PM1

En avril 1970, dans une interview pour la presse anglaise, faite par un certain Clint Harrigan qui n'est en réalité, nul autre que lui-même (une auto-interview, donc, mais ça ne sera révélé que plus tard), Paul McCartney annonce qu'il quitte les Beatles, qu'il n'a pas l'intention de rejouer avec eux dans un proche avenir, qu'il en a marre et n'aspire qu'à voler de ses propres ailes. Parallèlement (genre une semaine plus tard), il sort son premier album solo. Et environ un mois plus tard, Let It Be, le dernier opus des Beatles (pas le dernier enregistré, c'est Abbey Road sorti en 1969, mais Let It Be, d'abord appelé Get Back, fut fait avant), sort, dans un contexte des plus funèbres et sinistres, donc. Et tendus : parallèlement à l'album des Beatles est sorti un film documentaire du même nom, à l'avant-première duquel aucun Beatle n'assistera (film qui attend toujours de sortir officiellement sur un support quelconque...). Mais on est là pour parler du premier album studio de Paul McCartney. Sorti en mi-avril 1970, il s'appelle sobrement McCartney, et sa pochette, culte, représente des cerises au sirop (et un bol rempli de leur jus) disposées sur une rambarde, photo prise par Linda McCartney, femme de Paul. Au verso, une photo de Paul, souriant et barbu, vêtu d'un gros manteau de laine à l'intérieur duquel a été fourré Mary, le premier enfant du couple (alors âgée de moins d'un an). Si on ouvre la pochette ouvrante, on a une série de photos diverses (l'une d'entre eles, en haut de la partie gauche, représentant un mégalithe, sera réutilisée bien des années plus tard pour l'album Standing Stone, de 1997, une des incursions de McCartney dans le classique), représentant Paul, Linda, leurs enfants (Heather, le premier enfant de Linda, fut adoptée par Paul), mais aussi la nature, un chat (assez craquant, ce chat, d'ailleurs), leur chien...

PM2

L'ambiance générale qui plane tout autour de ces photos est l'apaisement, la douceur du foyer, le repos, le zen. Ca ne surprendra personne : McCartney, disque court (35 minutes, 13 titres), a essentiellement été enregistré chez Paul et Linda, à St John's Wood. Aussi un peu à Abbey Road et au Morgan Studio (Londres), ceci dit. Niveau musiciens, Linda fait des harmonies vocales. Mais Paul joue absolument de tout. De même que McCartney II (1980), ce premier opus solo en est vraiment un. L'album ne sera pas super bien accueilli à sa sortie, pour plusieurs raisons : déjà, les fans devaient sérieusement en vouloir à Paul d'avoir brisé le rêve en annonçant son départ des Beatles et son intention de mettre le groupe derrière lui (même si les tensions internes étaient connues de tous et l'annonce de la séparation ne fut pas une si grosse surprise que ça au final). Tout le monde s'attendait au split, mais c'est Paul qui l'a fait (sans concertation avec les autres membres), et rien que pour ça, on lui en a voulu. Ensuite, si tout le monde s'attendait à un album solo de McCartney (et des autres ; après tout, un mois plus tôt, en mars, Ringo a ouvert les vannes avec son Sentimental Journey), personne ne s'attendait à ce qu'il sonne comme ça. On s'attendait à un disque de pop, on a affaire à de la folk bricolée à la maison, en partie instrumentale (sur les 13 titres, 5 sont sans paroles), assez rêche, assez brut de décoffrage, pas immédiatement accrocheuse. 

PM3

Car c'est un fait, McCartney a beau être un très bon album, il faut plusieurs écoutes pour se l'approprier. C'est un album qui aura toujours une place particulière dans le coeur des fans, il est attachant à défaut d'être parfait. On se serait cependant attendu à mieux, et à autre chose, de la part du mec qui, sur Abbey Road, nous offrait quand même la majeure partie du medley final, pure perfection pop/rock comme on n'en fait plus (le final de The End, à tomber par terre, genoux tremblotants ; et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres). Ici, on a quoi ? Un album qui s'ouvre sur 43 secondes de The Lovely Linda, petite chansonnette acoustique au couplet unique, ode à sa femme, joli mais tellement court que le morceau passe sans qu'on s'en rende compte. That Would Be Something (que Macca ressuscitera tardivement, en 1991 au cours de l'émission "Unplugged" de MTV, qui donnera lieu à son live acoustique Unplugged (The Official Bootleg), au cours de laquelle il ressuscitera aussi Every Night et, en version instrumentale, Junk) est assez sympathique, Every Night est une splendeur que Macca jouera avec la dernière mouture des Wings en 1979, Hot As Sun/Glasses (instrumental constitué en partie d'une mélodie jouée avec des verres de cristal que l'on fait siffler) sera elle aussi jouée par les Wings au cours de leur dernière tournée et est un morceau correct mais anodin, lui, en revanche... Notons d'ailleurs que les instrumentaux, sur cet album, font le plus souvent 'remplissage' : Singalong Junk, joli comme un coeur, est une version instrumentale, et plus longue, de Junk, morceau que Macca avait écrit durant les sessions du Double Blanc ; Valentine's Day et Momma Miss America (ligne de basse fabuleuse sur ce titre en particulier) sont très corrects, mais ne révolutionnent rien ; Kreen-Akrore (ce titre ?) achève le disque sur une note totalement décousue, on y trouve de bons moments, mais c'est globalement un peu inégal (le morceau est assez basé sur la mélodie de Maybe I'm Amazed).

PM4

Il reste les chansons, et là, franchement, c'est du très très bon. Outre Junk et Every Night dont j'ai parlé, on a aussi un autre rescapé des sessions du Double Blanc, Teddy Boy, très sympathique ; on a le très folk Man We Was Lonely, qui achève très bien la face A (Oo You, plus abrupt, très rock, est moins efficace en tant qu'ouverture de la seconde face mais pas honteux pour autant) ; et on a le sommet absolu de l'album (et pour beaucoup, de Macca en solo), Maybe I'm Amazed. Aussi curieusement que ça puisse paraître, cette chanson ne sortira pas en single (d'ailleurs, il n'y aura pas de single promotionnel pour l'album), il faudra pour ça attendre 1976, mais ça sera la version live, issue de Wings Over America, qui y aura droit. C'est une pure splendeur interprétée à la perfection, jouée à la perfection (le solo de guitare prouve par A + B que Macca est un excellent guitariste, en plus d'être un remarquable bassiste ; c'est un grand musicien, tout simplement). Une de ses plus grandes chansons, incontestablement. L'album, lui, n'est pas un de ses sommets, tout aussi incontestablement, il possède trop de défauts, et est trop abrupt pour ça, mais il contient quand même de très bons moments et est des plus attachants, c'est le genre d'album qu'on ne peut s'empêcher d'aimer malgré ses tares, et il est inutile de préciser que pour tout fan des Beatles normalement constitué, McCartney constitue une acquisition rigoureusement indispensable. La suite de la carrière de l'ex-Beatle Paul sera cependant plus intéressante encore que ce coup d'essai loin d'être anodin, mais un peu inégal. Rien que l'album suivant, Ram (1971), est un million de fois supérieur, au point que pour beaucoup de monde, ça reste le sommet absolu de sa carrière. Un des sommets, plutôt !

FACE A

The Lovely Linda

That Would Be Something

Valentine Day

Every Night

Hot As Sun/Glasses

Junk

Man We Was Lonely

FACE B

Oo You

Momma Miss America

Teddy Boy

Singalong Junk

Maybe I'm Amazed

Kreen-Akrore