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Je me sens tout fiévreux. Sans doute est-ce la pensée de devoir parler de ce disque. Il faut dire ce qui est, cet album en impose, et il semble impossible d'en parler sereinement sans en arriver, tôt ou tard, à utiliser les expressions 'auberge espagnole', 'fourre-tout' ou 'bric-à-brac'. En même temps, c'est du Double Blanc qu'on parle, ici, de ces 94 minutes de musique qui, en 1968, en fin d'année (sortie en fin novembre, à la date anniversaire des 5 ans de la sortie de With The Beatles, leur deuxième album), ont littéralement traumatisé le monde du rock. Il y à un 'avant' et un 'après' Beatles, on le sait, mais il y à aussi un 'avant' et un 'après' Double Blanc. Dans un sens, c'est dommage que ce disque soit connu aujourd'hui sous ce sobriquet si facile (pochette blanche, après tout), vu qu'il s'appelle, en fait, The Beatles, ce qui signifie qu'il ne s'appelle pas, ce qui signifie que les Beatles ont décidé de se cacher derrière ce titre anodin et cette pochette anodine pour mieux faire parler la musique. Mais c'est facile d'appeler un album Double Blanc quand il est double (toujours en CD) et qu'il est blanc. La pochette est signée Richard Hamilton. Plusieurs hypothèses ont circulé sur le pourquoi du comment de ce blanc virginal (qui, pour le vinyle, se jaunit au fur et à mesure que votre exemplaire prend de l'âge !) : Lennon voulait une photo de lui et de Yoko à poil, et il dira aux autres ça sera ce que je veux ou rien, et donc, ce fut...rien. Ou bien Hamilton, qui a eu l'honneur de concevoir la pochette, a oeuvré par fainéantise, par paresse, et a proposé ce blanc comme ça. Ou bien, le groupe avait tout simplement envie de revenir à du sobre après les délires des pochettes de Revolver, Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band et Magical Mystery Tour. Cette dernière hypothèse est la plus probable. Sinon, il n'y à quasiment rien, sur la pochette, mis à part le nom du groupe en blanc gaufré et, sur les premières éditions, un numéro de série. Les Beatles eurent les N° 000001 à 000004, Lennon a obtenu le 000001 parce que, selon Macca, c'est lui qui a gueulé le plus fort pour l'avoir. Sur la tranche, le nom du groupe et le n° d'éditeur, en petit. Au dos, que t'chi. A l'intérieur (pochette qui s'ouvre), d'un côté, les titres des morceaux, sans distinction de disque ou de face, à la queue leu leu, et de l'autre côté, quatre photos individuelles, en noir & blanc, des Beatles, qui, pour Lennon et Macca, arborent des visages un peu tristes (Ringo est neutre, Harrison semble sourire).

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Une vue du vinyle et ses accessoires

La pochette est donc sobre. A l'intérieur, glissées avec les disques, se trouvaient cependant quatre photos couleurs des Beatles, les mêmes photos que celles de la gatefold, ainsi qu'un poster assez imposant offrant, d'un côté, les paroles (pas évident à lire sur le poster qui, déplié, prend de la place !) et, de l'autre, un collage de photos diverses, couleurs ou n&b. Tout le contraire de la blancheur virginale de la pochette ! Ces photos sont reproduites dans le livret de la première édition CD, et quant à la seconde édition (2009, remastérisée, le jour et la nuit par rapport à la première édition), le poster est reproduit à l'identique, en format CD. Ce qui rend l'inclusion des paroles dans l'épais livret inutile, on a également ces paroles au dos du poster fourni dans le boîtier ! Mais passons... et commençons à parler de la musique. Ce qui va être aussi duraille que la bataille (la bataille duraille... jeu de mots ! hum...). En fait, je vais plutôt parler du contexte, avant, car c'est primordial. Il faut vraiment connaître l'histoire interne du groupe pour bien apprécier The Beatles. Le groupe, après Magical Mystery Tour (qui sera un semi-succès) en 1967, décide de stopper là sa période psychédélique. Pour Harrison et McCartney, la découverte de groupes tels que The Band fera qu'ils décideront de revenir à des fondamentaux. En 1968, ils enregistrent un single qui marchera assez bien, Lady Madonna, qui marque le retour du groupe à un son nettement plus sobre après deux ans (depuis 1966 et Revolver) d'expérimentations plus ou moins conçues sous LSD ou haschish (ou coke). Peu après l'enregistrement de cette chanson (du 3 au 6 février 1968), le groupe part se ressourcer en Inde, à Rishikesh, dans l'ashram d'un gourou, le Maharishi Mahesh Yogi. Le but de cet exil volontaire, qui durera quelques semaines (2 semaines après l'arrivée, Ringo s'en va le premier, Macca suit, puis Lennon ; Harrison, le seul à vraiment s'intéresser à la méditation transcendantale, reste plus longtemps) est de se ressourcer loin de la folie du monde. Là, le groupe écrit plusieurs chansons. Lennon, qui se demande sincèrement si le Maharishi ne serait pas un obsédé sexuel (il aurait fait des avance à Mia Farrow, qui se trouvait sur place), composera notamment une chanson bien furax intitulée Maharishi, qu'EMI fera changer, après d'âpres hostilités, en Sexy Sadie.

