ELTON 1

Je ne saurais suffisamment vous dire à quel point ce disque m'est cher. Je l'aime tellement que je me le suis payé, récemment, en vinyle (d'occasion, état impeccable) alors que je l'avais déjà en CD. Ce disque, double (plus en CD : il dure 76 minutes, pour 17 titres), est sorti en 1973 et est le septième album (et son premier double) studio d'Elton John, et son huitième en tout (il y avait un live dans sa discographie). Il s'appelle Goodbye Yellow Brick Road, titre (et pochette) en allusion au roman Le Magicien D'Oz de L. Frank Baum. La pochette, justement... Elle était en triptyque (voir plus bas, extérieur et intérieur). Le visuel recto, un dessin, montre un mur avec une affiche représentant la route de briques jaunes du pays d'Oz, et on voit un Elton de l'époque (platform boots, lunettes improbables, tenue clinquante et flashy ; sobre, quoi...) en sortir à reculons (où y pénétrer...mais vu le titre de l'album, je pense plus qu'il en sort !). Au dos, une autre affiche, sobre, avec les crédits, et le visage souriant et dessiné d'Elton au-dessus (et un nounours en peluche au pied de l'affiche, ainsi qu'un oiseau bleu). Le pan intérieur du triptyque montre cinq photos individuelles encadrées, Elton, son ami le parolier Bernie Taupin, et ses trois musiciens, le batteur Nigel Olsson, le guitariste Davey Johnstone et le bassiste Dee Murray, avachis dans l'herbe pour ces deux derniers et Taupin. A l'intérieur, les paroles, imprimées en plusieurs couleurs sur fond blanc, avec des illustrations pour chacune, effet 'vignettes/petites histoires' garanti.

ELTON 5

Pochette dépliée - extérieur...

Ce visuel participe totalement au charme de l'album : difficile, par le suite, d'écouter Grey Seal sans penser au phénix dessiné pour la chanson (pourtant, 'seal', en anglais, signifie 'phoque', ou 'sceau', pas 'phénix' !), ou Bennie And The Jets sans voir ce visage de femme et ces trois guitaristes identiques... entre autres ! Ce disque, visuellement, en jette, donc, rien qu'à avoir le 33-tours en pogne, on sait qu'on va avoir affaire à un monstre sacré. Ce disque en est un, clairement, il possède une réputation du feu d'Héphaïstos, et cette réputation est totalement méritée. En fait, on ne saurait suffisamment encourager les gens à écouter, si possible en boucle, Goodbye Yellow Brick Road. C'est assurément, avec Songs In The Key Of Life de Stevie Wonder, Electric Ladyland du Jimi Hendrix Experience, Layla And Other Assorted Love Songs de Derek & The Dominoes et Exile On Main St. des Stones, un des double albums les plus parfaits qui soient. Mon Dieu, rien qu'à l'idée de devoir en parler, j'en tremble, vraiment, et sachez que je l'écoute en ce moment, tout en écrivant cette chronique (et si ça se trouve, je suis encore en train de l'écouter alors que vous lisez la chronique ; attendez que je vérifie : mais oui, en effet !). Et comme toujours, avec passion et admiration. Elton John souffre d'une réputation un peu hésitante. Des chansons (des albums, en fait) pas terribles depuis la fin des années 70, des looks improbables, des choix contestés (parrain de la Star Ac'...), une surmédiatisation de sa vie privée (mariage avec son boyfriend...etc...) ont fait que le mec est aujourd'hui parfois plus moqué qu'autre chose. Pourtant, de 1970 (son deuxième album, Elton John, avec Your Song et The King Must Die) à 1976 (le double Blue Moves, trop long mais rempli de belles chansons comme Sorry Seems To Be The Hardest Word), Elton a signé quelques albums tout simplement fantastiques. Pas tous : Tumbleweed Connection et Don't Shoot Me, I'm Only The Piano Player sont inégaux. Mais Madman Across The Water, Honky Château, Captain Fantastic & The Brown-Dirt Cowboy ET Goodbye Yellow Brick Road, surtout Goodbye Yellow Brick Road, sont essentiels.

ELTON 4

...et intérieur !

