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En 1968, Lennon sort son premier opus solo, fait avec Yoko Ono, Unfinished Music #1 : Two Virgins. 28 minutes de bordel sonore, de collage bruitiste sans aucun intérêt, sous une pochette à scandale (le couple, alors adultère, nu, de face et de dos, sans rien cacher). Un an plus tard, le couple récidive dans l'avant-garde avec Unfinished Music #2 : Life With The Lions, album difficile (ô combien !) dans tous les sens du terme, et grosso merdo inaudible, bourré ou à jeun, 50 minutes infernales. La même année, ils se marient, et enregistrent, le jour de leurs noces, Wedding Album, 50 minutes (en deux morceaux !) totalement inaudibles, et avant-gardistes encore une fois. Pour la dernière fois. La même année, fin des Beatles. Lennon et Yoko fondent un groupe du nom de Plastic Ono Band, avec Klaus Voormann (basse), Alan White (batterie, futur Yes) et Eric Clapton et Lennon (guitares). Yoko 'chante', Lennon aussi. Le groupe se produit au festival 'rock et paix' (ce n'est pas son nom, mais ce fut son but) de Toronto, et un live existe, Live Peace In Toronto 1969 (le show a été filmé, aussi). La face A est constitué de morceaux chantés par Beatle John, et est excellente. La B...c'est Yoko. Assez parlé. Un an plus tard, Lennon sort enfin son premier vrai opus solo, il s'appelle John Lennon/Plastic Ono Band, et est très, très (mais alors très) intimiste, introspectif et psychanalytique. Parallèlement, Yoko sort son disque solo, du même nom (Yoko Ono/Plastic Ono Band), avec une pochette très similaire. Ah, Yoko... Assez parlé. Un an plus tard, Lennon sort son deuxième vrai opus solo, Imagine.

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Dos de pochette

Les critiques furent circonspects par John Lennon/Plastic Ono Band (ou JL/POB) et sa production raw, ses chansons raw, son ambiance pesante, oppressante, psychanalytique et intérieure. L'album, clairement le meilleur de Lennon en solo, sera jugé inaudible. Il faut dire qu'il faut patienter avant d'entrer dans le coeur de JL/POB. C'est pourquoi Lennon et Yoko (et Phil Spector, qui a un peu produit JL/POB et produira aussi Some Time In New York City, l'album suivant) estiment qu'il faut, pour Imagine, faire l'inverse : un disque accessible, pop, savoureux. Selon leurs propres termes, ils ont chocolaté le propos, pour le coup. Ce qui n'empêche pas un piano tristounet d'occuper une grande part d'importance dans les mélodies, et ce qui n'empêche surtout pas Lennon d'offrir un grand nombre de chansons engagées et/ou intimistes, de la trempe de celles de JL/POB, la production plus chargée et spectorienne en plus. Intérieurement, si on fait abstraction de la production, le contenu est le même, c'est tout aussi engagé et sombre. L'album est enregistré au Ascott Sound Studio (Angleterre), qui se trouve dans sa grande maison de Tittenhurst Park, et un peu au Record Plant de New York. C'est le dernier album de Lennon enregistré en Angleterre. Il dure 39 minutes et 32 secondes, soit 7 secondes de moins que JL/POB, pour 10 titres. Il est, donc, produit par Phil Spector et Lennon & Yoko, et niveau musiciens, c'est du lourd : Lennon, évidemment (chant, guitare, piano, harmonica), George Harrison (guitare et slide, dobro, alors dans une période anti-McCartney, comme Lennon) ; Ringo Starr (batterie) ; Alan White (idem) ; Jim Keltner (idem) ; Jim Gordon (idem) ; Nicky Hopkins (piano) ; King Curtis (saxophone sur deux titres) ; The Flux Fiddlers (cordes) ; John Barham (claviers, harmonium, vibraphone) ; Klaus Voormann (basse) ; et divers musiciens moins connus, aux tambourins, guitares sèches, percussions, etc.

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Imagine est mondialement connu (et sera un gros, gros succès, le plus gros succès solo de Lennon) pour deux chansons : Jealous Guy, que Roxy Music reprendra magnifiquement dans les années 80 (une reprise aussi belle que l'originale), chanson triste, limite désespérée, dans laquelle Lennon s'autocritique et s'interroge ; et, évidemment, Imagine, chanson beaucoup trop courte (3 minutes) ouvrant l'album sur une note introspective, un piano entêtant, des paroles magnifiques. Une chanson mythique qui sera reprise par plein de monde (Joan Baez, Diana Ross, Céline Dion, Neil Young, Madonna, Michael Jackson, Elton John, Lady Gaga, Peter Gabriel, Avril Lavigne, Vox Angeli, Herbie Hancock, Randy Crawford, Dolly Parton, Queen, Noa ou bien encore Taio Cruz), chanson qui fut élue troisième plus grande chanson pop de tous les temps. Moin glorieux, elle a fait partie des chansons interdites d'antenne aux USA après le 9/11, on se demande pourquoi vu le message de paix universel véhiculé dans les paroles. John Lennon voulait traduire la chanson en espagnol, et avait par ailleurs demande à Alejandro Jodorowsky de faire la traduction. J'ignore si ça s'est fait... Une grande chanson. Elle et Jealous Guy, toutes deux placées en ouverture d'album (avec Crippled Inside, chansonnette sympa mais mineure, entre les deux), sont les Léviathans de l'album. Ils vampirisent pas mal Imagine, comme We Will Rock You et We Are The Champions vampirisent News Of The World de Queen, comme Heart Of Gold vampirise Harvest de Neil Young... Mais c'est vrai, elles sont grandioses, il faudrait être fou pour passer outre. Elles font partie des meilleures de l'album, et de Lennon.

