PM1

Après un premier opus solo (McCartney, avril 1970) abrasif, minimaliste et surtout réellement fait à la maison (aucun autre musicien mis à part Paulo, juste Linda aux harmonies vocales) et en solo, Paul McCartney, qui a essuyé pas mal de scuds avec ce disque sorti au moment de son annonce de départ des Beatles, va passer du temps à se reposer, chez lui, avec sa femme et leurs enfants (leur premier enfant à deux, et la fille de Linda). L'année 1970 va voir arriver deux albums solo de Ringo (un en mars, un autre en, je crois, novembre), le dernier album des Beatles (en mai), et un album solo de Harrison et de Lennon (en décembre). Avec 1973, c'est la seule année où chaque Beatles, de l'époque où tous étaient encore de ce monde, a publié un disque solo studio (je ne compte pas les lives et les best-ofs donc). En 1971, Lennon en publiera un, et Macca deux. On se souvient de 1971 pour Lennon et son Imagine, et aussi pour la très virulente brouille qu'il va y avoir entre les deux anciens Beatles. Ce n'est pas forcément Macca qui l'a commencée, cette brouille (feud, en anglais), mais avec son deuxième album solo, Ram, sorti en mai, il va clairement mettre de l'huile sur le feu. Avec une chanson, Too Many People, qui ouvre le disque, et dans laquelle (lui-même ne le conteste pas) on trouvera quelques charges envers Lennon, envers les autres Beatles en fait. Lennon prendra tellement mal cette chanson (il trouvera des allusions cyniques dans 3 Legs aussi, mais là, en revanche, c'est ambigu) qu'il écrire How Do You Sleep ? qu'il placera sur Imagine, une chanson très virulente qu'il regrettera par la suite. La charge fera d'autant plus mal à Macca que George Harrison joue sur l'album de Lennon et, donc, dans un sens, ratifie la réponse lennonienne. Plus tard en 1971, sur Wild Life, le premier opus des Wings, Macca jouera la carte de l'apaisement via Dear Friend, et la brouille en restera à peu près là.

PM2

Mais quand Ram est sorti, putain, les autres Beatles étaient furax contre McCartney. Furax ou tristes (Ringo, pas le mec le plus méchant du monde on est d'accord, se dira triste de voir à quel point Macca est tombé bas, en écoutant l'album ; je ne sais pas ce qu'il pense de Ram désormais, probablement pas la même chose). La pochette qui représente Paul tenant un bélier ('ram' an anglais) par les cornes sera pastichée par Lennon sur une photo glissée dans la pochette d'Imagine, où il tient un porc par les oreilles. Le verso de pochette montrant notamment deux scarabées en train de copuler (je ne vous ferai pas l'injure de dire d'où vient le nom du groupe) n'a pas été bien pris non plus. Le fait que Paul ait crédité ce disque à Paul & Linda McCartney aussi, car Lennon y verra une allusion à John & Yoko. Bref, Paul s'est mis ses anciens complices à dos, et si on rajoute le fait qu'il leur intentera un procès, rapport à la mauvaise) gestion d'Apple Records par Allen Klein qu'ils avaient tous, sauf lui, approuvée, on comprend que ce n'est vraiment pas la meilleure période de leur vie. L'album, aujourd'hui considéré comme un des jalons de la carrière de Macca et comme un des plus grands albums de pop-rock qui soient, n'a pas été mal reçu que par les autres Beatles. La presse fut, dans le genre, unanime en clamant haut et fort que l'album était mauvais, que Macca s'y perdait, que c'était prétentieux, que ça allait dans tous les sens sauf le bon, etc... Il faudra attendre Band On The Run en fin d'année 1973 pour qu'un album de Macca commence à obtenir de bonnes critiques ! Et désormais, comme je l'ai dit, Ram est unanimement acclamé par la presse (et les fans, mais eux, souvent, n'ont pas mis longtemps avant d'aimer ce disque).

