SW 1

 Il existe une période dite dorée, pour Stevie Wonder le bien nommé (car que signifie 'wonder' en anglais, hein ? Hein ? Hein ?) : 1972/1976. Période culminant avec Songs In The Key Of Life, double album an-tho-lo-gique de 1976, et ayant démarré avec Talking Book (1972, donc) et ses deux tubes You Are The Sunshine Of My Life et Superstition. Wonder, pendant cette période, a aussi sorti, en 1974, Fulfillingness' First Finale, et surtout, un an plus tôt (en 1973, donc), Innervisions.Tous ont obtenu un Grammy Award. Anedcote amusante : en 1975, Wonder n'a pas fait de disque, et le Grammy fut empoché par le Still Crazy After All These Years de Paul Simon, qui remerciera avec humour Stevie de ne pas avoir sorti de disque cette année-là ! Faute de quoi, gageons que Wonder aurait encore une fois gagné la récompense... Revenons à nos moutons, et surtout à un album en particulier : Innervisions. Pour certains fans de Stevie Wonder, ceci est son magnum opus, son chef d'oeuvre absolu, meilleur encore que Songs In The Key Of Life. Bon, personnellement, je pense que le sommet de Wonder reste clairement et définitivement Songs In The Key Of Life, ne serait-ce que parce qu'il est double, et donc doublement rempli de monuments, mais Innervisions est juste derrière, et est le second meilleur disque de Wonder. Là aussi, clairement et définitivement. Quel disque ! Il n'y à que la pochette de ratée, et encore, elle est dans le ton, avec ces rayons partant des yeux de Wonder (pour les ceusses, il doit bien en rester un ou deux de part le monde, qui ne le savent pas encore : Stevie est aveugle de naissance ; le fait qu'il soit multi-instrumentiste force le respect), l'album s'appelant 'visions internes'. L'intérieur de pochette (trois femmes africaines, graphisme typiquement africain, sans sous-entendu de ma part, d'aucune sorte) est plus réussi. Mais clairement, le graphisme de pochette n'est pas la meilleure chose ici ; en même temps, on imagine, un peu d'humour cynique ne tuant pas, que Stevie n'a pas vraiment eu son mot à dire, n'ayant pu, littéralement, voir le résultat final et juger sur pièce du ratage du visuel...

SW 4

Intérieur de pochette

Allez, il ne faut pas juger un album sur sa pochette. Surtout qu'Innervisions, tout du long de ses 44 minutes (pour 9 titres), est une totale réussite musicale. Parfois assez sombre (mais, dans l'ensemble, sur les 9 titres, quatre sont soit tristes ou musicalement mélancoliques, soit engagés et pas joyeux), Innervisions est un disque rempli de classiques. Pas beaucoup de tubes, mais une cohérence parfaite de l'ensemble, de Too High (et ses choeurs sensationnels, son groove remarquable) à la féroce (pour les paroles, car la musique est plutôt paisible, elle) charge anti-Nixon He's Misstra Know-It-All. Living For The City, 7,25 minutes, est une peinture sans concessions de la vie urbaine ; au moment de la sortie de l'album, Wonder a emmené des journalistes pour leur faire faire une visite particulière de New York, en voiture, les yeux bandés, pour leur faire écouter et découvrir New York telle qu'elle vit et existe pour Stevie, sans l'image. Une jungle urbaine qui bouffe les plus faibles au profit des plus forts. Living For The City est une des réussites majeures non pas de l'album, mais de Wonder en général. Living just enough, just enough for the city... Le morceau est sandwiché entre deux douceurs : Visions, merveille absolue (mon préféré de l'album, sans doute), mélancolique au possible, le morceau qui peut vous briser le coeur si jamais vous avez le moral en berne au moment de l'écouter (et qui, sinon, vous procurera un sentiment à la fois mélancolique et zen). Pure splendeur. Et, en final de face, Golden Lady, chanson douce, suave et gentiment pop, une sucrerie qui donne férocement envie d'écouter la suite de l'album. Un classique, aussi, que cette chanson.

SW 3

Affiche promotionnelle de l'époque

La face B s'ouvrait sur Higher Ground, morceau le plus funky de l'album, une chanson qui sera par ailleurs reprise par les Red Hot Chili Peppers (et elle sera bien mal reprise par les Californiens, d'ailleurs), ce qui signifie qu'elle est connue à la base. Reprendre, en effet, une chanson obscure, pas connue, n'est pas recommandé, difficile d'en faire un tube avec sa reprise si, à la base, personne ne connaît l'originale... Higher Ground est une excellente chanson qui remet bien la patate en ouverture de face, c'est pile poil le morceau qu'il faut (de même que Golden Lady était parfait en clôture de la face A), remuant, vibrant, groovy... Rien à voir avec le remarquable et peu joyeux Jesus Children Of America, qui suit. Un des morceaux dits 'sérieux', 'sombres' (dans un sens) de l'album, une performance vocale remarquable... Tout comme All In Love Is Fair, chanson d'amour avec Stevie et son piano. Crevante de mélancolie, cette chanson est à la fois tendre et triste, la mélodie et le chant n'étant pas guilleret(te)s, mais quelle splendeur, sinon... C'est bien simple, cette chanson, c'est comme Visions : dans un mauvais état d'esprit, vous risquez fort de plonger dans la déprime en l'écoutant, et sinon, un intense et profond sentiment de mélancolie vous envahira gentiment. Heureusement pour vous si vous commencez à vous sentir mal, Don't You Worry 'Bout A Thing, avec son ambiance exubérante, son atmosphère salsa/latino, suit, le moment joyeux de l'album. Est-ce pour ça que ce morceau est, des 9, celui qui me branche le moins (je le trouve cependant très bon) ? Il me semble un peu intrus, quelque part, un peu comme si The Cure avait placé une chanson d'amour au centre de Pornography. Mais c'est quand même très bon. Et He's Misstra Know-It-All, charge anti-Nixon, déboule alors, pour achever le disque sur une note engagée, méchante (malgré la mélodie de toute beauté et douceur) et, surtout, parfaite. Un final en fade-up un petit peu long, mais très joli, par ailleurs.

SW 5

Innervisions est donc un sommet pour Stevie Wonder-la-Merveille, 44 minutes parfois tristes, parfois enlevées, toujours magistrales. Une production exemplaire, des musiciens (David 'T' Walker, Malcolm Cecil, Dean Parks, Clarence Bell, Scott Edwards...) excellents. A noter que Wonder joue des claviers (piano, orgue, Hammond, Moog, clavinet...) harmonica, batterie, percussions, et que sur quatre titres (Too High, Living For The City, Jesus Children Of America et Higher Ground), il est même le seul musicien ! Au final, avec ses trois singles (Don't You Worry 'Bout A Thing, Higher Ground, Living For The City), ce disque, le 16ème de Wonder, est assurément son deuxième meilleur après Songs In The Key Of Life de 1976. Un disque vital, crucial, et, tout simplement, beau.

FACE A

Too High

Visions

Living For The City

Golden Lady

FACE B

Higher Ground

Jesus Children Of America

All In Love Is Fair

Don't You Worry 'Bout A Thing

He's Misstra Know-It-All