WILSON 1

 Ce disque est unique, littéralement : son auteur est mort alors qu'il préparait son successeur, qui n'existe qu'à l'état de démos (démos présentes sur le second disque de l'édition CD de l'album, en 2008). Ce disque s'appelle Pacific Ocean Blue, il date de 1977, ne sortira en CD qu'en 2008 (hé oui ! Au fait, le second album, inachevé, s'appelle Bambu), et est signé Dennis Wilson. Ce dernier, mort en 1983 par noyade alcoolisée dans l'Océan Pacifique, était le batteur des Beach Boys, et le frangin de Brian et Carl (deux autres membres du groupe). Dennis était le sex-symbol du groupe (à l'époque, il n'était pas barbu), et le rebelle du groupe aussi, et le seul à vraiment s'intéresser au surf dans ce groupe de mecs ayant cependant posé à de nombreuses reprises avec une planche en main ! Dennis n'était pas un batteur exceptionnel, il était souvent remplacé, sur les albums du groupe, par des soudards professionnels tel Hal Blaine, mais il n'était pas rancunier. En 1970, il signe une chanson (Forever) sur un des albums du groupe (Sunflower), il la chante, mais sa participation active au chant au sein des Beach Boys s'arrête là. Dennis, en 1976, alors que le groupe part franchement en couilles (engueulades entre les divers membres, Brian Wilson assez cinglé dans sa tête depuis une dizaine d'années, albums ne se vendant pas et recyclant les glorieuses années passées alors que le monde du rock est passé à autre chose), vit avec sa compagne Karen Lamm (une actrice) en Californie, au bord de l'Océan Pacifique. Il glande, picole, surfe, drague (le couple est un petit peu en crise) et, aussi, compose et écrit des chansons. Avec l'aide du producteur Gregg Jakobson et de James William Guercio (manager de Chicago, mais aussi des Beach Boys à l'époque), une figure de proue du californian sound, il va se mettre à l'oeuvre pour enregistrer son premier album.

WILSON 4

Entouré de plusieurs musiciens de studio exemplaires, un vrai bottin pop/rock californien de l'époque (Hal Blaine, Bobby Figueroa aux batteries, Dennis en joue aussi, évidemment ; Ed Carter, John Hanlon, Earle Mankey aux guitares ; Ed Carter, Chuck Domanico, Jamie Jamerson aux basses ; et Dennis aux claviers ; on a aussi des cuivres à foison), Dennis va signer un disque fantastique, 37 minutes parfaites de bout en bout. 12 chansons magistrales. Pacific Ocean Blue sera le premier album solo d'un Beach Boys (ce qui causera de grosses tensions entre certains membres du groupe : l'impétueux chanteur Mike Love sera tout colère). Ce n'est pas tant qu'un Beach Boys sorte un disque solo qui surprendra les gens, mais le fait que ça soit le moins talentueux (selon sa réputation), le moins connu, le moins important (un batteur techniquement limité) qui le fasse ! Personne ne pouvait se douter que sous cette carapace bourrue (il arbore un look proche du Dude de The Big Lebowski des frères Cohen, avec deux décennies d'avance !) se cachait un songwriter pareil. Et si vous ne connaissez pas encore ce disque qui mettra 30 ans avant d'être édité en CD (disons qu'il en mettra 20, car il est sorti 30 ans après sa sortie vinyle, et aurait pu être édité en CD à partir du milieu des années 80, pas avant), sachez que Pacific Ocean Blue est tout sauf un disque de chansons gentillettes, naïves à la Beach Boys. Ce disque est profondément triste, en dépit de quelques chansons comme Rainbows, Dreamer, Friday Night ou Pacific Ocean Blues. La première est chaleureuse, gaie ; la seconde est assez funky/robotique et très moderne ; la troisième est un rock atmosphérique tétanisant ; et la quatrième est un blues/pop efficace. A noter que Mike Love est cocrédité sur ce morceau, qui fut sans doute écrit ou composé avant, et récupéré par Dennis, un truc de ce genre... Le reste de l'album est en revanche une alternance entre mélancolie positive (chansons d'amour) ou tristesse insondable. Ce disque a été qualifié de croisement entre AJA (Steely Dan, 1977) et Rock Bottom (Robert Wyatt, 1974), en fait un Rock Bottom à la sauce pop californienne ! Pour vous donner une idée...

