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Place maintenant à un disque ô combien mal-aimé. C'est le douzième album studio de Pink Floyd, leur antépénultième album studio d'ailleurs (antépénultième : avant-avant-dernier), et il date de 1983. A sa sortie, et encore aujourd'hui même s'il est souvent réhabilité, il a considérablement étonné et déçu les fans du groupe. Il s'appelle The Final Cut. Son titre est un jeu de mots entre 'la coupe finale' (allusion au suicide comme dans la chanson-titre), et 'le résultat final'. Avec un titre pareil, on pouvait, en 1983, se poser la question fatale : serait-ce le dernier album du Floyd en tant que tel ? Dans un sens, oui. Dans un sens, non. Et finalement, non (le groupe, on le sait, reviendra en 1987 avec A Momentary Lapse Of Reason, et ne s'arrêtera réellement qu'en 1995). D'abord le 'dans un sens, oui' : cet album est le dernier album avec Roger Waters (basse, chant), une page se tourne définitivement. Et le 'dans un sens, non' : Rick Wright ne joue pas sur ce disque, ayant été viré en 1981 par Waters, donc on peut dire que le dernier vrai album du groupe en tant que tel est The Wall (1979), dernier album avec le Floyd au complet. Alors, faut-il considérer The Final Cut comme un disque du Floyd, ou un album solo virtuel de Waters ? Car, au fond, c'est ce qu'il est, ce disque. Waters, en effet, chante sur tout l'album, il a tout écrit, on entend un peu la voix de Gilmour sur Not Now John, mais en contrepoint vocal. Unique album du groupe sans le claviériste Wright (qui manque ; les claviers, ici, sont de Michael Kamen, aussi arrangeur des orchestrations, et d'Andy Bown), The Final Cut offre aussi la seule chanson du groupe sur laquelle Nick Mason ne tient pas la batterie, Two Suns In The Sunset (batterie tenue par Andy Newmark).

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On n'a pas l'impression, à les voir, mais entre Gilmour et Waters, à l'époque...

L'album, aussi étonnant que ça puisse paraître, se classera directement N°1 en Angleterre, ce que ni The Wall ni The Dark Side Of The Moon n'ont réussi à faire. Aux USA, il marchera nettement moins bien, et les critiques fuseront, des deux côtés de l'Atlantique, des deux côtés de la Manche, des deux côtés du Rio Grande, des deux côtés de ce que vous voulez, pour affirmer que le disque est tout sauf une réussite, tout sauf floydien. Certains critiques tenteront de défendre le disque, mais rien n'y fera, et l'album se taillera une réputation de merde absolue insauvable, le genre d'album que les fans du groupe se paient en dernier, histoire de l'avoir et de se dire ça y est, j'ai tous les albums du groupe...oui, même 'lui'. Pourtant, bien qu'à part et effectivement tout sauf floydien, The Final Cut mérite des louanges. En 43 minutes (46 pour l'édition CD 2004 qui rajoute When The Tigers Broke Free sur le disque, en quatrième position), Waters réussit un sommet de rock engagé, de protest-songs, parfois lo-fi (peu de moyens, comme les Nebraska et The Ghost Of Tom Joad de Springsteen), parfois agrémenté d'arrangements orchestraux luxuriants. Tout le disque, qui fut à la base conçu comme bande-son du film Pink Floyd, The Wall d'Alan Parker (au final, le groupe réenregistrera The Wall pour la peine, mais When The Tigers Broke Free est dans le film, elle), tout le disque, donc, est un requiem pour le rêve de l'après-guerre, comme le sous-titre de l'album le clame, et un réquisitoire contre Margaret Thatcher et la guerre des Malouines (1982, contre l'Argentine, pour un archipel anglo-argentin dont tout le monde se contrefout...). Waters accuse Thatcher et son gouvernement d'avoir brisé le rêve d'après-guerre, la promesse que le pays avait fait de ne plus envoyer ses soldats mourir au feu à la guerre... Rappelons que Waters n'a jamais connu son père, Eric Fletcher Waters, mort à Anzio, en 1944. La chanson When The Tigers Broke Free parle directement de ça, tout comme la chanson The Fletcher Memorial Home tire son nom de son père. L'album The Wall, et surtout le film de Parker, y font allusion. On a aussi des allusions dans d'anciennes chansons du groupe (Free Four, Corporal Clegg, Us And Them). On comprend que Waters soit vénère contre Miss Maggie.