Comment bien en parler, de ce disque ? Sachez que tant que tous les clips TonTunnel fonctionneront, vous avez l'intégralité, dans l'ordre, de l'album en fin d'article. L'écouter avant de lire la suite de la chronique vous donnera une idée de la difficulter d'en parler, de cet album ! 76 minutes au Paradis de la pop/rock à tendance glam. Le disque est très varié : pop, glam, country, ballade, rock, rock'n'roll rétro, folk, bizarrerie, hommage, complainte, pastiche... Très varié, et farci jusqu'à la sainte gueule de classiques. Sur les 17 morceaux, pas moins de 9 sont très connues, toutes ne sont pas sorties en singles évidemment, mais pas mal sont dans les best-ofs d'Elton John. L'une d'entre elle est encore plus connue depuis 1997, pour voir été refaite en hommage à Lady Di, Candle In The Wind. La chanson, à la base, parle de Marilyn Monroe, et se trouve, donc, sur le disque. Un disque qui sera un fort succès commercial, sera plutôt bien accueilli par la critique (tout au plus certaines critiques diront qu'Elton John se disperse, l'album étant en effet très hétéroclite comme je l'ai dit, mais personnellement, je ne vois pas ça comme un défaut), et heureusement, qu'il sera un succès, car il n'a pas été débuté sous les meilleurs auspices. Déjà, à la base, l'album, qui ne s'appelait pas encore Goodbye Yellow Brick Road (il a eu plusieurs titres provisoires), ne devait pas être double. Elton ne voulait pas sortir de double album, il trouvait (et il n'avait pas tort) que le coût d'un double album était trop élevé, à la fois pour la production (un budget plus important) et, évidemment, pour l'acheteur, les double albums étaient vendus plus cher que les simples, ce qui est normal. Certains groupes ou artistes, comme Deep Purple avec Made In Japan, ou les Clash avec London Calling et Sandinista ! (triple), ont réussi à faire vendre des albums doubles au prix d'un simple, mais dans l'ensemble, c'était plus une exception qu'autre chose. Donc, ce disque, à la base, devait être simple. D'ailleurs, tous les morceaux n'ont pas été faits en même temps. Pour faire l'album, Elton, ses musiciens, le producteur Gus Dudgeon (fidèle parmi les fidèles), Bernie Taupin son ami parolier, décidèrent du lieu d'enregistrement : la Jamaïque. Pourquoi ? Sans doute parce que les Stones venaient d'enregistrer Goats Head Soup là-bas ; Elton a du se dire tiens, oui, pourquoi pas la Jamaïque, ça bouge bien, là-bas... Ca, pour bouger, ça bouge. A peine arrivés, ils durent restés cloîtrés dans leurs chambres d'hôtels, à cause de manifestations créant un climat d'insécurité dans les rues, plus un match de boxe attirant pas mal de monde, impossible de se rendre au studio d'enregistrement, et quand ils y arrivent, il y à des problèmes techniques. Elton et Bernie, désabusés, se mettent, pour passer le temps, à composer et à écrire, à composer et à écrire, à composire et à écrer...et, à l'arrivée, se retrouvent avec une fuckitude de morceaux (Jamaica Jerk-Off, pastiche de reggae, est évidemment un des morceaux écrits là-bas).

ELTON 7

Elton John et Bernie Taupin

Pour l'enregistrement, Elton et ses p'tits potes décident de revenir là où furent accouchés les deux précédents albums (le grandiose Honky Château de 1972 et le très très bon Don't Shoot Me, I'm Only The Piano Player de 1973) : la France. Le département du lVal d'Oise, enfin, à l'époque, Seine-et-Oise. Le Château d'Hérouville. Haut lieu de l'enregistrement musical, les Bee Gees, Pink Floyd, Bowie, Iggy Pop, Higelin, Eddy Mitchell, Au Bonheur Des Dames, Magma, passèrent par là. Et tant d'autres. Avec Higelin et Bowie, Elton est un des artistes ayant le plus souvent enregistré dans cet ancien relais de poste reconverti en studio, et ayant appartenu au compositeur Michel Magne. Elton avait tellement été impressionné par cet endroit que le premier album qu'il a enregistré là s'appelle Honky Château, pour tout dire ! Après coup, on peut se demander pourquoi Elton n'a pas immédiatement pensé au Château pour enregistrer l'album, plutôt que d'aller en Jamaïque, ça lui aurait évité bien des soucis. Mais, aussi, compte tenu que pas mal des morceaux furent faits en Jamaïque dans sa piaule, on peut se dire que l'album ne serait pas le même s'il n'y avait pas eu ce contretemps jamaïcain. Elton, arrivé au Château, enregistre avec son groupe, tout se passe apparemment très bien de ce côté-là. Elton connaît les lieux, l'acoustique du Château, etc... Un enregistrement sans heurts. Mais il se rend rapidement compte qu'il sera quasiment obligé de faire un double album, lui qui ne le voulait pas. En effet, Elton a entre ses mains une série de chansons monumentales, qui méritent toutes de se trouver sur le disque. Il y en à une vingtaine (17 au final, mais un peu plus furent enregistrées : une réédition collector 2 CD de l'album propose quelques bonus-tracks issus des sessions), et à moins de jouer au salopard et d'en virer la moitié, il faut obligatoirement faire un double album pour tout proposer. Elton et Bernie (et Gus Dudgeon) ne se voient pas mettre de côté la moitié de ces chansons géniales (seules Jamaica Jerk-Off et Your Sister Can't Twist (But She Can Rock'n'Roll) sont mineures, mais pas honteuses pour autant) pour faire un disque simple. Ils ne seraient même pas certains de réutiliser les morceaux mis de côté sur de futurs albums. Alors ils sortent un double album, tant pis pour le coût. Et, en plus, sous une pochette luxueuse en trois volets, histoire de marquer le coup ! Le premier double album d'Elton, il en fera un autre trois ans plus tard (Blue Moves, 1976).

