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 Ce disque pourrait bien être le chef d'oeuvre absolu du mouvement punk dans sa globalité. Le disque punk-rock ultime, devant le premier Clash, le premier (et unique...) Sex Pistols, le premier Jam, le premier Saints et le premier Ramones (car même si je n'aime pas du tout les Ramones, j'avoue que leur premier opus de 1976 est démentiel). Ce disque est un grand album, donc, sorti en une année punk par excellence (1977). C'est le premier album de Johnny Thunders & The Heartbreakers (alias The Heartbreakers tout court), et il s'appelle L.A.M.F. (ce qui signifie 'Like A Mother Fucker', tout un programme de poésie urbaine). Son vrai nom officiel était, à la base, D.T.K.L.A.M.F. (D.T.K. : 'Down To Kill'), et ce long acronyme était ce que le jeune Johnny Thunders (John Antonio Gonzale de son vrai nom) taguait sur les murs des immeubles du quartier de New York où il vivait, le Queens. Thunders, mort d'une léucémie (et overdose ?) en 1991, est connu pour être un des punk-rockers ultimes, un camé dévasté, un des symboles les plus absolus du punk underground, un loser absolu soit dit en passant (refusant le succès, ne le cherchant jamais, ayant toujours sabordé l'affaire quand ça commençait à coller). Avant de fonder ses Heartbreakers, il a fait partie des New York Dolls (1971/1975, un groupe de glam-rock tendance proto-punk, des précurseurs qui se fringuaient en travelos et jouaient du rock furieux et décadent (un album très recommandé, New York Dolls en 1973, et un deuxième moins fort, Too Much Too Soon en 1974).

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Thunders, après la fin des Dolls, a fondé les Heartbreakers avec le batteur des Dolls, Jerry Nolan (mort en 1992, Nolan avait incorporé les Dolls en 1972 après le décès par overdose du premier batteur, Billy 'Doll' Murcia), et avec le bassiste Richard Hell. Hell avait incorporé les Heartbreakers après être assez rapidement parti de Television, le groupe de Tom Verlaine, avant que ce groupe ne sorte, en 1977, leur premier opus, le légendaire Marquee Moon, et il partira des Heartbreakers pour fonder les Neon Boys, puis les Voidoids, quelques mois après son arrivée dans la bande à Thunders (Hell est, comme Thunders, un loser-né, il est toujours vivant, en revanche, et a fait, en 1977, un disque anthologique, Blank Generation, avec les Voidoids). Thunders recrute alors un nouveau bassiste, Billy Rath, et un autre gratteux arrive, Walter Lure (chant sur un titre de l'album, All By Myself). Le groupe, purement ricain, est managé par Leee Black Childers, un de l'écurie MainMan/Bowie, un Anglais, qui les convainc de partir pour la perfide Albion. C'est là que le groupe enregistre L.A.M.F., en plusieurs studios (Ramport, notamment). Le disque est célèbre en grande partie pour sa production d'une intense putréfaction, le son est pourri de chez pourri (la réédition CD 'The lost '77 mixes', la plus facile à avoir, datant de 1994, améliore le son, mais ça reste franchement médiocre), à ce jour aucune explication convaincante n'a été donnée : apparemment, tout sonnait très bien en studio, mais une fois couché sur bande, c'était pourri, rocailleux... Il est, aussi, selon Thunders, littéralement impossible de dire qui, de Thunders et Lure, joue quoi sur le disque, tout sonne comme un bloc sonore monolithique.

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Verso d'une des éditions CD (le vinyle, c'est à peu près pareil : les empreintes digitales proviennent de fichiers de police et d'interpellations des membres du groupe !)

