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 John Lennon a eu une carrière solo un peu en dents de scie. Si l'on fait abstraction de ses trois premiers albums, faits avec Yoko Ono en 1968/1969, et totalement avant-gardistes et inécoutables même après trois bouteilles de vodka, sa carrière solo démarre en 1970 avec un John Lennon/Plastic Ono Band mémorable, grandiose, mais très introspectif, tellement intérieur même qu'il en était qualifié d'inécoutable à l'époque, car très sombre, psychanalytique même, et doté d'une production assez sèche. En 1971, c'est la consécration avec Imagine, sorte de version surproduite du précédent opus (l'album étant en effet assez introspectif et sombre, encore une fois). Puis, c'est la dégringolade pire qu'au début du Tonnerre de Zeus du Parc Astérix : Some Time In New York City, double album (mi studio/mi live) de 1972 fait en collaboration avec sa Yoko d'amûûûr est un disque quasiment raté, le disque live est dans l'ensemble inécoutable, et le disque studio, meilleur, mais daté (des chansons d'actualité, sur des sujets brûlants et engagés, mais rien ne vieillit plus mal que ce genre de chansons, l'actualité évoluant tout le temps). Gros bide commercial et critique, Lennon en est sonné. 1973, alors qu'il commence à vivre une petite crise avec Yoko, il enregistre Mind Games, premier album qu'il produit tout seul (pour les autres, la production était signée Phil Spector), un album qui se veut retour aux sources. Hélas, l'album ne marchera pas fort, malgré de belles chansons. Lennon et Yoko décident, à cette époque, de se séparer, temporairement, pour faire le point. Elle reste à New York (où ils étaient arrivés en 1971, après Imagine), il s'installe à Los Angeles. Commence alors la période la plus troublée de sa vie, qu'il baptisera, par la suite, ironiquement (et l'expression restera) le lost weekend.

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Avec Elton John

A Los Angeles, rattrapé par ses démons, Lennon va errer de bar en bar, accompagné d'authentiques soûlographes diplômés : Keith Moon (batteur des Who), Harry Nilsson, Ringo Starr (pour qui il va offrir une chanson, Goodnight Vienna, sur son album du même nom, de 1974)...Il rencontre Bowie, les deux collaborent rapidement sur son album Young Americans de 1975 (la chanson Fame, co-écrite par Bowie et Lennon, et la reprise du Across The Universe des Beatles). Il cotoie aussi Elton John, avec qui il va collaborer pour l'album qui nous intéresse ici, et dont je vais, je vous rassure, bientôt parler pour de bon, Walls And Bridges. Mais avant de faire cet album (qui sortira en 1974), Lennon va commencer, sous la houlette de Phil Spector, l'enregistrement d'un album qui ne sortira qu'en 1975, Rock'n'Roll. Disque entièrement constitué de reprises de vieux rocks des années 50, il est une sorte d'album forcé, pour Lennon, à cause d'emmerdements juridiques avc un certain Morris Levy. Ce dernier, possesseurs des droits de chansons de Chuck Berry, n'appréciera pas du tout que Come Together (1969, Abbey Road, Beatles, évidemment) soit un plagiat de You Can't Catch Me, une chanson de Berry. Lennon aurait oublié de créditer officiellement la chanson... Levy lui intentera un procès, les deux se mettront d'accord sur une reprise officielle de la chanson. Voire même, sur un disque entier de reprises officielles de vieilles chansons appartenant à Levy. D'où Rock'n'Roll, album qu'un Lennon alors sur la mauvaise pente va enregistrer au compte-gouttes, d'abord avec Spector, puis seul (ce dernier va rapidement retirer ses billes du projet). Les sessions d'enregistrement, longues comme un jour sans pain, seront entrecoupées de celles de Walls And Bridges qui, démarré après Rock'n'Roll, sortira donc avant, sous une pochette qui, à la base, était celle que Lennon envisageait pour Rock'n'Roll : des dessins d'enfants de Lennon, datant de 1952, Lennon avait alors 11 ans (quant à la pochette de Rock'n'Roll, ça sera cette mythique photo de Lennon en teddy boy, prise à Hambourg, en 1962, devant un night-club). Après Rock'n'Roll, Lennon (qui entre temps aura retrouvé Yoko, en 1974, bientôt enceinte de Sean, qui naîtra en 1975) fera sortir le best-of Shaved Fish, puis stoppera totalement sa carrière pendant 5 ans (mais personne alors ne savait, en 1975, que Lennon reviendrait en 1980, année de sa mort par ailleurs), voulant se consacrer à sa famille.

