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Il y à des albums qui foutent mal à l'aise : Starless And Bible Black, Red (tous deux de King Crimson), le premier album éponyme de Suicide, Rue De Siam (de Marquis De Sade) ou bien encore Junkyard de The Birthday Party. Pornography, quatrième album de The Cure et dernier volet de leur 'trilogie glacée' (Seventeen Seconds en 1980 et Faith en 1981 en sont les deux précédents opus), ne me met pas mal à l'aise, non. En revanche, il me terrifie. Littéralement. Ce disque est, à chaque écoute en ce qui me concerne, une baffe gigantesque reçue en pleine gueule par un gant en métal agrémenté de pointes acérées imprégnées de poison. Sorti l'année de ma naissance (1982, donc), Pornography, dont le titre sera source de moult interrogations de la part des journalistes à l'époque, offre 43 minutes et 21 secondes de terreur musicale. Produit par le groupe et Phil Thornalley (qui n'avait pas encore bossé avec le groupe à l'époque), le disque propose 8 titres qui sont autant d'accès sans possibilité de retour vers un univers dévasté, incendié, sanglant, putride, noir, désespéré, infernal : la tête de Robert Smith, leader (chant, guitare, claviers, violoncelle, auteur/compositeur, tout) du groupe. Groupe qui, d'ailleurs, après la sortie du disque, ira mal, très mal : à Strasbourg, juste après un concert, Smith et le bassiste Simon Gallup en viendront aux mains, et ne se parleront dès lors plus du tout pendant 18 mois, 18 mois sans se voir, le groupe sera quasiment mort... mais parviendra à revenir, en 1984. Avec un EP assez minable, Japanese Whispers, et dès lors, leur musique changera du tout au tout, devenant de plus en plus pop/new-wave, avec tubes à la clé.

CURE 1

Dos de pochette vinyle

Mais en attendant, enregistré à Londres dans le studio Rak, Pornography est tout le contraire du futur son curien. Rien, ici, n'aura été aussi éloigné des futurs Close To Me, Just Like Heaven et même Lullaby ! Comme je l'ai dit, c'est l'ultime volet d'une trilogie (et, aussi, le premier d'une autre, qui sera achevée par Disintegration en 1989 et Bloodflowers en 2000), qui va progressivement dans le sombre. Seventeen Seconds (1980) est assez noir, mais pas non plus dépressif à fond, tout n'est pas noir d'encre, juste un peu grisonnant, rien de grave. Une sorte de première marche descendante avant Faith (1981), déjà nettement plus sombre (rien que la pochette, grise alors que celle du précédent album est blanchâtre), avec des chansons glauques telles que The Drowning Man ou The Funeral Party. Mais si Faith est très sombre et dépressif, il ne prépare en rien au cataclysme Pornography. Le disque est tellemet noir, tellement glauque, tellement dépressif qu'il en devient vraiment (et encore une fois, je ne plaisante pas) terrifiant. On se sent mal durant son écoute, dès les premières ruades de batterie de One Hundred Years jusqu'à la conclusion en effets sonores violemment interrompus du morceau-titre. 43,21 minutes au cours desquelles on cohabite avec des créatures horribles, déformées, cruelles, angoissantes, dans un univers noir et rouge accentué par sa pochette (et les photos du livret, quasiment toutes sur teinte rouge - je parle du livret de la réédition DeLuxe 2005, que je possède). On est en Enfer, durant l'écoute de l'album. On se demande si on va en sortir. Personnellement, sept ans (oui, je l'ai découvert tardivement, ce disque, en l'achetant en 2005 dans sa version DeLuxe) après ma première écoute, je me demande encore si je suis bien sorti de cet Enfer. Tant il me prend aux tripes à chaque écoute, ce disque. Hier encore. Le soir. Toujours le soir.