Malgré ce son pourri (mais, quelque part, totalement en raccord avec la musique : c'est très punk !), L.A.M.F. est un chef d'oeuvre. Clairement. Oui, je sais, le son pourri (surtout en vinyle) peut constituer un gros frein, mais je vous rassure, musicalement, les morceaux, 12 sur l'album initial et 14 sur la version 'The lost '77 mixes', sont immenses. L'album durait dans les 34 minutes en vinyle, il en fait 40 en CD, et je peux vous assurer que les deux bonus-tracks, Can't Keep My Eyes On You et Do You Love Me (une reprise), sont démentiels, autant que les 12 de l'album vinyle. Notons, parmi les réussites majeures de ce L.A.M.F. grandiose, un Born To Lose anthologique et un Chinese Rocks du feu de Zeus, deux chansons emblématiques du mouvement punk. Au sujet de Chinese Rocks, précisons que cette chanson a été écrite par les Ramones, mais que le premier manager des Ramones l'a refusée pour son groupe, car il ne voulait pas que les Ramones chantent aussi crûment sur la came. Les Ramones l'ont donc filée à Thunders, ce qui ne les empêchera pas de la chanter eux aussi, en 1980, sur leur End Of The Century produit par Phil Spector (c'est Spector qui aurait voulu, imposé, que les 'faux-frères' chantent enfin leur chanson, il a sûrement du les convaincre à grands coups de pistolet braqué sur eux...). On a aussi One Track Mind, Let Go (chanson purement sexuelle), Pirate Love, Get Off The Phone, Baby Talk, I Wanna Be Loved ou un All By Myself chanté par Lure et qui, définitivement, n'a évidemment rien à voir avec la chanson du même nom d'Eric Carmen (et plus tard de Céline Dion qui la reprendra ; la chanson de Carmen, hein, qu'on soit bien d'accord !). Et surtout, ce blues-punk dévastateur sur un junkie en manque et râlant qu'il n'en avait pas eu assez, It's Not Enough. Avec ses 4,10 minutes, It's Not Enough est le morceau le plus long de l'album. Un mid-tempo fantastique, magistralement interprété par Thunders, dont la voix nasillarde, fragile et sur le fil (Thunders n'a jamais été un grand chanteur, si on excepte son chef d'oeuvre You Can't Put Your Arms Around A Memory, de 1978 et de son album solo So Alone) est totalement parfaite et convaincante ici.

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A côté d'une telle moisson de grandes chansons punk, L.A.M.F. offre aussi une paire de chansons moins fortes : I Love You et Going Steady sont nettement inférieures, les moins fortes de l'album, mais elles ne sont pas mauvaises, juste un peu mineures, secondaires. On ne peut pas les accuser de rendre l'album moins bon, elles sont vraiment en minorité par rapport à ces I Wanna Be Loved, Let Go, It's Not Enough ou One Track Mind de folie. Le seul défaut de L.A.M.F. est donc sa prise de son, qui rend l'écoute parfois difficile (dur dur d'entendre correctement le chant sur All By Myself, Baby Talk, et sur les passages bien énergiques de It's Not Enough, pour ne citer que ces exemples). Mais, comme je l'ai dit, c'est ça, aussi, le punk (ce mot signifie 'pourri' en argot, après tout) ! Dans l'ensemble, de sa pochette assez crado-amateur à sa production, en passant par, évidemment, ses chansons et leur interprétations, L.A.M.F. respire les bas-fonds new-yorkais, la défonce, la lose, l'attitude punk par excellence. C'est, devant pas mal d'autres classiques (cités plus haut, en intro), le grand disque du mouvement, le disque punk ultime, le chef d'oeuvre du genre, un album qui, on s'en doutera, n'aura pas beaucoup de succès (encore la science de la lose de Thunders...), mais s'est imposé au fil des années, et même assez rapidement, comme un monument underground. Monstrueux !

FACE A

Born To Lose

Baby Talk

All By Myself

I Wanna Be Loved

It's Not Enough

Chinese Rocks

FACE B

Get Off The Phone

Pirate Love

One Track Mind

I Love You

Going Steady

Let Go

Bonus-tracks CD :

Can't Keep My Eyes On You

Do You Love Me