 5,40 minutes ressemblant fortement au Venus In Furs du Velvet, à la sauce krautrock, un morceau totalement cintré et absolument grandiose ; et Pale Gallery, 2,10 minutes assez obscures, litaniques, qui achèvent le disque sur une note un peu menaçante... Le second disque (vinyle), lui, n'est constitué que de trois morceaux, trois improvisations : Yeti (18 minutes anthologiques un peu chantées, une sorte de jam tétanisante s'achevant en litanie, toute la face C), Yeti Talks To Yogi (6 minutes à peine plus maîtrisées) et Sandoz In The Rain, 9 minutes assez folkeuses, ambiance 'feu de camp'/fumes, c'est du belge, il est bon, hein ? absolue, manière douce et apaisante d'achever un disque de fou furieux.

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Yeti est un classique, un album à écouter absolument, un disque qui a sans doute du occasionner de sacrés bons voyages intérieurs à ceux qui, le pétard ou le LSD aidant, l'écoutaient en plein trip. Un disque prodigieux, inclassable, quelques 68 minutes (tout est sur un seul clip en bas d'article, tout l'album !) vraiment barges et sensationnelles. Un an plus tard, le groupe sortira un autre double album (aussi long), quasiment aussi quintessentiel, Tanz Der Lemminge. Mais Yeti, sous sa pochette tétanisante et apocalyptique, est définitivement leur meilleur album, et un des meilleurs disques des années 70. Grandiose ! Mais à réserver aux oreilles endurcies, ce n'est vraiment pas accessible et commercial. Enfin, si vous avez entendu Tago Mago de Can et que vous avez apprécié (ou adoré), allez-y sans hésitation, car c'est un peu moins expérimental quand même !

FACE A

Soap Shop Rock :

a) Burning Sister

b) Halluzination Guillotine

c) Gulp A Sonata

d) Flesh-Coloured Anti-Aircraft Alarm

She Came Through The Chimney

FACE B

Archangels Thunderbirds

Cerberus

The Return Of Rübezahl :

a) The Return Of Rübezahl

b) Eye-Shaking King

c) Pale Gallery

FACE C

Yeti (Improvisation)

FACE D

Yeti Talks To Yogi (Improvisation)

Sandoz In The Rain (Improvisation)