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Une pub d'époque

Walls And Bridges, donc, date de 1974. C'est un disque comptant parmi les moins connus de Lennon, je me souviens même d'un hors-série de Rock'n'Folk, en 2005 il me semble, consacré intégralement à Lennon, et qui faisait, dans sa partie discographique, l'impasse totale sur cet album. Le hors-série parlait de Milk And Honey (album posthume sorti en 1984), il parlait même de Menlove Ave. (disque posthume de 1986, compilation d'inédits studios), mais pas de Walls And Bridges, pourtant un album studio tout ce qu'il y à d'officiel, et vraiment digne d'éloges et de respect. Pour ma part, c'est clair, ce disque est, oui oui, le meilleur de Lennon en solo. Enfin, le meilleur avec John Lennon/Plastic Ono Band de 1970. Les deux au même niveau, mais pas dans le même registre. 46 minutes de bonheur, et un disque très éclectique. Avec une production (signée Lennon, et nettement meilleure que celle de Mind Games) totalement réussie et américaine. Ce disque est sorti donc sous une pochette proposant des dessins d'enfant de Lennon. Cette pochette, qui ne rend rien en CD, est des plus ludiques, et rien que pour elle, je me suis payé le vinyle (je me le serais aussi payé si la pochette avait été sobre, ceci dit). Je vais essayer de la décrire, mais le visuel plus bas sera très utile quand même : la pochette possède, sur son côté gauche, deux volets illustrés recto comme verso, et rabattables (en ouvrant les volets, on libère la fente pour glisser le disque, qui se trouve dans une sous-pochette illustrée des deux côtés). Les volets proposent, pour le recto, des éléments de dessins, et sur le verso, des parties de photos du visage (yeux ou bouche qui tire la langue) de Lennon. Au verso de pochette, on a Lennon, photographié avec plein de lunettes sur le visage, et avec une moue un peu perplexe. En permutant les volets, on peu changer l'expression du visage de Lennon. Et la sous-pochette propose aussi diverses combinaisons avec les volets, d'autres expressions sur le visage de Lennon. On avait aussi un petit livret, proposant d'autres photos de Lennon, plus un texte d'encyclopédie, ancien, sur les origines du nom de famille de Lennon (finissant sur le fait qu'aucun Lennon n'avait réussi à s'imposer dans l'Histoire, et une annotation manuscrite de Lennon disant 'ah oui ?').

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Verso de pochette et les deux volets, dépliés (de l'autre côté, une variante 'langue tirée/sans les lunettes' du visage de Lennon)

