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 OK, les gars, merci, c'est super gentil à vous de m'avoir prévenu longtemps en avance. C'est ce qui s'appelle, en langage scientifique, un bon gros coup de pute. A quelques jours du départ pour Lagos, Nigeria (où le groupe allait enregistrer leur nouvel album), voilà-t-y-pas que deux des cinq membres des Wings, le batteur Denny Seiwell (présent depuis le début) et le guitariste Henry McCullough (présent depuis janvier 1972), décident de ne pas partir, et de quitter le groupe. Laissant le couple McCartney et Denny Laine en trio, et comme trois cons avec leurs valises et leur intention, bien flinguée avec ce coup du sort, de faire un chef d'oeuvre d'unité. Pourquoi ce départ ? Apparemment, des histoires de pognon, de salaire, de budget. Jamais plus Seiwell ni McCullough ne bosseront avec McCartney, qui pardonne difficilement et, dans le cas où il pardonnerait, n'oublie en tout cas jamais. C'est ainsi que les Wings, au moment de s'envoler, en août 1973, pour le Nigeria, sont réduits à la portion congrue, and then there were three. Pourquoi le Nigeria, alors qu'il existe des chiées de studios de qualité partout dans le mon dentier ? Le groupe aurait pu aller en France, en Allemagne, en Suisse, aux zuhéssa, non, ils vont en Afrique noire, dans un pays (ancienne colonie britannique) loin d'être le plus sûr du monde, pour aller bosser dans le studio appartenant à EMI qui, en plus, n'était pas encore totalement terminé au moment de leur arrivée à Lagos. C'est sans aucun doute pour des raisons fiscales (pourquoi, à votre avis, les Stones ont enregistré tous leurs albums des 70's ailleurs que dans leur propre pays, hein ? pour ne citer qu'eux), sans doute aussi pour varier les plaisirs, marquer le coup et imposer cette incongruité : un groupe de bien-blanchis enregistrant leur pop continentale dans un pays du tiers-monde où leur arrivée et présence sera aussi remarquée qu'une tâche de sang sur un polo Lacoste blanc immaculé sorti de la boutique. 

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D'ailleurs, rien ne se passera comme prévu : à peine arrivés, les Mac se font braquer par des délinquants qui, les menaçant de leurs armes (couteaux sous la gorge de celui qui a écrit Yesterday, pas moins), leur volent une partie de leurs affaires, et notamment des démos des futures chansons. Selon la légende (racontée par Paul lui-même), ils ont eu la vie sauve parce qu'ils sont Blancs et que leurs agresseurs étaient Noirs, et que les Noirs pensent que les Blancs trouvent que tous les Blacks se ressemblent, donc niveau identification dans un commissariat, ça va de ce côté-là. Bref, si Macca avait été black, il aurait probablement été tué. Autre souci : la chaleur. Studio mal climatisé (pas climatisé, en fait, apparemment), ambiance moite et pas chandon, caniculaire, ce qui entraînera un bon gros malaise de la part de Sir Paul de Liverpool (comme en plus il fumait pas mal, ça n'aidait pas), il a failli y passer. Le studio fonctionnait mal (sautes de tension, problèmes électriques divers, insonorisation, etc), ce qui n'a pas aidé, évidemment. Et il y à eu les tensions avec les locaux. Fela Kuti, le prince de l'afrobeat, accusera les Wings de venir au Nigeria pour profiter des sons locaux et voler la musique africaine. Macca le fera venir en studio pour lui faire écouter les bandes, et Docteur Fela reconnaîtra sans souci qu'il s'est trompé sur les intentions de l'ex-Beatles, affaire classée. Mais pas avec Ginger Baker. L'ancien batteur de Graham Bond, Cream, Blind Faith et de l'Air Force (son groupe à lui, Baker, dont Denny Laine a fait un temps partie), installé au Nigeria depuis quelques années, ne pardonnera pas à Macca que ce dernier n'utilisasse pas son propre home studio pour faire Band On The Run, car c'est de Band On The Run qu'il s'agit ici, mais vous le savez déjà, z'êtes pas si cons. Le groupe restera un bon mois à Lagos avant de repartir, exténués, vers la perfide Albion, fin septembre. C'est à Abbey Road que l'album sera achevé (Jet, notamment, y sera fait, et la participation d'un musicien africain sur Bluebird fut faite, aussi, à Abbey Road), avec l'aide notamment, pour les arrangements, de Tony Visconti (T-Rex, Bowie), à peine crédité sur la pochette.