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Poster (recto et verso)

A leur retour, le groupe est loin d'être ressourcé. Au contraire, les tensions, les vraies, vont commencer. En mai, John et Yoko entament réellement leur relation amoureuse, le soir même de l'enregistrement de Unfinished Music #1 : Two Virgins, album expérimental offrant quelques 28 minutes de collages sonores sans intérêt, fait à deux. La pochette les montre nus, de face comme de dos. La légende raconte que le couple n'en était pas vraiment un au moment d'enregistrer ce disque, et qu'ils en seront un, ayant 'consommé' leur liaison, juste après ! Cynthia, femme de Lennon à l'époque, aurait découvert cela en tombant sur Yoko, buvant un thé dans le peignoir de Cynthia, chez Lennon, le soir même... Ambiance. A partir de ce moment, Lennon n'aura d'yeux que pour sa Yoko, ce que les trois autres membres du groupe accepteront très difficilement. La rumeur comme quoi Yoko serait pour beaucoup dans le split des Beatles est un peu exagérée, mais elle a sa part d'importance quand même (et reste une des personnalités les plus haïes du monde du rock avec Courtney Love et Alan Vega). Pour en revenir rapidement à l'album Two Virgins, il a donc été enregistré en mai (le 19), et sortira, dans un scandale monstre (pochette, contenu 'musical'), le 28 novembre (le 11 aux USA), soit aux environs de la sortie du Double Blanc. C'est un des premiers opus solo d'un Beatles (quelques semaines plus tôt sort Wonderwall, d'Harrison, la musique d'un film). Un signe ?

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Bon, revenons à nos moutons. Le 30 mai, les sessions de The Beatles commencent. Elles dureront jusqu'au 14 octobre. L'assemblage des 30 morceaux, leur ordre, le mixage, tout ça sera fait en une séance marathon de 24 heures non-stop par le groupe (disons, Macca et George Martin) ! Autrement, l'enregistrement fut tout simplement chaotique. Bien qu'oeuvre de groupe, The Beatles a été enregistré pour ainsi dire avec chaque Beatle dans son coin, oeuvrant sur ses petites chansons. Harrison en offre quatre sur le disque, mais, au final, en a écrit bien plus, pas mal d'entre elles, comme Not Guilty ou Junk, seront tout simplement refusées par le groupe, qui les estimera mauvaises (ou n'aura pas envie qu'il y ait trop de chansons d'Harrison, lequel a souvent été considéré, comme Ringo, comme un Beatle de seconde zone). Harrison offre quand même un morceau par face (c'est évidemment fait exprès) : While My Guitar Gently Weeps, Piggies, Long, Long, Long et Savoy Truffle, dans l'ordre. Quatre grands moments. On sent quand même qu'Harrison ne semblait pas faire grand cas de l'album, vu qu'il n'a pas du insister trop lourdement pour Not Guilty et Junk (quand même, on lui refuse des titres et lui, il a dit quoi ? ah OK, très bien... ? Non, il a quand même dû mal le prendre), vu, aussi, que le remarquable solo de guitare de While My Guitar Gently Weeps n'est pas joué par lui, mais par...Eric Clapton, son pote. Première fois qu'un non-Beatles joue sur un disque du groupe (et il n'était pas crédité). La chanson est une tuerie mélancolique, une des réussites majeures de l'album, on ne s'en lasse pas. Ses autres chansons sont toutes très différentes : Long, Long, Long est une merveille douce qui semble parler de Dieu, une des chansons les moins connues de l'album et une de mes préférées. Savoy Truffle est un régal limite funky au clavinet imparable. Enfin, Piggies est une chanson cynique à la mélodie joyeuse au claveçin, une chanson bien méchante, noire, qui sera bien mal interprétée (tout comme Helter Skelter) par ce cinglé de Charles Manson. La tuerie de Laurel Canyon, en 1969, avec l'assassinat notamment de Sharon Tate Polanski (qui était enceinte), aurait été orchestrée par un Manson qui, dans la chanson Piggies et dans le Double Blanc en général, aurait entendu des messages de passage à l'acte ; la Famille (nom de la secte de Manson) auraient chanté Piggies en choeur (What they need's a damn good whacking !) en massacrant tout le monde... Bien malgré elle, la chanson garde un parfum de soufre à cause de ça. C'est cependant une bonne chanson.