WILSON 2

Pochette vinyle dépliée

Dennis était un mec torturé, de toute façon, et en 1976/1977, il se remet encore de ses mauvaises fréquentations des 60's, il est en effet de notoriété commune que Dennis a été un ami proche d'un certain Charles Manson, juste avant que ce dernier ne fonde sa secte de malades, sa Famille. Dennis n'aurait pas vu le mal dans Manson (qui a collaboré un temps avec les Beach Boys, à l'écriture d'une ou deux chansons), on lui reprochera longtemps cette amitié avec ce malade qui, je l'espère, croupira encore longtemps en prison et même y crêvera. Attention, Dennis ne parle pas de ça ici, hein, il a tout fait pour qu'on oublie cette mauvaise fréquentation, il ne va pas en rajouter une couche ! Mais entre les brimades des autres membres du groupe qui le remplaçaient sur les albums quand il n'était pas convaincant, entre sa réputation de Beach Boys de seconde zone et cette casserole au cul qu'est son ancienne relation avec Manson, plus la situation au sein du groupe, l'insuccès de leurs albums récents, la folie latente de son frangin Brian et son couple qui va moyennement bien, entre tout ça, donc, Dennis n'a pas trop le moral, et c'est ça qui se ressent sur l'album. Les arrangements sont magnifiques, les mélodies sublimes, les claviers (piano, synthés)ont une grande importance et accentuent, souvent, la mélancolie de l'ensemble (River Song, Moonshine, You And I, Thoughts Of You, Farewell My Friend, End Of The Show), de même que la voix bourrue de Wilson. River Song sortira en single, et ouvre magnifiquement le disque. Cette chanson, une des meilleures de l'album, résume à elle seule tout Pacific Ocean Blue : si vous ne connaissez pas encore le disque, écoutez-là, et si vous aimez, sachez que tout le reste, malgré des différences de styles (What's Wrong est assez boogie, Moonshine est vaporeux, Time se finit en fanfare de cuivres, Rainbows est gai, Farewell My Friend est, elle, triste à pleurer et parle de la mort d'une relation de Dennis...), que tout le reste est aussi magnifique et attachant que River Song.

WILSON 6

C'est incroyable de se dire qu'il faudra attendre 2008, soit 31 ans, pour que Pacific Ocean Blue sorte enfin, officiellement, en CD ! Entre temps, l'album sera difficile à trouver, en vinyle ou K7, de même qu'un autre monument du rock californien dépressif de l'époque, No Other de Gene Clark (on peut d'ailleurs rapprocher l'album de Wilson de celui de Clark, pour son ambiance, sa production, et son sort commercial), qui, lui, sortira en 2003 en CD, soit 29 ans après sa sortie vinyle. A sa sortie en CD, Pacific Ocean Blue sera un gros succès commercial, acclamé partout, un best-seller qui se vendra mieux que n'importe quel album des Beach Boys ou d'un membre solo de Beach Boys ! La plus grosse vente de l'histoire du groupe et de ses membres ! Dire donc à quel point les gens attendaient la sortie de ce disque (parmi ceux qui en connaissaient l'existence), et à quel point le bouche à oreilles fut réussi. Il doit y avoir plus de monde, actuellement, qui ont découvert ce disque en 2008 et après (comme moi) qu'en 1977 et avant 2008...mais le plus important est d'écouter cet album, au fond. Une pure perfection qui n'est certes pas le disque à écouter le matin au petit-déjeuner (c'est parfois très triste : Thoughts Of You, Farewell My Friend, et, sinon, mélancolique), mais un disque à écouter et à posséder absolument. A noter, petite anecdote, qu'aucun concert ne sera fait par Dennis, alors que c'était prévu ; ce fut, au final, annulé, on ignore pourquoi (sans doute que les autres Beach Boys, Love et Brian car Carl était, lui, plutôt du côté de Dennis, ont posé un droit de veto, ou alors Dennis a changé d'avis au dernier moment). Voilà, sinon, pour ce chef d'oeuvre de 1977 ressuscité en 2008. Quant au second disque de l'édition, le disque contenant les démos de Bambu, second album, inachevé, de Dennis, c'est ma foi franchement excellent, ce disque aurait sans aucun doute pu être aussi bon que Pacific Ocean Blue si seulement il avait été achevé... Mais, en 1983, l'Océan Pacifique aura son dernier mot sur Dennis Wilson, qui ne fut donc pas seulement le premier Beach Boys à faire un disque, mais aussi le premier à mourir...On aurait aimé qu'il s'abstienne, sur ce coup-là...

FACE A

River Song

What's Wrong

Moonshine

Friday Night

Dreamer

Thoughts Of You

FACE B

Time

You And I

Pacific Ocean Blues

Farewell My Friend

Rainbows

End Of The Show