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Le disque sortira sous une pochette des plus mythiques montrant le groupe (le trio, donc) en tenue de prisonniers, devant un mur, éclairés de nuit par un gigantesque spot, et entourés, dans des poses figées hilarantes, de diverses personnalités, parmi lesquelles les acteurs James Coburn et Christopher Lee et le peintre et critique gastronomique Clement Freud (dont le plus illustre membre de la famille fut le fameux Sigmund). On a aussi, il me semble, un boxeur ou un footballeur (voire les deux). Le titre de l'album signifie 'un groupe en cavale' et la pochette en est la parfaite illustration. L'intérieur de pochette propose d'un côté les paroles, et de l'autre une photo du trio, posant au Nigeria avec une ribambelle de gosses. Quant au verso de pochette, on a des photos du groupe (fameuse photo du couple, avec cette expression mi-hautaine mi-biche piégée par des phares de voiture sur une route en pleine nuit de Paul) et une feuille de route, agrémentée de tampons de douane et de divers stylos et trombones. Bon, on commence à parler du contenu ? Là, je suis mal. Autant le dire tout de suite au milieu de ce troisième (déjà) paragraphe, Band On The Run est mon album préféré de McCartney, toutes périodes confondues, Beatles inclus. Ces 41 minutes (un peu plus aux USA : un titre supplémentaire, Helen Wheels, sorti en single séparé en Europe, est rajouté sur la face B, en troisième position) sont tout simplement parfaites. La première fois que j'ai écouté l'album, après avoir dégotté un vinyle d'occasion en parfait état en brocante, ce fut un truc indescriptible. Chaque chanson de la face A devenait illico ma préférée de l'album, l'une à la suite de l'autre, en remplacement. Ce fut quasiment pareil pour la face B, le final de l'album m'ayant littéralement terrassé. Bien que seulement trois sur le disque, les Wings (encore une fois crédités Paul McCartney & Wings, pour la dernière fois) sonnent comme six. Macca joue de la basse, de la batterie, de la guitare, des claviers en plus du chant. Denny Laine joue de la guitare, un peu de claviers, chante un peu. Linda joue des claviers et pose des voix d'harmonie. 

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On a beau le dire, Macca est un multi-instrumentiste remarquable. Ecoutez la batterie sur ce disque : elle sonne aussi bien que sur Red Rose Speedway et Venus And Mars, pourtant, c'est Macca qui en joue au lieu de Denny Seiwell (premier album cité) et Geoff Britton et Joe English (deuxième album cité) ! L'album, réservoir à tubes, s'ouvre sur Band On The Run, dont le riff d'intro (première chose que l'on entend en mettant l'album) est inusable. Le morceau est en plusieurs parties. La première, malgré son très rock riff d'intro, est langoureuse, avec ses claviers d'ambiance un peu lounge. Macca chante d'une voix lente des paroles sur un homme emprisonné, ayant pris perpète, et se languissant de sa belle, qui est dehors. Un gros riff bien tueur surgit, une guitare entêtante, et toujours ces claviers joliment chelous, puis Macca qui semble reprendre du poil de la bête, If I ever get out of here, il s'imagine en train de se faire la belle. Arrangements de dingue (cuivres, cordes, claviers, merci Tony Visconti) qui foutent une ambiance bien cinématographique et puis bang, une guitare sèche magnifique, un roulement de batterie et la dernière partie, le morceau en tant que tel, déboule, le groupe est en fuite, recherché, but we never will be found, on est en face d'un grand, très grand morceau de pop, le genre de chanson qui, après la première écoute, devient indispensable au bon déroulement d'une vie. Le morceau a beau durer 5 minutes il se finit trop vite. Jet, tonitruant, démarre ensuite, un morceau jubilatoire sur lequel Macca et ses compères sont en forme, un morceau qui semble avoir quelques allusions au glam-rock d'époque (You know I thought you was a little lady suffragette...jet !), le morceau sera un gigantesque hit. Bluebird, sublime ballade reposante et douce comme une petite pluie estivale, est un régal (le solo de saxophone de Howie Casey est à tomber) dont on ne se lasse pas. Mrs. Vandebilt aussi est un morceau dont on se lasse pas, mais dans un autre registre : un régal de pop soutenue (basse mortelle), qui n'a peur de rien avec les Ho ! Hey ho !/Ho ! Hey ho ! des couplets, qui font un peu Sept Nains revenant de la mine, certes, mais sont vraiment géniaux malgré tout. Un morceau trépidant et que j'adore. Let Me Roll It, en final de la face A, semble être un hommage, ou un pastiche, d'une chanson de Lennon. Aussi bien la manière dont chante Macca que le riff de guitare, sans oublier l'ambiance même de la chanson, tout ramène au binoclard qui, en cette même année, en lost weekend, sortait l'inégal mais attachant Mind Games. Si ce morceau est un pastiche, c'est tout sauf méchant de la part de Macca. On notera que sur son Walls & Bridges de 1974, Lennon enregistrera un instrumental du nom de Beef Jerky, dont un des riffs ressemble à s'y méprendre à celui de Let Me Roll It, chanson excellente qui achève parfaitement la face A. 