Des heures d'amusement avec cette pochette ludique rappelant évidemment les livres-jeux pour enfants. Une des meilleures pochettes de l'histoire du rock selon moi, une des plus originales avec Physical Graffiti de Led Zeppelin et celle de leur troisième album. Musicalement, l'album est une pure merveille, qui fut servie chaude par le biais de deux singles qui marcheront fort : Whatever Gets You Thru The Night et #9 Dream. La première a été écrite en collaboration avec Elton John, qui joue et chante dessus (il apparaît aussi sur une autre chanson, au piano, Surprise, Surprise (Sweet Bird Of Paradox), écrite par Lennon seul), et qui a été sujet d'un pari entre les deux hommes. Lennon ne croyait pas trop en cette chanson, et Elton lui certifiera qu'elle sera un hit-single, N°1. Les deux hommes parient ça, et Lennon dira à Elton que si la chanson se place N°1, il la chantera sur scène, avec lui. Ce qui sera fait en fin d'année 1974 ! Il existe un EP au format 45-tours (mais vitesse 33-tours) proposant trois chansons chantées par les deux, en concert (un concert d'Elton) : Lucy In The Sky With Diamonds (qu'Elton reprit en single), I Saw Her Standing There et, donc, Whatever Gets You Thru The Night. Une chanson assez trépidante, distillant une joyeuse exubérance, et qui démarre en fanfare par un saxophone déjanté. L'autre tube, #9 Dream, est une merveille onirique qui viendrait d'un rêve récurrent que Lennon faisait, il rêvait du chiffre 9. Le refrain, sans queue ni tête (aah böwakawa poussé poussé) viendrait aussi de ses rêves. Lennon a failli avoir des soucis avec la censure, qui avait compris poussé en pussy (chatte)... Une chanson absolument magnifique qui ouvre la face B avec élégance. L'album, sinon, s'ouvre sur Going Down On Love, une sorte de blues popisant de toute beauté, dans lequel Lennon parle de ses soucis conjugaux (tout Walls And Bridges, d'ailleurs, est un disque intérieur, assez triste, sur la vie sans Yoko, le lost weekend... Ce disque, c'est le lost weekend  personnalisé, immortalisé sur deux faces), des cuivres sensationnels viennent apporter un peu de chaleur à un morceau aux paroles pas follement gaies (Gotta feel down, down on my knees). Le morceau suivant est le tube en duo avec Elton, que j'ai mis du temps à aimer, c'est désormais le cas. Old Dirt Road, avec son ambiance pianistique et douce à la Imagine, arrive ensuite, c'est le genre de chansons méconnues qui méritent amplement la (re)découverte. What You Got, ultra rock et même musicalement saignant, suit après, une chanson dans laquelle Lennon s'en prend à lui-même, seul sans sa Yoko, you don't know what you got until you lose it, oh baby baby baby, give me one more chance... Un S.O.S. lancé de Los Angeles en direction de New York, un cri du coeur. Bless You ('Sois béni(e)'), calme, apaisée (résignée ?), suit, une merveille dans laquelle Lennon, s'il parle bien de Yoko, semble s'être calmé. Il n'est pas si apaisé que cela, car la chanson suivante, Scared ('apeuré') dans laquelle il fait aussi un jeu de mots avec scarred ('plein de cicatrices'), qui démarre par des hurlements de loup, est un blues déchirant et déchiré, interprété avec sobriété (ce qui le rend plus triste encore), qui achève la face A avec un sentiment de tristesse pour lui.

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Photo du livret (le texte généalogique sur le nom Lennon)

#9 Dream ouvre donc la face B en beauté. Surprise, Surprise (Sweet Bird Of Paradox), sur lequel Elton joue du piano (et semble poser des voix de choeur). Cette chanson assez exubérante parle de May Pang, assistante personnelle du couple LennOno, que Yoko mettra dans les bras de Lennon afin qu'elle l'assiste, veille sur lui à Los Angeles. Les deux vivront un peu ensemble durant cette période, les débuts seront difficiles pour Lennon, mais au final, May lui a sans doute amélioré la vie durant cette période d'errance. Le final de la chanson, dans le lointain, fait entendre Lennon chantonner, d'une petite voix de fausset, Sweet sweet, sweet sweet love, avec la mélodie du gimmick Bip bip, bip bip yeah du Drive My Car des Beatles, autoréférence amusante. Autre autoréférence pour la chanson suivante, Steel And Glass. Cette chanson cinglante dans laquelle Lennon règle ses comptes, il semblerait, avec Allen Klein (manager des Beatles pendant la période 1969/75, ce dernier, le dégraisseur de mammouths selon son surnom, foutera bien la merde avec sa gestion sévère et ses prises de position ; les Beatles ont déconné en l'engageant, mais ils ne pouvaient pas le savoir...), cette chanson, donc, reprend l'air du How Do You Sleep ? de 1971 dans laquelle Lennon s'en prenait à McCartney (ce qu'il regrettera peu après, surtout que la charge avait été des plus lourdes). On pourrait presque parler d'autoplagiat, tellement Lennon a eu la main lourde ici, impossible de ne pas penser à How Do You Sleep ? en écoutant Steel And Glass. Mais la chanson est une belle réussite dans le genre aussi, et je la prèfère à How Do You Sleep ? (sans doute parce que l'attaque est ici mille fois plus justifiée que la débauche de fiel emplie de jalousie de l'autre chanson). Après, on a un instrumental (chose rarissime sur un album solo de Lennon ; en fait, c'est même un cas unique, si on veut bien excepter les 3 secondes silencieuses du Nutopian International Anthem de Mind Games, morceau fantôme), Beef Jerky, morceau savoureux, avec quelques choeurs reprenant apparemment le titre du morceau. Les parties de guitare (instrument principal ici, avec des cuivres) reprennent un peu, il me semble, le riff du Let Me Roll It des Wings de McCartney (1973), morceau rock sur lequel Macca chantait un peu comme Lennon, d'ailleurs. Encore une petite pique, mais ici, vraiment pas méchante, c'est même presque de la réconcilliation, car en 1974, les relations entre les deux ex-Beatles étaient apaisées (Lennon avait pour projet d'aller rendre visite à Macca pendant que lui et ses Wings enregistraient Venus And Mars, en 1974, à L.A, mais entre temps, Yoko sera de retour, et ça primera sur le reste). J'adore cet instrumental.