 PM3

Enregistré à New York et Los Angeles avec quelques musiciens de haute volée (David Spinozza qui par la suite collaborera avec Lennon, mais aussi Yoko, notamment ; Denny Seiwell qui fera partie de la première mouture des Wings ; Hugh McCracken...), Ram force le respect, tout simplement. 12 titres (en comptant deux versions d'une même chanson : Ram On est aussi présente en reprise assez courte vers la fin d'album) et 43 minutes qui laissent pantois. Juste après avoir couché sur bande les 12 titres, Macca les fera réenregistrer par un orchestre de cordes et de cuivres, en versions instrumentales lounge, avec la ferme intention de faire publier le résultat. Mais cette version instrumentale de Ram ne sera en fait publiée qu'en 1977, et pour ça, Macca sortira le disque sous un faux nom, celui de Percy 'Thrills' Thrillington (et l'album s'appelle Thrillington), sur un autre label que le sien, et il ne révèlera que tardivement, dans les années 80, qu'il se cache bien sous ce pseudonyme. Cet album de la version orchestrale de Ram, rarissime pendant des années (sorti en vinyle en 1977, en CD en 1995, puis plus rien...) vient d'être réédité dans les deux formats, il y à un peu moins de deux mois, avis aux amateurs, et j'ai d'ailleurs abordé Thrillington (à l'intérieur de la pochette duquel les notes sont signées Clint Harrigan, alias Macca, mais là aussi, personne ne le savait en 1977) ici récemment. Retour à Ram. L'album s'ouvre donc sur Too Many People, chanson assez cinglante sur les Beatles (enfin, pas que) qui ne plaira pas du tout à Lennon. Une chanson mémorable dotée de choeurs (Linda, notamment) fabuleux. 3 Legs, très folk/country/roots, et Ram On (un jeu de mots : 'ram', c'est le bélier de la pochette, et Ramon, le pseudonyme avec lequel Macca signera quelques chansons pour d'autres artistes, et qui inspirera leur nom à un fameux groupe punk par la suite, en référence), avec sa sublime guitare sèche et ses arrangements étranges, confirment direct que l'album est de la trempe des grands ducs. Dear Boy, chanson courte, ne parle pas de Lennon, ni d'aucun autre Beatles, ni d'aucune personne de l'entourage direct du plus grand groupe de rock au monde, mais de l'ancien et premier mari de Linda. Grosso modo, dans cette chanson, Paul se félicite que l'ancien mari ne soit plus avec Linda, il le remercie car lui a pu prendre sa place et ne le regrette pas ! Les choeurs, angéliques, sont fabuleux, cette chanson est un régal. Plus fort encore est Uncle Albert/Admiral Halsey, un mash-up entre plusieurs petites bribes de chansons inachevées (au moins deux, si ce n'est trois) que Macca, avec son talent légendaire, a réussi à faire sonner comme si l'ensemble avait été écrit d'un seul tenant. Première partie calme, mélancolique (on entend même en fond sonore un orage bien pluvieux), puis le tempo s'accélère avec l'arrivée de cuivres glorieux, de choeurs trépidants, on croirait que c'est une autre chanson, mais non, on est bien toujours à l'index 5 du CD. Un pur moment de bonheur renouvelé que cette chanson. Enfin, la face A se termine en rock abrasif avec le très braillé et furax Smile Away, quand Macca fait du rock, il en fait vraiment. 

PM4

Heart Of The Country est une petite merveille country/folk comme on en rêvait, et Macca l'a fait. Ce que Macca a aussi fait, c'est un pur délire rock bien vibrant et décalé, interprété comme s'il se prenait pour une version britannique de Captain Beefheart, et ce morceau, c'est Monkberry Moon Delight, un titre que j'ai mis un peu de temps à aimer (je n'ai d'ailleurs pas adoré Ram tout de suite, mais même une fois que c'était le cas, Monkberry Moon Delight m'a un peu résisté pendant encore quelques écoutes). Que dire ? C'est totalement dingue, Paul hurle ce morceau plus qu'il ne le chante, l'accompagnement musical est tout sauf du Macca conventionnel (ceci dit, c'est une réussite), les paroles, qui manquent à l'appel dans la pochette, sont probablement assez farfelues, j'avoue ne m'être jamais penchées dessus sur le Net. Long (dans les 5 minutes, un des plus longs, mais pas le plus long, de l'album), ce morceau est probablement un des plus réussis au final, mais ce n'est pas le plus accessible. Si tout le disque avait été de la sorte, Ram serait l'OVNI musical de la carrière de McCartney. On passe à Eat At Home, qui est un parfait exemple de pop/rock bien charpentée comme on aimerait en entendre plus souvent, un morceau doté d'un riff remarquable, et j'ai toujours trouvé que le Trying To Find My Baby du Dwight Twilley Band (1977) lui ressemblait assez, dans la manière de chanter, par moments. L'album de McCartney est probablement une référence pour pas mal de monde, mais de là à dire que Twilley s'est inspiré de cette chanson, je ne pense pas, c'est juste que j'ai toujours trouvé une sorte de ressemblance entre ces deux morceaux. Puis arrive le chef d'oeuvre, 6 minutes au compteur, un régal absolu dont je ne me lasserai jamais, Long Haired Lady, morceau ultra vraisemblablement dédié à Linda (à noter que sur la pochette, un acronyme écrit dans la partie droite de la pochette recto, L.I.L.Y., signifie Linda I Love You), une splendeur qui laisse sans voix. Ram On (Reprise), reprise de 55 secondes de Ram On, qui offre en final un petit bout du futur Big Barn Bed de l'album de 1973 Red Rose Speedway des Wings, ne sert qu'à rajouter un morceau sur l'album (sur Thrillington, cette reprise n'est pas...reprise, justement). Mais le final arrive : The Back Seat Of My Car. D'une puissance, d'une beauté inégalables, ce morceau achève l'album avec élégance, beauté et force, et impossible de ne pas avoir envie de se réécouter tout le disque une fois le bras de la platine revenu à son emplacement initial. Bref, vous l'avez compris, malgré les critiques assassines de l'époque de la part de la presse et aussi et surtout des autres Beatles (sans doute étaient-ils un peu jaloux de la réussite flagrante de l'album ? Même si Harrison avait tout de même réussi un authentique monument avec son All Things Must Pass et que Ringo savait très bien, lui, qu'il ne parviendrait jamais à égaler le niveau de n'importe lequel de ses trois anciens compères : son meilleur album, Ringo en 1973, est génial mais en-dessous des meilleurs albums des autres ex-Beatles), malgré tout ça, Ram, qui sera considérablement réhabilité à partir des années 90, est un monument, un des albums-phares de la carrière de McCartney, un de ses sommets avec Band On The Run, Venus And Mars, London Town, Tug Of War, Flowers In The Dirt, Flaming Pie et Chaos And Creation In The Backyard. Inusable et indispensable.

FACE A

Too Many People

3 Legs

Ram On

Dear Boy

Uncle Albert/Admiral Halsey

Smile Away

FACE B

Heart Of The Country

Monkberry Moon Delight

Eat At Home

Long Haired Lady

Ram On (Reprise)

The Back Seat Of My Car