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Ringo, lui, semble à la fête, il interprète Good Night (signée du tandem Lennon/Macca) qui achève (mal : la chanson est en effet sirupeuse, niaise, on dirait une chanson de film Disney) le disque. Et surtout, il écrit sa première chanson, Don't Pass Me By, une des plus longues de l'album (quasiment 4 minutes , il y à cependant quelques titres qui dépassent 4 minutes), avec un violon country. Une chanson amusante, une des deux écrites par Ringo au sein des Beatles, l'autre étant Octopus's Garden sur Abbey Road. Pour être honnête, ce n'est pas extraordinaire, mais c'est quand même sympatoche. Lennon, quant à lui, à moitié occupé par sa liaison avec Yoko et ayant aussi des soucis de came (héroïne), signe des chansons souvent très sombres : I'm So Tired, Happiness Is A Warm Gun autre chanson que Charles Manson a du mal interpréter...) dans laquelle il fait allusion à ses soucis de came (Mother Superior, cité dans la chanson, est le surnom qu'il donnait à Yoko, et sera le surnom du dealer dans Trainspotting), dans laquelle, aussi, il mélange plusieurs petites chansons à l'état de démos. Lennon signe aussi Yer Blues, un blues terrible, suicidaire, sombre comme la nuit, avec une guitare bien cinglante ; Sexy Sadie, la chanson citée plus haut et qui parlait du Maharishi avant qu'on n'impose des changements à Beatle John (le refrain est bien éloquent, You made a fool of everyone...) ; Everybody's Got Something To Hide Except Me & My Monkey (une allusion de plus à la came, le singe du titre étant une métaphore pour l'addiction). Toutes ces chansons citées sont assez sombres, même si la dernière est sur un rythme très rock joyeux.

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Réédition CD 2009

Lennon signe aussi des ballades telles que Julia, dédiée à sa mère (déchirant), Dear Prudence (chanson faisant partie des sommets de l'album), qui parle d'une jeune femme qui se trouvait à Rishikesh et ne s'y sentait pas à l'aise (Dear Prudence, won't you come out to play ?), apparemment, c'était la jeune soeur de Mia Farrow ; on a aussi Cry Baby Cry, magnifique ballade dont on ne se lasse pas, Revolution 1 (version douce, acoustique, du très rock Revolution qui sortira en face B du single Hey Jude, en août) qui en impose, Glass Onion, dans laquelle Lennon tente de démystifier pas mal de l'arsenal psychédélique du groupe (allusion à plein de chansons, dont I Am The Walrus ou Fixing A Hole), The Continuing Story Of Bungalow Bill qui parle à mots couverts d'un jeune homme un peu suffisant qui se trouvait à Rishikesh aussi, afin de rendre visite à sa mère qui suivait le stage de méditation (chanson très drôle)... Enfin, Lennon signe aussi et surtout Revolution 9 : ce morceau de 8,22 minutes situé en avant-dernière position sur l'album est le morceau le plus à part des Beatles et le moins bien aimé. C'est un collage sonore de bandes audio diverses (conversations, TV, bruit de foule, instruments, voix morne répétant Number nine, number nine...), un morceau apparemment conçu après une séance marathon pour l'enregistrement de Revolution (version rock), qui aurait dégénéré en plusieurs dizains de minutes de cacophonie absolue. L'ordre à partir du chaos : Lennon va faire de ce bordel une pièce avant-gardiste, Yoko (que l'on entend sussurrer If you become naked dans le final) semble avoir sa part d'importance là-dedans. Impossible, pour les connaisseurs, de ne pas faire de lien avec l'album Unfinished Music #1 : Two Virgins que le couple adultère sortira à peu près en même temps... Ce morceau est vraiment spécial, avec ses violons à l'envers, son Number nine, number nine, number nine... répété très souvent par cette morne voix, ses extraits vocaux bizarres (The Watusi... The Twist...Eldorado... Take this, brother, may it serves you well), les Alriiiiiiiiiiiiiiiight de Lennon... On adore ou on déteste. En tout cas, on ne reste pas indifférent, et impossible d'imaginer l'album sans ce morceau, il en fait plus que jamais partie. J'ai même envie de dire que c'est le seul morceau, en fait, réellement crucial de The Beatles, à cause de son statut d'OMNI (Objet Musical Non Identifié) !