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Mamunia (nom d'un fameux hôtel de luxe de Marrakech, mais la chanson ne parle pas de ça) ouvre magnifiquement la face B. De tous les morceaux de l'album, c'est le seul qui, à la rigueur, pourrait avoir des influences africaines, jusque dans ses paroles qui parlent de la pluie faisant pousser les plantes et, donc, amène la vie. Ce n'est pas la meilleure chanson de l'album, il faut être honnête, mais il faudrait être singulièrement con pour la trouver ratée, c'est une très belle petite incartade mélancolique (sur laquelle les synthés sont, il est vrai, peut-être un peu envahissants) qui fait du bien par où elle passe, surtout après le très rock Let Me Roll It. No Words, qui suit, co-écrite par Laine, et co-interprétée par Laine aussi, d'ailleurs, est une curiosité méconnue, c'est indéniablement le morceau le moins connu et estimé de l'album (le plus court aussi), ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas bon, clairement pas. Le morceau est très pop dans son refrain tapageur qui fait penser à du Abba en version masculine et avec un an d'avance sur les Suédois. Et ce n'est pas parce que ça ressemble à du Abba que c'est mauvais, parce que, franchement, Abba, c'est de la merde ? Absolument pas. De la bonne pop 70's de qualité, rien d'autre, pas transcendant mais vraiment agréable, qu'on écoute avec plaisir. Picasso's Last Words (Drink To Me), qui suit, c'est une autre chope de bière. Long (dans les 6 minutes), le morceau possède une histoire : le couple Macca avait rencontré, à la Jamaïque où ils étaient en vacances, les acteurs Dustin Hoffmann et Steve McQueen qui y tournaient le sublime Papillon. Tous se font une bouffe. Au cours du repas, Hoffmann demande à Macca s'il peut écrire à la demande des chansons où s'il lui faut quand même du temps pour ça. Macca dit qu'il peut, sans problème, et Hoffmann lui propose comme sujet la mort, récente, de Pablo Picasso. Macca prend sa gratte et démarre, en impro, ce qui deviendra la chanson sur l'album. Devant un acteur estomaqué. La chanson, avec son bridge proposant des bribes de français (des publicités d'époque pour des guides de tourisme) et des allusions à Jet, et son final en choeurs avinés, est un classique...que  Macca ne jouera jamais plus sur scène après la tournée 1976 des Wings. Le final fait revenir les choeurs en Ho ! Hey ho ! de Mrs. Vandebilt. Puis arrive le final, 5,30 minutes ahurissantes qui me filent toujours des tremblements dans les jambes, Nineteen Hundred And Eighty-Five. Piano entêtant, inoubliable, percussions intrusives et gentiment parasites (écoutez le morceau au casque : ça rend fou !), basse martelée et un Macca qui braille comme un bon vieux rockeur à la Jerry Lee Lewis. On a du mal à reconnaître sa voix, mais c'est bien lui. Agrémenté de quelques passages aériens et calmes avec choeurs en whooooo, whoooooo, whooooooo et claviers lounge vaporeux, le morceau est une montée en puissance qui s'achève sur un crescendo apocalyptique, tous les instruments en surchauffe, un Macca qui braille à qui mieux-mieux, une guitare survoltée, des cordes et cuivres (arrangements dantesques) qui jouent de plus en plus fort, une sorte de flûte en contrepoint qui parvient à se faire entendre dans tout ce vacarme délicieux, et soudain, dans une ultime accélération, un riff de guitare sanglant achève le tout, sèchement, avant que l'on entende, dans le final, des bribes du refrain de Band On The Run, en fade, histoire de boucler la boucle. L'album se finit ainsi, et la seule chose que l'on a en tête, c'est encore, encore, putain, encore. Triomphe de la volonté, l'album va exploser dans les charts, la presse va se mettre de la partie, l'année 1974 sera celle des Wings (quatre singles issus de l'album, et un single indépendant). Il faudra attendre 1975 pour que le groupe, considérablement revampé par l'adjonction de nouveaux musiciens, ne refasse un album. Sous une pression de dingue, on s'en doute, car comment égaler, et surtout surpasser, Band On The Run ?

FACE A

Band On The Run

Jet

Bluebird

Mrs. Vandebilt

Let Me Roll It

FACE B

Mamunia

No Words

Picasso's Last Words (Drink To Me)

Nineteen Hundred And Eighty-Five