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 1973 est une année très importante pour la musique. Pas seulement pour le rock, mais pour la musique en général. Jugez sur place ou à emporter : Innervisions (Stevie Wonder), The Dark Side Of The Moon (Pink Floyd), Larks' Tongues In Aspic (King Crimson), Billion Dollar Babies (Alice Cooper), Berlin (Lou Reed), Raw Power (Iggy & The Stooges), Aladdin Sane (David Bowie), Pin Ups (David Bowie), Copperhead (Copperhead), Tattoo (Rory Gallagher), Goats Head Soup (The Rolling Stones), Tyranny & Mutation (Blue Öyster Cult), Band On The Run (Paul McCartney & The Wings), Les Paradis Perdus (Christophe), Vu De L'Extérieur (Serge Gainsbourg), Space Ritual (Hawkwind), (Pronounced 'Leh-nerd Sin-nerd') (Lynyrd Skynyrd), Tales From Topographic Oceans (Yes), Houses Of The Holy (Led Zeppelin), Over-Nite Sensation (Frank Zappa & The Mothers), Let's Get It On (Marvin Gaye), For Your Pleasure (Roxy Music), Tubular Bells (Mike Oldfield), les best-ofs 1962/1966 (rouge) et 1967/1970 (bleu) (The Beatles), Tres Hombres (ZZ Top), Il N'Y A Plus Rien (Léo Ferré), Mekanïk Destruktïw Kommandöh (Magma), Sabbath Bloody Sabbath (Black Sabbath), Here Comes The Warm Jets (Brian Eno), Living In The Material World (George Harrison), Mind Games (John Lennon), A Wizard/A True Star (Todd Rundgren), Welcome  (Santana), Quadrophenia (The Who) ou Catch A Fire (Bob Marley & The Wailers)...et je sais, je sais, je sais, ceci est probablement le premier paragraphe de chronique le plus fainéant, paresseux de toute l'histoire du blog Rock Fever, mais c'était pour bien insister sur le fait que 1973 est vraiment une des meilleures années avec 1967, 1969, 1971 et 1977. Et d'autres, mais celles-ci sont vraiment les plus importantes.

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Il y à un album de 1973 que je n'ai pas cité dans la longue énumération du premier paragraphe, et je n'ai pas besoin de vous demander si vous savez de quel album il s'agit, puisque son titre est indiqué en haut d'article, ainsi que sa pochette : Paris 1919, de John Cale. Un disque fantastique, un des meilleurs, un des 10 meilleurs, de l'année, aux côtés de Berlin, Band On The Run, Larks' Tongues In Aspic et A Wizard/A True Star, notamment. Un disque qui n'a qu'un seul défaut (enfin, non, il n'en a pas, disons plutôt que c'est un reproche que je lui fait), sa durée : 31 minutes. Et à peu près autant de secondes. Pour 9 titres. Certains diront que l'album est parfait sous cette durée, rien à jeter, tout est immense, de la première à la dernière seconde, et ils ont raison. D'autres diront que, si ça se trouve, avec une durée plus importante, l'album aurait pu être tout aussi immense, et, donc, regrettent sa courte durée. C'est vrai que 31 minutes, c'est peu. Pire : la réédition CD la plus récente (ou une des plus récentes : 2006) offre 11 bonus-tracks, la totalité de l'album en démos et autres versions, et ces bonus-tracks totalisent plus de durée que l'album original ! Bon, sinon, Paris 1919 est un disque important, pour le rock, et pour John Cale. En 1973, il est réputé, Cale, déjà depuis quelques années, sa réputation n'est plus à faire. Artistiquement, il est connu et estimé. Commercialement... bon, on ne peut pas dire que ses précédents albums, Vintage Violence, The Academy In Peril et ce disque fait avec Terry Riley (musicien avant-gardiste), The Church Of Anthrax, aient été des succès commerciaux. Loin de là, même ! Pour le grand public s'y connaissant un peu, Cale, c'est le violoneux et bassiste brumeux (et Gallois) du Velvet Underground, qu'il a quitté en 1968 après le deuxième album. C'est, aussi, le producteur du premier Stooges, et des albums solo de Nico, pas vraiment du commercial. Il produira Patti Smith (Horses) et les Modern Lovers par la suite. Pour le grand public, Cale, c'est ce mec qui ne semble même pas rire s'il se coupe un doigt.