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On l'a vu, donc, Lennon signe des ballades douces, des chansons sombres, et un bon gros délire. Et Paul McCartney ? Lui aussi signe un délire (le court - 50 secondes - et aussi bien génial que nul Wild Honey Pie), mais, surtout, il offre à la fois du grandiose et du mauvais, ici. Soyons honnêtes, quand Macca foire, il le fait franchement, c'est pas une demi-molle de ce côté-là. Et sur le Double Blanc, Macca nous offre quelques merdes : Ob-La-Di, Ob-La-Da, une abomination néo-ska (pour paraphraser Philippe Manoeuvre) insupportable et faisant pourtant partie des classiques beatlesiens. McCartney signe d'autres ratages : I Will est courte (moins de 2 minutes) mais niaise au possible ; Honey Pie est insupportable de médiocrité faussement rétro ; Why Don't We Do It In The Road ? (moins de 2 minutes aussi) est idiote... Dire que c'est le même Macca qui, sur le disque, signe Back In The U.S.S.R., Helter Skelter (un hard-rock puissant, bordélique, I got blisters on my fingers !, glapit Ringo dans le final), Blackbird (ballade acoustique encore plus belle que Yesterday), Birthday (un rock efficace en ouverture du second disque) et Martha My Dear (chanson sympa à base de piano, sur le chien de Macca), que c'est le même Macca qui a signé Lady Madonna et Hey Jude, ça fait bizarre... Notons enfin deux chansons ni grandioses, ni mauvaises, Mother Nature's Son (une ballade acoustique sympa) et Rocky Raccoon (chanson country/western amusante), pour compléter le tableau. Bilan : Harrison : 4. Ringo : 2 (dont une qu'il se contente de chanter). Lennon : 12. McCartney : 12. Egalité parfaite, vocalement parlant, entre les deux leaders. Enfin, Lennon est l'auteur de Good Night chantée par Ringo, ça lui fait, donc, 13 titres à l'écriture.

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Le Double Blanc est en effet une auberge espagnole, il y à de tout, ici, rock, ballades, expérimentation, country, chansons drôles ou sombres, blues, mièvreries et coups d'éclat... On a souvent dit que le mieux serait de prendre le meilleur et de se constituer son propre album, qui ne serait pas forcément double (selon les goûts de chacun). Même si on supprimerait le moins bon de l'album en conservant les chansons géniales et juste bonnes, l'album serait toujours double, du moins en vinyle (et sans doute aussi en CD, même si ça serait de peu). Oeuvre d'Art absolue, disque culte et essentiel, The Beatles n'est pas parfait, rares sont les double albums (surtout aussi longs) qui le sont (je ne vois que Songs In The Key Of Life de Stevie Wonder pour le moment, dans les double albums aussi longs, qui le sont toujours en CD). Oui, il y à un peu de tout, ici, et tout n'est pas bon, mais on écoute ce disque d'une traite, toujours, sans problème, car tout semble à sa place ici, il y à une cohérence dans ce fourre-tout musical enregistré par un groupe en train de lentement s'autodétruire (les tensions seront telles que même une aussi bonne pâte que Ringo sortira de ses gonds : sur Back In The U.S.S.R., la batterie est tenue par... Macca ! ; Harrison aussi crisera, pourtant lui aussi est assez conciliant en général). Bref, le Double Blanc offre certes des trucs pas terribles, mais on continue de l'écouter sans problème, du début à la fin, et c'est ça qui fait la force des monuments. Et le Double Blanc en est clairement un. Je ne parviens pas à imaginer une discothèque digne de ce nom sans au moins un exemplaire de cet album. Le meilleur des Beatles, tout compte fait, malgré Honey Pie, Ob-La-Di, Ob-La-Da, I Will et Good Night.

FACE A

Back In The U.S.S.R.

Dear Prudence

Glass Onion

Ob-La-Di, Ob-La-Da

Wild Honey Pie

The Continuing Story Of Bungalow Bill

While My Guitar Gently Weeps

Happiness Is A Warm Gun

FACE B

Martha My Dear

I'm So Tired

Blackbird

Piggies

Rocky Raccoon

Don't Pass Me By

Why Don't We Do It In The Road ?

I Will

Julia

FACE C

Birthday

Yer Blues

Mother Nature's Son

Everybody's Got Something To Hide Except Me & My Monkey

Sexy Sadie

Helter Skelter

Long, Long, Long

FACE D

Revolution 1

Honey Pie

Savoy Truffle

Cry Baby Cry

Revolution 9

Good Night