BOWIE 1

1973 est une année importante pour David Bowie. Il sort Aladdin Sane, un de ses albums les plus connus. Il vit pleinement le succès de son précédent album The Rise And Fall Of Ziggy Stardust And The Spiders From Mars (sorti en 1972, qui fut elle aussi une grande année bowienne). Il organise une grande tournée qui culmine par un concert immense (filmé par D.A. Pennebaker et enregistré, le disque sortira en 1983) au Hammersmith Odeon de Londres, où il annonce publiquement, en fin de concert, qu'il quitte la scène et, surtout, 'tue' le personnage de Ziggy Stardust. Stupeur dans la presse et chez les fans. Peu après, histoire de bien enfoncer le clou, il réquisitionne son groupe les Spiders From Mars (amputés de leur batteur Woody Woodmansey, viré et remplacé par Aynsley Dunbar) pour la France, destination le Château d'Hérouville (Oise), le fameux studio de Michel Magne, afin d'enregistrer son prochain album, qui sera en quelque sorte ses adieux au glam-rock et à son groupe : Pin Ups. C'est le disque le plus court de Bowie (quasiment 34 minutes pour 12 titres), et aussi et surtout son plus particulier. Il est mal-aimé, ce disque, il sera mal accueilli à sa sortie, on parlera de fainéantise, de foutage de gueule... Il faut dire que Pin Ups, sous sa sublime pochette montrant Bowie et Twiggy (un mannequin star de l'époque) avec le pourtour du visage comme prédécoupé, que Pin Ups, donc, est un disque entièrement constitué de reprises. Les disques de reprises sont souvent considérés comme de la fainéantise, à moins d'être parfaits, ce qu'ils sont rarement. Pin Ups, je dois le dire, est une des exceptions confirmant la règle : c'est un des meilleurs albums de reprises jamais faits.

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Verso de pochette

Bowie rend ici hommage à une période dorée de la musique britannique, le Swinging London (années 60), période que Bowie n'a pour ainsi dire pas connue en tant qu'artiste. L'album offre des reprises de morceaux des Who (Pete Townshend, guitariste des Who, n'appréciera pas du tout, à l'époque de la sortie de l'album, que Bowie ait utilisé des chansons des Who pour, selon lui, faire reculer le rock), Pretty Things, Yardbirds, Them, Merseys, Kinks, Pink Floyd, Easybeats, Mojos. Les trois premiers groupes cités ont droit à deux reprises, les autres, une seule. Bowie ne reprend pas les Beatles et les Rolling Stones, deux groupes pourtant emblématiques de cette période, mais il venait de reprendre les Cailloux (Let's Spend The Night Together) sur Aladdin Sane, et il reprendra les Beatles (Across The Universe) sur Young Americans (1975), en plus, en duo avec Lennon. Et puis, les Beatles et les Stones ne manquent pas ici, ça fait même du bien d'avoir autre chose ! Pin Ups prouve qu'il n'y à pas que les Stones et les Beatles dans la vie. Enfin bref, Bowie est ici entouré de ses Spiders (Mick Ronson : guitare ; Trevor Bolder : basse) sans Woodmansey remplacé par Dunbar, et aussi de Mike Garson (piano), et tient saxophone, guitare et claviers en plus du chant, pour ce Pin Ups qui marque la fin de sa période dorée du glam-rock. Des reprises à la sauce glam de classiques du rock pur des sixties. On a notamment une version étonnante du See Emily Play du Floyd de Syd Barrett (Bowie a toujours été un fan absolu de Barrett), version amusante, ps du niveau de l'originale, mais pas aussi psychédélique. Les Who sont représentés via Anyway, Anyhow, Anywhere (l'incroyable ruade de batterie d'intro servira un temps de test audio pour les vendeurs de chaînes hi-fi, au même titre que The Dark Side Of The Moon de Pink Floyd !) et I Can't Explain, avec un saxo sublime de Bowie. Les Yardbirds, c'est Shapes Of Things et I Wish You Would. Les Pretty Things ont droit à Don't Bring Me Down et à l'ouverture de l'album, Rosalyn, qui fout la patate d'entrée (et quelle batterie !).

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Affiche promotionnelle

Pin Ups offre aussi Where Have All The Good Times Gone, reprise des Kinks (et unique chanson dont les paroles sont dans le livret CD !), Friday On My Mind des Easybeats (groupe australien constitué notamment du grand frangin d'Angus et Malcolm Youngd'AC/DC, George, et d'Harry Vanda, qui seront les managers d'AC/DC au début), Everything's Alright des Mojos, Here Comes The Night des Them de Van Morrison, et Sorrow des Merseys, chanson qui sortira en single et est probablement la seule de Pin Ups à se trouver sur les best-ofs de Bowie. Une chanson juste sensationnelle, magnifique, ma préférée de l'album, une petite douceur au beau milieu d'un océan de furie de glam-rock décomplexé, bien speedé (Everything's Alright, Anyway, Anyhow, Anywhere, Rosalyn ou Shapes Of Things dépotent bien le gluant), avec un Bowie en grande forme vocale, même si ses vocaux nasillards aigus (Shapes Of Things, Friday On My Mind, par exemple) sont parfois usants. Mais je chipote, car David est en forme, clairement. Le disque offre de très beaux moments bowiens (Here Comes The Night, Where Have All The Good Times Gone, et bien entendu Sorrow), bien que peu connus car Pin Ups est généralement négligé, à cause de son statut de disque de reprises et du fait qu'il vienne après ces grands disques de 1971/1973, et avant l'autre période dorée (1976/1980). Et Bowie commence à se shooter (coke), aussi, ce qui se ressentira encore plus sur ses albums suivants (en gros, jusqu'à 1979).  Mais il n'était pas le seul à faire un disque de reprises, et à se camer (Lennon fera Rock'n'Roll en 1975, album de reprises franchement médiocre, et niveau came, il s'y connaissait aussi).

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Certes, ces reprises à la sauce glam sont moins bonnes que les originales. Comment faire meilleur, en même temps ? Elles sont, surtout, différentes, et très sympathiques. Faisant partie de mes grands préférés de Bowie, Pin Ups est un grand disque méconnu, une réussite conceptuelle. Avec ce disque, que Bowie voulait faire suivre d'un Pin Ups 2 destiné au marché U.S., et avec des reprises de chansons américaines (il y aurait eu aussi dessus Port Of Amsterdam, reprise du classique de Brel) telles que Growin' Up et It's Hard To Be A Saint In The City de Springsteen qu'il avait toutes deux reprises, ce qui ne se fera pas (l'échec commercial de Pin Ups y étant pour beaucoup), avec ce disque, donc, Bowie rend un vibrant hommage, et il le dit lui-même au dos de pochette, à tous ces groupes, dont certains sont toujours parmi nous, à cette époque dorée. L'hommage est on ne peut plus respectueux, et si on peut contester le fait de sortir un disque entièrement constitué de reprises, on ne peut pas nier le fait que Bowie a signé, avec Pin Ups, une oeuvre totalement respectueuse. En résumé, un de ses albums les plus originaux, atypiques et, surtout, attachants. Et un disque scandaleusement sous-estimé. Oui, je l'avoue sans aucune honte, j'adore Pin Ups !

FACE A

Rosalyn

Here Comes The Night

I Wish You Would

See Emily Play

Everything's Alright

I Can't Explain

FACE B

Friday On My Mind

Sorrow

Don't Bring Me Down

Shapes Of Things

Anyway, Anyhow, Anywhere

Where Have All The Good Times Gone