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Attention, on tient ici un chef d'oeuvre oublié et sous-estimé. Un disque que je classe dans la catégorie 'blues & soul', vu que c'est un disque de soul music, et ce, malgré que son interprète soit aussi blanc qu'un cachet d'aspirine : David Bowie. L'album s'appelle Young Americans, et date de 1975. Il marchera assez fort à sa sortie, mais est depuis considéré par quasiment tous les fans de Bowie comme étant son plus mauvais album des années 70. C'est vite oublier Diamond Dogs, le précédent, qui est, lui, selon moi, le moins bon Bowie de cette glorieuse décennie (sa meilleure, de loin) ! Il faut dire qu'à partir de 1974 (Diamond Dogs) jusqu'à environ 1980, Bowie est en pleine addiction à la cocaïne, ce qui le rend paranoïaque et, surtout, altère son état physique. Regardez les photos présentes dans les livrets de David Live, Young Americans, Station To Station et Low, et regardez aussi les photos de cet article, qui datent de 1975/76, et vous conviendrez que Bowie possédait un physique tout à fait apte à le faire élire Mister Concentration Camp 1975. Emacié, blafard, hâve, squelettique, au point qu'on s'assoirait sur une chaise sans se rendre compte qu'il est déjà assis dessus... Mentalement, la coke rend parano, donc ça ne devait pas être facile tous les jours de vivre avec lui, demandez à Angela (qui fut sa femme) et à Amanda Lear (qui fut sa muse/maîtresse pendant un temps)...

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Young Americans est en plein dans la période il neige dans ma tête, il neige de mon nez de Bowie. Certains accuseront Bowie d'avoir joué à l'opportuniste en faisant un disque de blue-eyed soul (littéralement, de la soul aux yeux bleus, bref, de la soul faite par des Blancs) à une époque où la soul se vendait bien, via Marvin Gaye, Donny Hathaway, etc. A une époque où la funky music de Parliament, Sly & The Family Stone, Funkadelic, Meters, se vendait, aussi, bien. Bref, Bowie part à fond dans l'air de son temps, et avec l'aide de nouveaux musiciens, sort un disque commercial, 40 minutes (pour 8 titres) qui correspondent en gros à ce que les gens veulent écouter (du moins, ceux qui ne sont pas dans le rock progressif et le hard-rock). Young Americans est la première collaboration de Bowie avec le guitariste Carlos Alomar, les deux hommes continueront longtemps leur collaboration. Bowie est aussi entouré de Mike Garson (piano), déjà présent depuis 1973 (ça sera cependant la dernière collaboration entre eux jusqu'aux années 90), de David Sanborn (saxophone), Willie Weeks (basse), Andy Newmark (batterie), Luther Vandross (choeurs). Aussi, sur deux titres (Fame et la reprise du Across The Universe des Beatles), il est entouré de Dennis Davis (batterie), Earl Slick (guitare), Emir Kassan (basse), Ralph McDonald (percussions) et de John Lennon aux choeurs et à la guitare. Lennon est par ailleurs co-auteur, avec Bowie et Alomar, de Fame (et Vandross, co-auteur avec Bowie de Fascination). Bowie et Lennon (alors en plein Lost Weekend, séparé de Yoko et en pleine errance à New York) se sont rencontrés, l'entente fut cordiale, Lennon qualifiera gentiment la musique de Bowie de rock avec du maquillage. Pas faux.

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Dos de pochette vinyle

Young Americans, aujourd'hui bien mal aimé, est un précurseur pour le futur Station To Station que Bowie, toujours aussi coked-out, fera un an plus tard (et qui, lui, possède une réputation remarquable et totalement justifiée). L'album offre deux singles qui marcheront fort : Young Americans et Fame. La première est une remarquable chanson soul agrémentée de choeurs du plus bel effet (et qui reprennent rapidement le I read the news today, Oh boy du A Day In The Life des Beatles dans la coda, chose amusante), avec un Bowie qui, s'il était physiquement dans un état proche de l'Ohio, est vraiment en forme vocalement parlant. Bien que longue avec 5 minutes (mais ce n'est pas la plus longue de l'album), Young Americans est une pure merveille, une des meilleures de l'album. Fame, elle, plus courte (4 minutes), est un funk endiablé au riff ultra efficace, une chanson que Bowie, comme tout l'album, estimera être de la plastic soul sans âme, sans intérêt majeur, un truc pour faire danser. Bref, Bowie a presque - presque ! - renié l'album et la chanson, ayant toujours eu une relation un peu schizo avec ce disque, ce qui ne l'empêchera pas d'interpréter Fame de temps en temps en live, et toujours avec efficacité. La chanson est une réussite qui, en effet, fait danser, elle ne sert qu'à ça, pas la peine de se prendre la tête avec. Fame, c'est une chanson funky, remuante, tout simplement. Elle achève bien le disque. L'album, sinon, offre une reprise assez cocaïnée, interprétée en duo avec Lennon, d'Across The Universe des Beatles ; cette reprise est très soul, les refrains Shaï guru deva oooom ont disparu, remplacés par une guitare reprenant la mélodie, le duo vocal est très bon. Même si on sent que la drogue laisse des traces, cette reprise est vraiment une réussite, et en ce qui me concerne un de mes morceaux préférés de l'album.

