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C'est un disque important. Et beau, surtout. En même temps, on parle de George Harrison, donc c'est forcément bien. Ce disque s'appelle All Things Must Pass, et si on excepte la bande-son d'un film aujourd'hui oublié (le film et l'album s'appellent Wonderwall) sorti en 1968, c'est le premier album solo de l'ex-Beatles. C'est son premier vrai disque solo, et il date de 1970, de la fin 1970 précisément. Harrison n'est pas le premier Beatles à sortir un disque solo (tous en ont fait un en cette année 1970, celle de l'annonce officielle de la fin du groupe et de la sortie de leur dernier disque, Let It Be, qui n'est cependant pas le dernier qu'ils ont enregistré), le premier fut Lennon avec son John Lennon/Plastic Ono Band. Mais c'est indéniablement Harrison qui a le plus surpris son monde en 1970, puisque son album solo, en plus d'avoir été enregistré avec une fuckitude d'invités prestigieux (je les citerai tous peu après), était, en vinyle, triple. Vendu dans un luxueux coffret dont vous aurez une ou deux images plus bas (photos trouvées sur le Net et pas perso, je ne possède hélas pas l'album en vinyle), l'album est aujourd'hui double en CD : le premier CD propose le premier disque vinyle plus 5 bonus-tracks, et le second CD propose les deux autres disques vinyles. En gros, l'album initial dure dans les 105 minutes, tout compris, pour 23 titres. L'album est sorti sous une pochette photographique sublime en noir & blanc représentant un Georgie Boy barbu/chevelu dans son jardin, assis sur un tabouret, entouré de quatre nains de jardins (les Beatles ?). La réédition CD la plus récente (2001) propose la pochette en couleurs, et, dans le boîtier cartonné, trois variantes améliorées, une pour chacune des enveloppes des CDs, et une pour le livret, sur lesquelles des éléments de plus en plus modernes (et polluants) ont été rajoutés, immeubles, avion, autoroute, centrale nucléaire, parabole plus qu'évidente sur le temps qui passe, et la marche du progrès. Le message est clair et parfaitement cabrelien : c'était mieux avant.

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Intérieur du coffret vinyle (à droite, une des sous-pochettes de disques)

Je préfère vous prévenir tout de suite, cet album est de ceux qui vont vous retourner dans tous les sens. All Things Must Pass ('toutes choses ont une fin') est vraiment un chef d'oeuvre contre lequel le temps ne peut rien faire. Si Harrison, dans les notes de pochettes de la réédition (elle date de 2001, le texte date de 2000 ; Harrison est mort en 2001 d'un cancer, la réédition de l'album est sortie avant sa mort), estime que la production de l'album est aujourd'hui un peu over the top (selon ses termes), il dit aussi toujours adorer les chansons et estimer que c'est une oeuvre dont il peut être totalement fier. Le bougre avait raison. Il fait dire qu'avec l'aide de Phil Spector (déjà producteur du premier opus solo de Lennon, des deux suivants (Imagine et Some Time In New York City) aussi, et arrangeur de Let It Be), il a fait un boulot monstrueux. Son but, offrir enfin à la face du monde tout ce qu'il avait écrit durant les dernières années (1968/1969) des Beatles, est accompli. Harrison déclarera, dans une interview d'époque, que pour lui, All Things Must Pass représenterait une bonne diarrhée libératrice après des années de constipation, ce qui est une manière peu poétique mais très efficace de présenter les choses : durant les dernières années des Beatles, Lennon et Macca écarteront souvent les chansons d'Harrison au profit des leurs. Harrison n'a que quatre titres sur le Double Blanc, et deux sur Abbey Road et Let It Be... Il n'en a jamais eu bézef, des chansons sur les albums des Beatles, c'est vrai, mais ne serait-ce que pour le Double Blanc, il aurait pu y avoir plus de chansons de lui que les quatre survivantes (l'une d'entre elles, While My Guitar Gently Weeps, possède un solo de guitare prodigieux joué par Clapton, Harrison, son pote, n'ayant pas eu envie de le jouer, sans doute par frustration).