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1973 va changer la donne, pour Cale. Paris 1919 sera, en effet, un succès commercial (en plus d'un succès critique). Alors, bon, l'album ne se vendra certes pas autant que The Dark Side Of The Moon, ou que les futurs Back In Black, Rumours et Thriller, mais il se vendra très bien. Ce qui est bien, aussi, c'est que c'est, de loin, l'album le plus mainstream, le plus accessible de John Cale. Les précédents albums, faut s'accrocher, et par la suite, des albums tels que Fear, Slow Dazzle ou Helen Of Troy (sa trilogie 1974/1975 sur le label Island) seront plus recherchés et complexes. Là, c'est accessible au plus grand nombre. La production de Chris Thomas, les arrangements (de Cale), sont sublimes, l'album est assez symphonique tout en étant rock. Rien que sa pochette donne le ton, on sent un album très précieux : Cale, photo encadrée de flou, est en tenue Belle Epoque, assis élégamment sur une chaise, la photo est très contrastée, effet 'ancien' réussi. Au dos, quatre photos de Cale, yeux fermés, dans la même tenue, debout, puis basculant, progressivement, sur le côté, jusqu'à être au sol, on ne voit que ses jambes, sur la dernière. Les quatre photos sont ci-dessous ; à noter que Cale, sur ces photos, fait une allusion à un poète ou écrivain de la Belle Epoque, mais je ne me souviens plus son nom (ce n'est pas Dylan Thomas, même si la première chanson de l'album, Child's Christmas In Wales, est une allusion à un poème de Thomas), un poète ou écrivain qui aurait été atteint de somnambulisme ou de narcolepsie, un truc de ce genre. Ce qui est sûr, c'est que cette série de photos de Cale en train de basculer sur le côté n'est pas anodine, je vois mal l'intérêt de faire une telle série de photos si c'est pour ne rien évoquer avec elles !

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Photos du verso de pochette et livret (disposées en deux par deux au dos du livret, mais on s'en fout)

Paris 1919 est connu en grande partie pour être accessible (vu le boulot de Cale, c'est normal qu'on se souvienne de l'album pour ça !) et pour sa chanson-titre, magnifique pièce d'orfèvrerie qui ouvre la courte (même pas 15 minutes) face B. Piano entêtant et instantanément magique, et refrain inoubliable avec beaucoup de vocalises (You're a ghost, la la la la la la la la la la la), Paris 1919 semble en effet parler d'un fantôme errant dans une maison, ce fantôme serait une femme (And on Fridays she'd be there/And on Wednesday not at all/Just casually appearing from the clock across the hall). Ou bien y aurait-il un sens caché ? Avec Cale, et même si les paroles sont dans le livret (heureusement !), on ne sait jamais vraiment. Child's Christmas In Wales, chanson majestueuse (piano sensationnel) ouvrant le bal, pourrait aussi bien parler de l'enfance de Cale (qui est Gallois ; Wales, en anglais, c'est le Pays de Galles) mais est aussi et surtout une allusion à Dylan Thomas, compatriote de Cale. Les paroles sont remarquables. Celles du court (2,45 minutes) Hanky Panky Nohow aussi : Nothing frightens me more that religion at my door/I never answer panicknocking, falling down the stairs upon the law/What law ? Les chansons ont souvent, quasiment toutes sauf The Endless Plain Of Fortune et justement Hanky Panky Nohow, des noms propres, de personnes, d'évênements ou de lieux, dans leurs titres : Child's Christmas In Wales, Andalucia, Macbeth, Paris 1919, Graham Greene, Half Past France, Antarctica Starts Here. Quasiment toutes se situent dans un lieu prédéfini, le Transvaal (Afrique du Sud) pour The Endless Plain Of Fortune, l'Andalousie pour Andalucia, l'Ecosse pour Macbeth, la France pour Paris 1919 et Half Past France (cette chanson parle d'un soldat revenant de guerre, dans le train, entre Dunkerque et Paris), l'Angleterre pour Graham Greene (un écrivain), le Pays de Galles pour Child's Christmas In Wales... En revanche, Antarctica Starts Here (grandiose chanson) ne se passe pas en Antarctique, mais est inspirée par le film Boulevard Du Crépuscule de Billy Wilder ! Andalucia et Half Past France seraient en partie autobiographiques, inspirées par des voyages de Cale.

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Tout est magnifique ici. Disque pas très rock, assez tendre, calme, reposant, Paris 1919 a été enregistré avec peu de musiciens, mais ils sont fantastiques : Wilton Felder (basse), Lowell George (guitare), Richard Hayward (batterie), Bill Payne (claviers), Chris Thomas (tambourin), Cale tenant la basse, la viola, la guitare et des claviers aussi. On a l'UCLA Orchestra (orchestre de l'Université de Los Angeles) pour les cordes. Il se dégage une atmosphère feutrée, rétro et très reposante de ce disque, un disque que sa courte durée et son accessibilité font qu'on l'écoutera souvent, par plaisir, et toujours en savourant intensément chaque minute. Les grands moments se succèdent sur Paris 1919, un des meilleurs albums de John Cale, avec Fear (1974), son album suivant, que je préfère cependant, de peu, mais tout de même. En résumé, si vous recherchez un grand disque de songwriter, un grand disque de chansons, Prenez Paris 1919, et croyez-moi, vous ne serez pas déçu(e)s !

FACE A

Child's Christmas In Wales

Hanky Panky Nohow

The Endless Plain Of Fortune

Andalucia

Macbeth

FACE B

Paris 1919

Graham Greene

Half Past France

Antarctica Starts Here