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L'album, dans sa globalité, j'ai le regret de le dire, n'est pas le meilleur de Lennon. Déjà, je l'ai dit plus haut, le meilleur, c'est John Lennon/Plastic Ono Band, donc ça ne peut pas être Imagine. Mais surtout, Imagine, bien que superbe sous sa pochette nuageuse, est inégal. Crippled Inside est une chanson sympa, avec un piano entraînant, mais c'est quand même sacrément mineur. Idem pour It's So Hard, un des deux morceaux avec le grand King Curtis (qui signe ici ses dernières participations, il décèdera dans une agression à son domicile très peu de temps après). Le saxo de King Curtis est grandiose, c'est le meilleur passage de la chanson qui, mis à part ça, est très mineure, une chanson engagée sans grand intérêt. I Don't Wanna Be A Soldier Mama, I Don't Wanna Die (la seconde partie du titre est officieuse), chanson très longue (6 minutes), la plus longue de l'album, avec aussi King Curtis, est pas mal, mais trop longue, longuette surtout, répétitive, monolithique. S'il n'y avait pas King Curtis... Bref, là aussi, c'est inégal. La face A, décidément, ne vaut surtout que pour Jealous Guy et Imagine. Et la B ? Elle s'ouvre sur un Gimme Some Truth efficace (slide guitar parfaite de Beatle George), Lennon est convaincant dans sa chanson, à la recherche de la vérité à tout prix. Oh My Love est une douceur (à moitié composée par Yoko), une belle petite chanson acoustique, rien à dire, c'est juste beau.

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Quand Lennon se paie McCartney...

Puis vient le grand moment de la face B, How Do You Sleep ?, chanson qui, en 5,35 minutes, s'impose comme la troisième meilleure de l'album derrière les deux monstres sacrés de la face A. How Do You Sleep ? est une chanson ultra féroce contre Paul McCartney, déjà égratigné dans I Found Out sur JL/POB. Lennon avouera bien des années regretter la charge, et dira que quand on écrit des trucs de ce genre, en fait, sans s'en douter, c'est sur soi-même qu'on écrit. Faut dire que la chanson (qui filera des vertiges à Allen Klein, alors responsable du patrimoine beatlesien, tellement elle est méchante) est violente. Morceaux de choix, tous interprétés d'une voix blanche de rage : The only thing you've done was Yesterday, and since you've gone you're just Another Day (allusion à deux chansons écrites par Macca, au sein des Beatles pour la première et en solo pour l'autre) ou bien encore The sound you make is muzak to my ears. Oula (la muzak, pour ceux qui ne savent pas, c'est de la musique de merde pour les ascenseurs, ce genre de trucs). Lennon se moque même de Macca en posant avec un cochon de la même manière que Macca pose avec des moutons sur la pochette de son Ram (1971), voir la photo au-dessus de ce paragraphe (photo du livret, et sans doute aussi du vinyle). Après ce torrent diarrhéïque de fiel, How ? est une douceur, une chanson bien mélancolique et belle. Décidément, la face B est meilleure que la A. Oui, enfin, l'album se finit quand même sur Oh Yoko !, chanson que je n'aime pas du tout, chanson plus ancienne que les autres (1968, je crois), un hymne à son amour. Piano entraînant, joyeux, harmonica, chant léger, mais rien n'y fait, pour moi, c'est la moins bonne de l'album...

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Bilan : quatre chansons inégales, moyennes, ayant des trucs pas mal en elles (sauf Oh Yoko ! qui m'insupporte réellement) comme des parties de saxophone remarquables de King Curtis ou un piano entêtant. Le reste est franchement remarquable, anthologique, un mélange efficace entre douceur, tristesse et violence, entre chansons intimistes et protest-songs furieuses, le tout servi par une production sucrée made in Spector, plein de cordes et de piano, de superbes guitares aussi. Imagine manque de peu la première place dans la discographie lennonienne, si John Lennon n'avait pas fait son album précédent, il aurait même été N°1, malgré que presque la moitié de l'album (4 chansons sur 10, et elles totalisent 16 minutes sur les 39) ne soit pas d'un niveau exceptionnel. Malgré cela, clairement, ce disque est à conseiller aux fans de Lennon (qui, s'ils sont fans, doivent de toute façon déjà posséder ce disque, selon toute logique) et à ceux qui aiment le bon rock (tendance pop) des années 70. C'est un disque un peu inégal, un peu surestimé aussi sans doute (on oublie un peu trop souvent John Lennon/Plastic Ono Band en faveur de ce disque), mais c'est aussi une grande réussite, ce qui est paradoxal, quelque part. Bref, essentiel, sans être le sommet de Lennon. De peu. Un an plus tard, Lennon, copieusement aidé de Yoko, et toujours avec Spector à la production, sortira Some Time In New York City, double album (toujours en CD ; un disque studio, un disque live) franchement inégal, le disque live et pas mal des chansons interprétées par Yoko étant sassez inaudibles, un disque qui sera mal accueilli. Et dès lors, sincèrement, malgré des éclats (Mind Games, une partie de Walls & Bridges), la discographie de Lennon chutera pas mal en terme de qualité... Imagine est donc le dernier grand cru lennonien.

FACE A

Imagine

Crippled Inside

Jealous Guy

It's So Hard

I Don't Wanna Be A Soldier Mama, I Don't Wanna Die

FACE B

Gimme Some Truth

Oh My Love

How Do You Sleep ?

How ?

Oh Yoko !