CURE 5

Tholhurst, Smith, Gallup à l'époque de l'album

Je ne saurai probablement pas écouter ce disque au casque dans mon jardin au soleil, ou en voiture, ou dans les transports en commun. Il faut que ça soit le soir, dans ma piaule, volume sonore relativement élevé (plus que de coutume) pour que ça fasse encore plus d'effet. Il faut, d'ailleurs, écouter ce disque le plus fort possible pour bien mesurer son côté angoissant, renforcé pas seulement par le chant désincarné de Smith (qui commençait à se camer à l'époque, et était dans un état proche de l'Ohio) ou les paroles dévastatrices, mais aussi par ce son de batterie tuant, sauvage, bestial de Laurence 'Lol' Tholhurst, cette basse martelée par Gallup, et surtout, surtout, ce son de guitare démoniaque que Smith mettra du temps à trouver, et qu'il ne lâchera plus dès lorrs (le producteur Thornalley trouvera ce son de sustain très moche, mais Smith tiendra bon, et ce son de guitare agressif et putride en rajoute à l'atmosphère de Pornography). Sans parler de son violoncelle (Cold, A Short Term Effect), des claviers (Tholhurst et Gallup en jouent aussi un peu)...et des paroles. Something small falls out of your mouth and we laugh. (One Hundred Years ; ce passage de la chanson, d'apparence anodin, me glaçe le sang par le côté bizarre des paroles : qu'est-ce donc de petit qui tombe de la bouche du mec, et qui fait que les autres en rient ? La manière qu'à Smith de prononcer ces paroles est à elle seule flippante, on sent le mec qui n'a pas toute sa tête et rigolerait de sa mort prochaine). Give me your eyes that I might see the blind man kissing my hand (A Strange Day). One more day like today and I'll kill you (Pornography). Leave me to die, you won't remember my voice (Siamese Twins). Mais à quoi carburait Smith ? Je n'ose imaginer les visions qui l'assaillaient, les motivations qu'il a eues pour écrire de pareilles paroles.

CURE 3

Sous-pochette vinyle (paroles)

Pornography ne laisse aucun répit à l'auditeur. Ruades de batterie terriblement violentes, guitare agressive et flippante, claviers puant la mort, basse violée, One Hundred Years, morceau le plus long (presque 7 minutes), offre tout ça en quelques secondes. La mélodie est inoubliable et inchangeable, tout reste strictement monolithique durant l'intégralité du morceau (la batterie ne change absolument pas de rythme). La première ligne de texte de la chanson, et de l'album, met dans le bain, aussi, direct : It doesn't matter if we all die ('si on meurt tous, ça ne fait rien'). Bienvenue dans la tête de Smith, croyez-moi c'est pas joli. Waiting for Saturday, the death of her father pushing her, pushing her white face into the mirror... Whoah. La guitare est sanguinaire, lancinante, le son devient plus aigu dans le final, une irrésistible montée en puissance... Le morceau se finit, et on est, déjà, tremblotants. Que va-t-il se passer après, mon Dieu ? Je me souviens encore comme si c'était hier de ma première écoute. C'était en fin d'été (la réédition DeLuxe, ainsi que celles des deux précédents opus de la 'trilogie glacée', étant sortie à cette période) 2005, il faisait chaud dehors, en fin de soirée, mais moi, j'avais froid. Intérieurement. Le morceau suivant fut pendant longtemps mon préféré du disque (maintenant, je le met en top avec trois autres morceaux, dont One Hundred Years ) : A Short Term Effect. Cette intro à base de guitare en sustain et de violoncelle, avec cette batterie tuante...et dès que le morceau commence vraiment, que dire sinon que c'est grandiose ? Le morceau le plus court de l'album (enfin, un des plus courts, en tout cas, dans les 4 minutes, pas moins cependant), et le chant de Smith, ici, est juste parfait. Movement, no movement, just a falling bird... Après ce sommet (oui, je n'ai pas peur des mots), The Hanging Garden, sorti en single (un beau succès, je crois), déboule. Sans doute la meilleure performance de Tholhurst au sein du groupe, cette batterie est juste surpuissante. Et quelle basse...quelle basse...quelle...basse... Cette chanson fout en transe, littéralement. Quelque part, elle est flippante, aussi. Creatures kissing in the rain... Elle est un peu oppressante (pour le moins), mais rien à côté du malaise total ressenti à l'écoute du morceau achevant en beauté la première face, Siamese Twins. 5,30 minutes oppressantes, mélancoliques, tristes, dépressives, angoissantes, impudiques, qui parlent de jumeaux siamois. A girl at the window looked at me for an hour... La mélodie est lancinante, d'une beauté fragile et absolue, impossible de ne rien ressentir en l'écoutant, ou alors, c'est que votre coeur est en pierre. Dancing in my pocket/Worms eats my skin/She glows and grows her arms outstreched/Her legs around me/In the morning I cried... Frissons. Is is always like this ?, interroge Smith d'une voix déchirée. Frisons.