ELTON 3

 Alors, ce disque ? On commence à en parler ? Il serait temps ! 76 minutes de bonheur, donc, et ça démarre avec les 11 minutes de Funeral For A Friend/Love Lies Bleeding. Un morceau assez progressif, en deux parties, la première est instrumentale, et s'ouvre assez sombrement, pour ensuite virer en une apothéose absolue dès l'irruption du chant, vers le centre du morceau (The roses in the window-bow have tilted to one side/Everything about this house has born to grow and die). Apparemment, ce morceau très étendu, un des sommets absolus d'Elton et probablement le sommet absolu de l'album, a été composé par un Elton s'imaginant quelle musique il voudrait à son enterrement (et non pas en hommage à un ami décédé). Les deux parties furent composées séparément, mises ensemble par la suite. Ce morceau servira d'intro aux concerts d'Elton, toujours avec efficacité. Candle In The Wind, sublime hommage à Marilyn, suit, c'est juste sublime (les choeurs sont parfaits et en rajoutent au charme pop/glam de l'album), puis Bennie & The Jets, qui sera un N°1 aux USA, un succès colossal, une chanson parfaite, glam, décadente (Axl Rose, des Guns'n'Roses, avouera que cette chanson lui donnera envie de devenir chanteur), sur un groupe de rock emmené par une jeune femme à la mode (She's got electric boots, a mohait suit, you know I read it in a magazine, oh oh, Bennie & the Jets). Afin de rendre le morceau plus efficace, un effet 'live' fut rajouté, des clameurs du public mixées au début du morceau, etc... Le morceau est cependant totalement fait en studio. Une claque pop/glam qui achève la face A. La B s'ouvrait sur la chanson-titre, chanson émouvante, tuante, qui parle d'un homme ayant tout tenté pour devenir une star mais qui, au final, raccroche les gants et s'en retourne à sa petite vie de plouc (You can't plant me with your penthouse, I'mm going back to my plough), le chant est juste sublime. This Song Has No Title est une chanson étrange comme son titre ('cette chanson n'a pas de titre'), c'est la seule chanson interprétée par Elton seul (divers claviers), et qui ne possède aucune illustration dans la pochette (vu qu'elle n'a pas non plus de titre...). Une des plus particulières, c'est la bizarrerie de l'album dans un sens, même si elle n'est pas non plus expérimentale, juste un peu à part. Vraiment bonne, sinon ! Puis Grey Seal, que Taupin n'a apparemment (selon Elton dans les notes de pochette de la réédition CD) jamais pu pifer, c'est une nouvelle version d'une chanson ancienne (une face B de 1970, refaite), et elle est juste magnifique, rien à dire. En revanche, oui, Jamaica Jerk-Off, avec son illustration à la limite du racisme, est sympathique, mais mineure, on s'amuse bien à l'écouter, mais ce pastiche de reggae est quand même secondaire. En revanche, I've Seen That Movie Too, qui achève le premier disque, est une tuerie mélancolique, une splendeur de quasiment 6 minutes totalement insurpassable, niveau mélodie (et un solo de guitare anthologique de Johnstone), mais aussi et surtout au niveau du chant. Mythique.