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Beatle George est ici entouré de musiciens prodigieux, comme je l'ai dit, et il est temps de les citer. Attention, ça va faire mal : Eric Clapton, Dave Mason (de Traffic) aux guitares (évidemment, Harrison aussi) ; Carl Radle, Klaus Voormann aux basses ; Gary Wright (de Procol Harum), Gary Brooker (du même groupe), Billy Preston, Bobby Whitlock (claviers) ; Ringo Starr, Alan White, Jim Gordon, Ginger Baker, Phil Collins (ce dernier, au final, uniquement aux percussions sur Art Of Dying) à la batterie et aux percussions ; Pete Drake à la pedal steel guitar ; Bobby Keyes au saxophone ; Jim Price à la trompette ; Badfinger aux guitares rythmiques et percussions ; Harrison joue de l'harmonica. Les arrangements orchestraux sont de John Barham. Du lourd, les gars. L'album est produit par Phil Spector et Harrison, et enregistré par Ken Scott et Phil McDonald aux studios Trident et Abbey Road, entre mai et septembre 1970. L'album est sorti fin novembre. Si on excepte une reprise de Dylan et une chanson co-écrite par Harrison et Dylan, tout est signé d'Harrison seul. Enfin, il est vrai que le dernier disque vinyle, le plus court (dans les 28/29 minutes), offre 5 morceaux crédités à tous les musiciens jouant dessus, mais précisons que ce dernier disque vinyle, proposé en final du second CD, est un disque de jams instrumentales. Les morceaux vont de même pas une minute pour le court It's Johnny's Birthday (car le morceau fut enregistré le jour de l'anniversaire de Lennon, sauf erreur de ma part ; ça me semble cependant bizarre, car les sessions de l'album s'étalent de mai à septembre, et Lennon est né le 9 octobre, il fêtait ses 30 ans en 1970) à 11 minutes pour Out Of The Blue, les trois autres (Plug Me In, Thanks For The Pepperoni et I Remember Jeep) durent respectivement 3,20 minutes, 5,35 minutes et 8 minutes. Précisons que sur le CD, l'ordre des morceaux est totalement bouleversé, c'est It's Johnny's Birthday, Plug Me In, I Remember Jeep, Thanks For The Pepperoni et Out Of The Blue. J'ignore pourquoi l'ordre a été changé. Ca ne change pas grand chose, les morceaux étant des jams instrumentales sans lien entre elles. D'excellentes jams, ça va sans dire.

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Coffret vinyle

All Things Must Pass, excepté ce disque de jams final, offre 18 chansons, 9 par disque. En gros, le premier disque dure dans les 39 minutes, et le second, dans les 37. Tout y est parfait, même si j'avoue avoir mis du temps à aimer Awaiting On You All, Art Of Dying et Behind That Locked Door. La première est très chargée en effets spectoriens type wall of sound, et parle de la religion (ce n'est un secret pour personne, Harrison s'était reconverti au bouddhisme, il est le seul à s'être vraiment éclaté lors du séjour des Beatles à Rishikesh en Inde en 1968). Le trait semble un peu figé, le chant, la mélodie, tout ceci fait penser à un évangéliste faisant chanter ses ouailles pour prier le Seigneur, oooh yeah, voyez-vous la lumièèèèèèère ?, et les arrangements sont bien lourds, mais la chanson est, au final, plus que sympa. Art Of Dying est plus rock, avec des cuivres assez sympas (sans doute trop présents sur le titre, quand même) et une guitare efficace. Behind That Locked Door est une chanson country correcte. Mais parlons de l'album dans l'ordre. Il s'ouvre sur I'd Have You Anytime, morceau co-écrit par Dylan et Harrison, qui est une pure merveille. La production est, là, calme, douce, zen, ce morceau ouvre le bal sur une note prometteuse et relaxante, le chant d'Harrison est suave, magnifique. Mais si ce morceau est génial, il n'est cependant pas le sommet de l'album. En fait, il 'ny à pas de sommet, mais des sommets, une poignée de chansons qui se placent au-dessus des autres (il y en à 8 précisément). La première d'entre elles est la chanson suivante, My Sweet Lord, qui sera un immense tube en 1970. Si on excepte un procès qu'il y aura contre Harrison pour plagiat d'une chanson de Ronnie Mack intitulée She's So Fine, la chanson n'apportera que du bonheur à Harrison. Avec ses  refrains en Hallelujah, Hare Krishna, avec sa guitare stellaire, son chant doux comme une pluie d'été (le timbre de voix d'Harrison est apaisant) et ses choeurs sublimes. Insurpassable, le morceau sortira en single. Le morceau suivant est encore un sommet, Wah-Wah, chanson longue (5:35 minutes ; une légende urbaine prétend qu'une version de 20 minutes, totalement rock, une jam en quelque sorte, aurait été faite) et apocalyptique, à la production monstrueuse, chanson parlant de la crise que les Beatles ont connu en 1969 pendant les sessions avortées de l'album Get Back (devenu Let It Be). Le titre est aussi le nom d'une pédale d'effet pour la guitare, qui est sans doute utilisée pendant le morceau, mais dans la chanson, Wah-Wah est un terme cryptique pour qualifier le ressenti d'Harrison vis-à-vis de Lennon et Macca. Une charge bien rock. Le contraste avec le morceau suivant, encore un des sommets, et le morceau le plus long des deux disques de chansons (7,10 minutes), est total. Ce morceau, qui achevait la face A (pour moi la meilleure des faces de l'album, ce qui n'enlève rien aux autres), est Isn't It A Pity, et c'est une chanson purement prodigieuse, pleine de tristesse, sur comment va le monde. La chanson date de quatre ans auparavant, Lennon n'en voulait pas, et Harrison a songé l'offrir à Sinatra... Une chanson merveilleuse, pleine de mélancolie, qui monte en puissance et achève la face A avec force. Elle sortira en single (avec My Sweet Lord, sur un 45-tours à 'double face A') et est reprise en une autre version sur le second disque de l'album.