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Verso de pochette

Nobody Loves You (When You're Down And Out) est un blues tristounet et magnifique en guise de conclusion, des guitares magnifiques et un Lennon comme résigné à son sort, touchant. Mais ce n'est pas le final, en fait. L'album se finit sur une courte reprise de 1 minute du Ya Ya de Lee Dorsey (qui sera aussi sur Rock'n'Roll, en version longue et plus sérieuse). Amusante et faite pour se marrer, cette reprise de 1 minute n'aurait pas vraiment de mérite à être signalée si Lennon ne l'avait pas enregistrée en duo avec son fils Julian (qui avait alors 11 ans, l'âge de Lennon quand il fit ses dessins reproduits sur la pochette), qui joue de la batterie (et Lennon au piano). Une petite récréation entre père et fils, agrémentée d'une petite pique envers Morris Levy, l'air de dire, oui, je sais, j'ai pas encore fait l'album exigé par notre accord, mais je m'en fous. Levy, de son côté, en 1974 (quelques semaines avant la sortie officielle de Rock'n'Roll), fera sortir, sur un label lui appartenant, les morceaux de Rock'n'Roll, non mixés, obtenus je-ne-sais-comment, sur un album du nom de Roots - John Lennon Sings The Great Rock'n'Roll Hits, à la pochette jaune hideuse. Lennon fera retirer rapidement le disque du commerce, et sortira sa version, mixée, de l'album...ah mais ! Bon, pour en revenir à Walls And Bridges, c'est donc un album assez varié, on a des ballades, une diatribe hargneuse, de la pop un peu glam, du rock bien vibrant, des blues intérieurs, un petit délire en final, un instrumental bien joyeux... Le disque, généreux qui plus est (46 minutes, 12 titres), est sorti sous une pochette absolument mythique et ludique (seul reproche : à force d'usage, les volets peuvent, et c'est normal car c'est du carton après tout, s'user, s'effilocher), qui fait le bonheur de tout beatlemaniaque la possédant en glorieux vinyle. A l'arrivée, ce disque enregistré au cours d'une période difficile et troublée, par un Lennon accumulant les dérives (alcool, drogues aussi sans doute), est un de ses plus personnels avec l'album de 1970, et son meilleur avec, justement, celui-là. Certains d'entre vous diront sans doute que tous les albums solo de Lennon sont ses plus personnels, et c'est loin d'être faux. Mais ses deux meilleurs sont clairement JL/POB et Walls And Bridges, et si le premier des deux fait l'unanimité, ce n'est hélas pas toujours le cas du second, qui mérite vraiment la (re)découverte. Vous savez donc ce qu'il vous reste à faire, si vous ne connaissez pas encore cet album !

FACE A

Going Down On Love

Whatever Gets You Thru The Night

Old Dirt Road

What You Got

Bless You

Scared

FACE B

#9 Dream

Surprise, Surprise (Sweet Bird Of Paradox)

Steel And Glass

Beef Jerky

Nobody Loves You (When You're Down And Out)

Ya Ya