ELTON 6

Le second disque vinyle s'ouvrait sur Sweet Painted Lady, chanson vaguement rétro, ambiance bord de mer (effets d'oiseaux marins, de vagues), sur une prostituée (Getting paid for being laid, guess that's the name of the game), une belle ballade, pas le sommet de l'album ni du second disque, mais, vraiment, c'est super joli et agréable. J'aime encore plus The Ballad Of Danny Bailey (1909 - 1934), une chanson qui, illustrée par une photo (cas unique pour les illustrations des chansons sur l'album) de Bernie en tenue années 30 et en charmante compagnie, parle d'un jeune gangster abattu, dans un hall d'hôtel, par un jeune voyou (le terme 'punk' est utilisé, rappelons que ce terme signifie 'pourri'). Danny Bailey a-t-il existé ou est-il fictif, je ne sais pas, je parierai sur la seconde hypothèse. Une chanson au groove de piano irrésistible, au parfum, encore une fois, un peu rétro et c'est, franchement, admirable. Now it's all over Danny Bailey, and the harvest is in... On passe à un morceau totalement rock, un peu glam, Dirty Little Girl, sur une jeune femme très souillon (comme le dessin le prouve !) et sans grande morale aussi, une chanson très amusante et réjouissante. Puis la face C se finissait sur une des premières chansons, probablement, à aborder le thème du lesbianisme, All The Girls Love Alice, l'histoire d'une jeune femme du nom d'Alice, aimée de toutes les jeunes femmes, une star qui, un jour, est retrouvée morte dans un passage souterrain ('subway', utilisé dans les paroles, signifie 'métro' aux USA, mais pas au Royaume-Uni), une chanson très rock, avec cependant un refrain tout en douceur. Juste excellent. La face D s'ouvrait sur le titre le moins remarquable, moins encore que le pastiche reggae : Your Sister Can't Twist (But She Can Rock'n'Roll), une chanson très rétro à la rock'n'roll, aux sonorités kitsch. Même l'illustration va dans ce sens. C'est court (moins de 3 minutes), et dans un sens, heureusement, car c'est le point faible, si on peut dire, de l'album, sans être non plus horrible. Bien meilleure est la suite et fin de l'album : Saturday Night's Alright For Fighting (qu'Elton enregistrera en Jamaïque dans un premier temps, mais il la refera à Hérouville ; rien, sur l'album, ne provient de la Jamaïque), chanson autobiographique sur les habitudes de Taupin et Elton durant leur adolescence et vie de jeunes adultes : les virées en pubs le samedi soir, le pintage de gueule, les bastons, etc... Une chanson au fort succès, trépidante, pop et glam, très rock aussi, efficace. Roy Rogers, sur le fameux cowboy de TV (Yeepee-Kayyyyyyyyy ! le credo de John McClane vient de Roy Rogers), est une ballade/hommage d'une beauté sidérante, une chanson vaguement country, douce, tendre, inoubliable. Social Disease, vaguement folk, très enjouée, est amusante, chanson sur un cas social absolu. Enfin, Harmony, trop courte (moins de 3 minutes), est une ballade sublime achevant l'album en fanfare, elle devait sortir en single, mais vu qu'il y avait déjà eu pas mal de singles et que l'album suivant (Caribou, 1974, très mauvais) n'allait pas tarder à sortir, Elton s'est abstiné, sauf pour une face B. Harmony est inoubliable.

ELTON 7

Au final, donc, Goodbye Yellow Brick Road est un sommet, un disque majeur, une claque (je me souviens encore de ma première écoute : 76 minutes de bouche bée intérieur, non-stop !), un album cultissime, rempli de classiques, de tubes, de grands moments. Une production exemplaires, un sens absolu de la mélodie, des performances parfaites (quel chant... quels musiciens !), des textes sublimes (Taupin sait y faire), une durée parfaite, et, en plus, le fait que ça soit très varié, entre pop, rock, folk, glam, country, pastiche, hommage, slow ou progressif, fait qu'on n'est jamais déçus par le disque, il y à toujours quelque chose à (re)découvrir sur cet album tout simplement quintessentiel. Un des disques les plus majeurs des années 70 et, oui, le sommet d'Elton, devant Honky Château, Captain Fantastic & The Brown-Dirt Cowboy et son album éponyme (Elton John) de 1970. IN-DIS-PEN-SABLE !!! Si vous ne l'avez pas, celui-là...ou tout du moins, si vous ne l'avez pas encore écouté...

FACE A

Funeral For A Friend/Love Lies Bleeding

Candle In The Wind

Bennie & The Jets

FACE B

Goodbye Yellow Brick Road

This Song Has No Title

Grey Seal

Jamaïca Jerk-Off

I've Seen That Movie Too

FACE C

Sweet Painted Lady

The Ballad Of Danny Bailey (1909-1934)

Dirty Little Girl

All The Girls Love Alice

FACE D

Your Sister Can't Twist (But She Can Rock'n'Roll)

Saturday Night's Alright For Fighting

Roy Rogers

Social Disease

Harmony