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Mais pas mon préféré, qui est Fascination, pour l'éternité des siècles, amen. Là, c'est juste surpuissant, 5,45 minutes de bonheur. Guitare wah-wah et fuzzy, choeurs parfaits, rythmique hallucinante, un Bowie grandiose, une durée idéale, un refrain génial... Rien d'autre à dire, ce morceau me fout en transe à chaque écoute et est pour moi, vous l'aurez pigé, le sommet absolu de l'album ! Il en écrase totalement les deux morceaux qui le sandwichent, Win et Right, deux morceaux pourtant loin d'être mauvais (je ne vois aucun mauvais titre sur l'album de toute façon...), deux morceaux qui suent la soul music, avec des choeurs inoubliables (Right), des arrangements remarquables, un saxophone sublime (Win)... Sur la face B, Somebody Up There Likes Me, morceau le plus long avec plus de 6 minutes, est un titre encore une fois remarquable, qui fait envoler l'album très haut en ouverture de la seconde partie, une montée en puissance parfaite. Je suis un tout petit peu moins fana de Can You Hear Me, mais ce morceau très soul est un régal, encore une fois, dans la lignée de Win. Dans l'ensemble, après une poignée d'écoutes, Young Americans se découvre totalement et devient de plus en plus réussi et attachant.

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Vraiment, je ne comprend pas pourquoi ce disque est décrié, mal-aimé, considéré comme le Bowie le moins bon des années 70. Sincèrement, je ne pige pas du tout. Les gens l'ont-ils entendu, pour le juger comme ça, à l'emporte-pièce ? Si le concept fumeux et les arrangements apocalyptiques et parfois cacophoniques de Diamond Dogs vieillissent mal et rendent le disque bancal (et en font un Bowie pas aussi majeur qu'il est souvent dit à son sujet), rien, sur Young Americans, ne fait que l'album mérite une aussi mauvaise réputation. Oui, Bowie était sous l'emprise de la came, à l'époque, mais il était aussi cocaïné sur les albums suivants, Station To Station et la 'trilogie berlinoise', ainsi que sur Diamond Dogs, le précédent, et ces disques n'ont pas mauvaise réputation. Oui, Bowie fait de la soul pour surfer sur le succès de ce style musical, mais ce n'est pas la première fois que Bowie surfe sur le succès d'un genre musical (il n'est pas le premier à avoir fait du glam-rock ; il fera de la musique électro/techno/rock dans les années 90 en surfant sur le succès de groupes tels que Prodigy ou Nine Inch Nails, et ne parlons pas des années 80, férocement commerciales et sans âme), et reconnaissons que le saligaud sait y faire. Album certes opportuniste et à vocation commerciale, mais si un artiste fait un disque, dans un sens, c'est qu'il vaut que ça marche, et, donc, c'est toujours à vocation commerciale (dans un sens, même les deux cinglés de Suicide ne crachent pas sur de l'argent quand il leur arrive en pogne). Ce disque est certes opportuniste, mais il est aussi et surtout foutrement réussi, rien à jeter, interprétation et production remarquables, un grand cru bowien de plus. Bref, Young Americans ne mérite que des louanges, tout simplement, et si vous aimez Bowie et que vous ne connaissez pas encore ce disque, n'attendez plus, foncez, vous devriez adorer !

FACE A

Young Americans

Win

Fascination

Right

FACE B

Somebody Up There Like Me

Across The Universe

Can You Hear Me

Fame