BC

Verso de pochette vinyle

Sous sa pochette représentant des médailles militaires britanniques (celles, posthumes, du père de Waters ?),  l'album ne laisse jamais la place à la légèreté. Si vous êtes dépressifs, bonjour, prenez un remontant avant d'écouter le disque, car ça sera dur. Si Not Now John (une des rares chansons du groupe à avoir le mot 'fuck', ou une variante, ici 'fucking', dans ses paroles, avec Lost For Words) est très rock, l'album est dans l'ensemble calme. Faussement calme. Le chant est souvent une alternance entre calme et violence, Waters braille souvent ses textes, des textes extrêmement forts (The Post War Dream, The Gunner's Dream, The Final Cut). Waters, autant le dire, est en état de grâce, il n'a jamais aussi bien chanté qu'ici, et son style de chant, mi résigné, mi énervé, est totalement ce qui convient à la force des textes. Voir The Post War DreamWhat have we done, Maggie what have we done, what have we done to England ? (braillé) Should we shout, should we scream ? What happened to the post war dream ? Oh Maggie, Maggie what have we done ? Ce sont les ultimes paroles du morceau. Une fois ces paroles déclamées, que dire d'autre sur le sujet, dans la chanson ? The Gunner's Dream aussi frappe fort. In the corner of some foreign field, the gunner sleeps tonight/What's done is done/We cannot just write off his final scene/Take heed of the dream. Une chanson mémorable sur le simple soldat envoyé pour tuer des gens qu'il ne connaît pas, qui ne lui ont rien fait, dans un pays étranger... Get Your Filthy Hands Off My Desert parle des puissants ayant déclaré une guerre pour le pouvoir (Brejnev et l'Afghanistan, Begin et le Liban... Margaret Thatcher et les Malouines/Falklands), le tout d'une manière très sobre (la chanson est acoustique, courte, simple), et est suivie par The Fletcher Memorial Home (for incurable tyrants and kings [...] Did they espect us to tream them with any respect ?), chanté d'une voix lacrymale par un Waters très concerné. Southampton Dock parle de ces soldats revenus en 45, traumatisés, indemnes ou blessés, de la guerre. Tout comme The Hero's Return, plus rock. The Final Cut, quant à elle, est une chanson qui me filera toujours des frissons et des picotements aux yeux, notamment le passage There's a kid who had a big hallucination (troisième couplet), les arrangements plus la voix de Waters, plus les paroles (et ce final en allusion au suicide par tranchage de veines, beau et terrible à la fois), tout ceci concourt à un chef d'oeuvre, la meilleure chanson de l'album. Two Suns In The Sunset et Your Possible Pasts, The Gunner's Dream et le rajout When The Tigers Broke Free (And that's how the High Command took my daddy from me) ne sont pas loin derrière.

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 Mais tout l'album est fantastique. Certes, The Final Cut n'est pas un vrai disque de Pink Floyd, il n'aurait pas du sortir sous l'appellation Pink Floyd, mais sous le nom seul de Waters. Un peu comme le Chinese Democracy des Guns'n'Roses aurait mieux fait d'être édité sous le seul nom d'Axl Rose. Mais cette erreur marketing (compréhensible : le nom de Pink Floyd est un peu plus vendeur que le seul nom de Waters) n'empêche pas l'album d'être une incontestable réussite de rock (tendance folk) engagé, contestataire. Oui, je n'ai pas peur de le dire haut et fort, The Final Cut est un monument, et même un des meilleurs albums du répertoire de Pink Floyd (et un de mes préférés), malgré qu'il ne soit pas vraiment un disque du Floyd. Après tout, il fait partie de la discographie officielle du groupe ; quand elle fut rééditée en CD, ce disque y a eu droit aussi, comme les autres. Et je trouve ce disque foutrement meilleur que The Wall (ou que A Momentary Lapse Of Reason) ! C'est une sorte de The Wall deuxième partie, sans le côté conceptuel, mais toujours sur la guerre, on comprend vraiment pourquoi Waters voulait en faire la musique du film de Parker (mais ça n'aurait pas été compris des fans, entre nous : ils attendaient les chansons du double album, pas autre chose). A l'arrivée, c'est un disque qui émeut, qui offre de grands moments de tension et de tragédie, des textes surpuissants, une interprétation à la hauteur des paroles, des arrangements sublimes, des chansons tuantes... Oui, Waters a fait son tyran, et pour la dernière fois (une fois le disque sorti, il part ; il n'y aura pas de tournées du groupe pour défendre le disque, aucun morceau ne sera jamais joué par le Floyd en live, uniquement par Waters en solo), mais reconnaissons-lui une qualité indéniable : c'est un songwriter d'exception, et un interprète tout autant d'exception. Bon Dieu, mais quel putain d'album !

FACE A

The Post War Dream

Your Possible Pasts

One Of The Few

When The Tigers Broke Free (bonus-track CD 2004)

The Hero's Return

The Gunner's Dream

Paranoid Eyes

FACE B

Get Your Filthy Hands Off My Desert

The Fletcher Memorial Home

Southampton Dock

The Final Cut

Not Now John

Two Suns In The Sunset