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 Syd Barrett, mort en 2006 au cours d'un été difficile pour le rock psychédélique (Arthur Lee de Love l'a suivi quelques semaines plus tard), était fou. Bon. Mais quel talent il avait, sinon ! Certains disent de ses deux albums solo (celui-ci et Barrett, 1970) que les écouter équivaut à écouter un aliéner chanter, ce n'est pas qualifiable, ça relève du travail fait dans les ateliers créatifs des hôpitaux psychiatriques par leurs pensionnaires. C'est vrai qu'à écouter ces deux albums, et notamment le premier, The Madcap Laughs (enregistré difficilement en 1969, sorti en début 1970), on se dit que Syd en tenait une sacrée couche. C'est on le sait, à cause d'abus de cames que Syd a progressivement rompu ses liens avec la Terre, qu'il est devenu progressivement fou. Il a été viré de Pink Floyd pour ça en 1968, on le sait, remplacé par son ami David Gilmour qui a par ailleurs aidé Syd à enregistrer une partie de l'album et du suivant. Gilmour n'est pas le seul à avoir aidé Syd pour The Madcap Laughs : Robert Wyatt (batterie), Hugh Hopper (basse) et Mike Ratledge (claviers), tous de Soft Machine, groupe 'rival' du Floyd à l'époque (quand le Floyd avait encore des concurrents sérieux, avant qu'il n'écrase la concurrence...), jouent sur deux titres, Jerry Shirley (batterie), de Humble Pie, tient son instrument sur le reste de l'album, Roger Waters joue un peu de basse et co-produit légèrement avec Gilmour, Peter Jenner, Malcolm Jones et Syd lui-même... Le disque a été enregistré à Abbey Road entre le 28 mai 1968 et le 5 août 1969, en plusieurs périodes. Il offre 13 titres, dont 12 écrits par Barrett (un titre est un poème de James Joyce, Golden Hair), et dure 37 minutes. La photo de pochette, orangée, mythique, a été prise chez Syd dans une série de photos (d'autres sont sur la pochette ou dans le livret CD), par Mick Rock. La femme nue était une amie (petite amie ?) de Syd, du nom d'Evelyn, mais connue, à l'époque, comme Iggy l'Eskimau (marrant, car elle n'est pas d'origine inuit, mais à moitié indienne) !

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Intérieur de pochette (pas reproduit dans le CD, sauf un détail, dommage)

The Madcap Laughs est un disque magnifique, prenant, intense, mais qui, par moments, et aussi pour la première écoute que vous en aurez, ressemble à une épreuve. Du début à la fin, ce disque n'est que chansons étranges, aux paroles bizarres, aux interprétations hésitantes, aux arrangements et accords bancals, aux breaks impromptus. Il sé dégage une forte poésie de l'ensemble, des morceaux comme Golden Hair (le poème de Joyce), Late Night ou Terrapin sont envoûtants, de même qu'une chanson absente de l'album (absente aussi des bonus-tracks CD) et enregistrée au cours des sessions, Opel. Je me demande vraiment pourquoi Syd a refusé de le foutre sur le disque tellement elle est belle ! Enfin, passons... L'album aligne les merveilles, que la voix bancale, morne et/ou enjouée de Syd rendent attachantes, et vraiment bizarres aussi (No Good Trying, Love You, les deux titres avec Soft Machine, sont fantastiques). On peut juste regretter l'inclusion d'un titre mal enregistré, If It's In You. Enfin, mal enregistré... on a juste placé, en intro, un faux départ assez confondant, et le moins que l'on puisse dire, c'est que Syd n'était pas dans un bon jour le jour où il a enregistré, difficilement, ce titre. Quand on l'entend massacrer sa voix lors du faux départ, on peut presque voir la tête de Malcolm Jones (crédité producteur sur le morceau), baissée, main sur le front, dodelinant de gauche à droite, l'air de dire oh non, mon Dieu, on n'est pas rendus, là. Le morceau en lui-même, comme Feel, n'est pas extraordinaire, il y à bien meilleur sur l'album, mais ce faux départ le rend vraiment encore plus fragile.

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Verso de pochette

Sinon, le reste de l'album est franchement bluffant. Late Night (le seul morceau enregistré en 1968, apparemment, mais des overdubs de guitare joués avec un briquet en guise de mediator furent rajoutés un an plus tard) est une merveille absolue, Octopus (le titre de l'album, allusion à Alice Au Pays Des Merveilles, provient, il me semble, des paroles de cette chanson), Love You sont des chansons enjouées et efficaces, No Man's Land est une réussite totale de pur rock psychédélique, Dark Globe est fragile comme une porcelaine et on y entend un Syd au bout du fil du rasoir (sa voix...), Long Gone est assez sombre, Here I Go, au contraire, est plutôt légère, Golden Hair est magnifique, poétique, Terrapin met dans le bain de l'album dès le départ (I really love you, and I mean you), No Good Trying possède un orgue fantastique, une ambiance prenante... The Madcap Laughs est un disque à part, difficile d'accès au premier abord, mais une fois passé le cap de trois/quatre écoutes, vous l'apprécierez de plus en plus à chaque écoute, justement. Après ce disque, Barrett en fera un autre (Barrett, avec sa pochette 'sciences naturelles' représentant des insectes dessinés, en 1970), qui sera un peu moins facile d'accès, plus sombre, mais aussi plus gai, ça dépend des chansons, et après ça, silence radio (il tentera de fonder un groupe dans les années 70, avec le batteur Twink, Stars, mais ce groupe n'enregistrera jamais rien, n'existe que dans le souvenir de quelques personnes). Avec The Madcap Laughs, on entend un homme au bout du fil, rongé par l'aliénation, mais ayant réussi, avec l'aide de plusieurs de ses amis venus lui prêter main forte, à accoucher d'un disque certes parfois bancal, mais quand même absolument magnifique. Enregistrement difficile avec un Syd s'endormant parfois en pleine prise, ou partant dans des délires, ou ne jouant pas exactement ce qu'il fallait faire, ou refusant de refaire une prise, etc (ce genre de choses arrivaient aussi pendant l'enregistrement de The Piper At The Gates Of Dawn du Floyd, en 1967, mais à un degré moindre), mais avec de la persévérance, Jones, Jenner, Gilmour et Waters ont réussi l'épreuve de faire un disque viable et attachant, un album culte qui prouve que malgré sa folie, Syd avait un réel talent. Certes, sa voix n'est pas toujours assurée, et musicalement, c'est souvent borderline, mais The Madcap Laughs fait partie des sommets du folk-rock et du rock psychédélique, et est un album rigoureusement indispensable. A la fois la preuve du gâchis Barrett, et la preuve du génie de Barrett. Paradoxal !

FACE A

Terrapin

No Good Trying

Love You

No Man's Land

Dark Globe

Here I Go

FACE B

Octopus

Golden Hair

Long Gone

She Took A Long Cold Look

Feel

If It's In You

Late Night