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Bon, voilà qu'il est temps de reparler de Love. Ce qui tombe bien, car j'en avais sacrément envie depuis un bon bout de temps, cet album ayant déjà été abordé il y à de cela quasiment trois ans, ici, et j'avais envie de refaire sa chronique. Dont acte ! Love est un groupe américain (californien, précisément) de rock psychédélique, et un des premiers (avec les Equals) groupes multiraciaux de l'histoire : deux des membres, dont le leader Arthur Lee (chant, guitare, mort en 2006), étaient noirs (l'autre, c'est le guitariste Johnny Echols, un des membres survivants du groupe, car pas mal sont morts, comme le bassiste et chanteur occasionnel Bryan McLean). Le groupe a été crée en 1966, et sort, en 1967, leur troisième album, et indéniablement leur sommet (et un des sommets du rock) : Forever Changes. Sous sa pochette colorée/psychédélique signée Bob Pepper, l'album a failli être produit par Neil Young (véridique), qui a refusé le poste, et c'est, au final, Bruce Botnick et Arthur Lee qui produisent. Botnick a aidé à l'enregistrement des albums des Doors, groupe qui, comme Love, était sur Elektra Records (c'est d'ailleurs Arthur Lee qui a proposé les Doors à Jac Holzman, patron d'Elektra). Arthur Lee était un mec bizarre. Un fou, un vrai, à la Roky Erickson (13th Floor Elevators) et Syd Barrett. Ayant fait de la prison pour usage d'arme à feu, ayant tout expérimenté en matière de cames, il est mort (comme Barrett, quelques semaines après, d'ailleurs) d'une leucémie, quelques années après être remonté sur scène pour, notamment, jouer tout Forever Changes (il existe un CD live, très bon, d'ailleurs).

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Michael Stuart, Ken Forssi (ou l'inverse, je ne sais plus...), Arthur Lee (quasiment à poil), McLean et Echols

Long de quasiment 43 minutes, Forever Changes est un disque qui reflète bien l'instabilité mentale de Lee ainsi que son époque. Comme il est dit dans le livret de la réédition CD 2001, l'album reflète vraiment bien le climat de l'époque, à la fois merveilleux et terrifiant, magique et oppressant : la fin des années 60. Entre Flower Power et guerre du Vietnam, entre oppressions policières et conflit de générations et découvertes du LSD, de l'amour libre et de divers sous-genres tirés du rock (psyché, hard...). L'enregistrement de l'album a démarré en juin 1967, et si on excepte Lee et McLean (qui chante sur deux titres dont celui qui ouvre le bal), les membres du groupes furent remplacés par des musiciens de studio, dont certains de l'écurie Phil Spector (le batteur Hal Blaine, la bassiste Carol Kaye). Au grand désespoir d'Echols, Ken Forssi (basse) et Michael Stuart (batterie). Les musiciens de studio jouent sur Andmoreagain et The Daily Planet, mais le groupe se ressaisit, et au final, Arthur Lee congédie les musikos de studio et Love enregistre, ensemble, le reste de l'album. Love est sauvé de l'autodestruction parce que Carol Kaye n'arrivait pas à enregistrer une partie de basse qui fut faite par un Forssi rassuré de pouvoir, enfin, jouer !

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Dos de pochette

L'album est très sombre, limite malsain par moments. Il est intéressant, à ce sujet, de préciser qu'au moment d'écrire et d'enregistrer l'album, Lee était persuadé qu'il n'en avait plus pour longtemps avant de canner. Il était vraiment persuadé qu'il vivait ses dernières heures, pour x raisons ! Ce qui s'est avéré évidemment faux. Ca peut expliquer la noirceur très Edgar Allan Poe de The Red Telephone, morceau mythique, étrange, glauque (Sitting on a hillside, watching all the people die/I'll feel much better on the other side) se finissant sur un mantra Flower Power bien dans l'air de son temps (They locked up the door and throw away the key/I wonder who it'll be tomorrow, you or me ?/We're all normal and we want our freedom, freedom, freedom, freedom...). Une chanson enivrante et hypnotique qui achève idéalement la face A? Laquelle face A, sinon, offre cinq autres titres franchement immenses, du Alone Again Or chanté par McLean (une sorte de reprise d'une vieille chanson de Love, magnifiée par des cuivres sensationnels, qui apparaissent sur d'autres morceaux de l'album, donnant une allure un peu mariachi par moments) à Old Man (aussi chanté par McLean) en passant par les tétanisants de beauté Andmoreagain (Beau. A. Pleurer. Dans. Sa. Bière.) et A House Is Not A Motel (qui démarre doucement, et se finit en psyché-rock givré, solo de guitare d'enfer). Et The Daily Planet et sa basse gironde... Ces cinq morceaux sont immenses, donc, mais The Red Telephone est encore meilleur. A lui seul, ce morceau possède cette fameuse ambiance mi magique, mi oppressante, gothique, décrite pour l'ensemble de Forever Changes. Quand je pense à l'album, c'est à The Red Telephone que je pense en premier, avant de penser au reste de l'album. Bref, le sommet de l'album pour moi !