CURE 4

The Figurehead ouvre la face B sur une ruade de batterie encore plus sévère que celle de One Hundred Years. Basse sensationnelle, paroles dévastatrices (Touch her eyes, press my stain face, I will never be clean again). Un morceau immense qui ouvre magnifiquement la seconde face avec 6 minutes bien tendues. I can never say no to anyone but you... A Strange Day, avec son intro légendaire, est une autre merveille (Pornography ne contient de toute façon que ça, que des merveilles). Anecdote : le premier manager du groupe, Chris Parry, celui qui a découvert The Cure, n'aimera pas du tout Pornography, à l'exception de cette chanson, la seule qu'il parviendra à apprécier. Avec ses paroles obscures et sa mélodie lancinante et oppressante (l'album s'enfonce de plus en plus dans la noirceur), A Strange Day n'est cependant pas similaire aux chansons des débuts. On passe à Cold, et son violoncelle angoissant, sa batterie qui surgit d'on ne sait où et vient tout faire péter juste après le violoncelle, et surtout, ces claviers funéraires, flippants. Voilà, Cold est bien-nommée, car en l'écoutant, on pétoche, on tremble, on a froid. Un morceau fantastique qui est, à ce niveau sur l'album, probablement le plus obscur en terme de mélodie. Your name like ice into my eyes. Mais arrive Pornography, 6,27 minutes de terreur absolue. Smith ne commence à chanter que vers le centre du morceau (voix en écho, de plus en plus d'ailleurs). Juste avant, entre effets sonores (bruits déformés de conversations, les mêmes qui achèvent sèchement le disque), batterie martiale et claviers angoissants, le morceau devient progressivement une version sonore, musicale, de l'Enfer de Dante. On est dans le dernier cercle, même. Les paroles sont d'une noirceur de tunnel mal éclairé en pleine nuit : One more day like today and I'll kill you. On notera cependant la légère note d'espoir de la dernière phrase : I must fight this sickness, find a cure ('je dois combattre cette maladie, trouver un remède'). Comparez avec la phrase qui ouvrait l'album et One Hundred Years ! Totalement l'inverse. Dans un sens, avec le morceau final, on remonte à la surface. Quelque part. Mais pour trouver quoi, à la surface ?

CURE 2

Pornography est donc un voyage sans retour dans un univers d'une profonde noirceur et violence, un disque tellement sombre et dépressif qu'à côté, la discographie de Joy Division semble d'une légèreté et d'une luminosité totales. Disque très important pour moi. J'ai tellement été marqué par ce disque, lors de ma première écoute (immédiatement suivie de sa deuxième, à la suite : 86,42 minutes de terreur, donc !), que j'ai mis du temps à en sortir. J'avais, aussi, tellement trouvé ce disque flippant que j'avais limite l'impression qu'il était dangereux et maléfique. Il se dégage un parfum démoniaque de Pornography, vraiment. C'est limite indescriptible, mais la musique respire le Mal absolu. Si vous ne connaissez pas encore ce disque, je ne saurais suffisamment vous conseiller de l'écouter, séance tenante, en prenant cependant garde, car tant que vous ne l'aurez pas écouté, vous ne pourrez pas vous rendre compte à quel point il est terrifiant et extrémiste dans sa dépiction de la folie, de la peur, de l'angoisse. Le sommet des Cure, le sommet de la cold-wave, le disque de 1982, un des albums des années 80, et un des meilleurs albums de l'histoire du rock. Tout simplement.

FACE A

One Hundred Years

A Short Term Effect

The Hanging Garden

Siamese Twins

FACE B

The Figurehead

A Strange Day

Cold

Pornography