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Et le reste de l'album est génial aussi : la face B s'ouvre sur le fantastique Maybe The People Should Be The Times Or Between Clark And Hilldale (quel titre de chanson...). Encore des cuivres mariachi à profusion, pour en rajouter à la magie de la musique. Ce morceau (dont le titre est raccourci en Between Clark And Hilldale sur l'étiquette de face du vinyle) est encoreune fois une belle réussite, un morceau à l'atmosphère incomparable. Mais cela n'est rien comparé à Live And Let Live et ses premières parolesassez trash (Oh the snot has cake against my pants... 'snot', c'est 'la morve', en gros...), sur un fond musical très calme et acoustique. Le morceau reste a prédominance acoustique, ce qui n'exclut pas une certaine montée en puissance. Un morceau juste sublime et là aussi doté d'une ambiance que l'on ne retrouve que rarement ailleurs sur un disque de rock de l'époque. The Good Humor Man He Sees Everything Like This (raccourci en The Good Humor Man sur l'étiquette vinyle de face), avec son final étonnant et limite flippant (à ceux qui écouteront l'album pour la première fois, sachez que ce final abrupt en effet de bandes interrompues est totalement volontaire, ce n'est pas un défaut de votre CD ou vinyle ! C'est ce que j'ai cru la première fois avant de me rendre compte que ce n'était pas le cas, à mon grand soulagement). Le chant de Lee, sur ce titre, est assez zen, le morceau est très sympathique. Bummer In The Summer, morceau le plus court (2,30 minutes à tout casser), est un morceau sous influence 'black', le chant est limite hip-hop avant l'heure ! La mélodie est très folk-rock, le chant, lui, est étonnant ! Mine de rien, c'est tout de même le morceau le moins marquant de Forever Changes, mais ça ne signifie pas qu'il n'est pas bon. En revanche, le final de quasiment 7 minutes, You Set The Scene, est une tuerie mélodique en deux temps : d'abord rock à la The Daily Planet ou Alone Again Or, le morceau, avec l'apparition de ces cuivres mariachi, dérive lentement, jusqu'à ce final anthologique, en merveille psyché sur laquelle ces cuivrent prennent leur envol. Des arrangements orchestraux de toute beauté pour couronner le tout, et encore une fois, une atmosphère palpable et indescriptible, juste féérique. Ambiance coucher de soleil sur les collines de San Francisco, non loin de la 'maison bleue' de Maxime Le Forestier...

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 Voilà donc ce qu'est Forever Changes : un disque incomparable, monumental, distillant une atmosphère à la fois lugubre (The Red Telephone, Live And Let Live par moments) et, surtout, magique (Andmoreagain, Old Man, You Set The Scene). Arthur Lee, avec sa manière de chanter comme un Black imitant un Blanc imitant un Black (cette manière de le décrire ne vient pas de moi, mais de Philippe Manoeuvre) et ses remarquables textes, est une des personnalités les plus étonnantes et atypiques du rock des années 60. Il a permis aux Doors de signer sur Elektra, alors que le patron du label, Holzman, n'en voulait pas. Il a été le premier à offrir, avec son groupe, en 1967 (sur le second album, Da Capo), un morceau de 19 minutes occupant toute une face. Il a, en 1969, collaboré avec Hendrix, qui a tout tenté, par amitié, pour réhabiliter Love (ce qui n'empêchera pas Arthur Lee d'effacer les bandes, perdues à jamais)... Un mec un peu beaucoup cinglé, le Syd Barrett américain, mort la même année et quelques semaines après Syd (2006 fut cruelle pour le rock psychédélique !), et qui, en 1967, avec son groupe si mal-nommé (vu la noirceur de leur musique, ce groupe ne mérite pas le nom d'Amour...), a signé cet incomparable chef d'oeuvre à la magnifique pochette semblant représenter le continent africain avec les visages de ses cinq membres : Forever Changes. Son bide commercial et l'anonymat dans lequel il sombrera pendant plusieurs décennies (avant d'être réhabilité grâce au CD) est un affront. Vous ne connaissez pas encore ce disque ? Sachez que je vous envie !

FACE A

Alone Again Or

A House Is Not A Motel

Andmoreagain

The Daily Planet

Old Man

The Red Telephone

FACE B

Maybe The People Should Be The Times Or Between Clark And Hilldale

Live And Let Live

The Good Humor Man He Sees Everything Like This

Bummer In The Summer

You Set The Scene