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La face B s'ouvre sur le pop, sautillant, léger, joyeux What Is Life, la chanson sortira en single aux USA (en Angleterre, elle sera la face B d'une autre édition du single My Sweet Lord ! Compliqué, tout ça !) et marchera fort. La chanson est très commerciale, on peut penser au futur I Got My Mind Set On You qui sera un gros, gros tube en 1987. Ce n'est pas la chanson la plus monumentale de l'album, mais elle ouvre bien la seconde face, qui se poursuit par l'unique reprise de l'album, If Not For You, de Bob Dylan (le Barde l'a chantée la même année sur son New Morning sorti un mois avant All Things Must Pass). Pour être sincère, la version Harrison est meilleure que l'originale, ce qui est rare à signaler (qu'une reprise soit meilleure que l'original). Une chanson très folk, forcément, c'est du Dylan. Behind That Locked Door est elle aussi très folk, un peu country aussi, et Harrison, par la suite, s'en excusera en disant qu'il avait eu envie de faire une chanson country avec une pedal steel guitar. C'est probablement la chanson qui me plaît le moins ici, ce qui ne veut pas dire que je ne l'aime pas, mais elle est un petit peu secondaire, tout en étant sympathique comme tout. Bien meilleure est Let It Down, datant des sessions de Get Back/Let It Be, une chanson très rock, à la production musclée, ce qui n'exclut pas quelques passages doux (les couplets). La chanson est une des plus énergiques de l'album avec Wah-Wah, What Is Life et Awaiting On You All (et Art Of Dying). J'adore, et c'est un autre des sommets de l'album. Tout comme Run Of The Mill, sublime chanson achevant le premier disque, chanson qui semble parler de McCartney, ou de Lennon, ou des deux. Des cuivres sublimes achèvent le morceau en beauté, impossible de ne pas mettre le second disque une fois ce court morceau achevé...

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Réédition CD colorisée

La face C s'ouvre sur le sublime Beware Of Darkness, chanson atmosphérique (enfin, un peu) offrant de superbes parties de guitare, tout en étant assez calme. Pas vraiment zen, mais c'est une ouverture similaire à I'd Have You Anytime, dans un sens. Une chanson bien belle, courte (3 minutes) mais parfaite, qui sera reprise par Marianne Faithfull, Leon Russell, Eric Clapton. Apple Scruffs est encore plus courte, et, avec son harmonica, est une gentillette chanson en allusion aux fans des Beatles (le titre est une allusion plus qu'évidente à Apple Records), qu'Harrison n'oublie pas (Apple scruffs, oh how I love you). Une chanson qui ne fait pas partie de mes préférées, comme Behind That Locked Door, mais elle est belle et réussie, ça, c'est clair et net. En revanche, j'adore Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll), qui suit. Encore un des sommets de l'album. Qui est Sir Frankie Crisp ? Un avocat du XIXème siècle qui résidait dans Friar Park, résidence très victorienne d'Harrison. Harrison, par la suite (en 1974 et 1975), fera d'autres chansons en hommage à cet avocat qui était aussi féru de science ! Une chanson douce et magnifique. Phil Spector proposera à Harrison de modifier les paroles afin de rendre la chanson plus universelle et permettre des reprises par d'autres artistes (car le fait qu'elle parle d'un homme en particulier, et d'un homme aussi peu connu, peut bloquer l'idée de la reprendre ; quand on ne sait pas de quoi parle la chanson, difficile de s'y intéresser au point de la reprendre), mais Harrison refusera. On passe à Awaiting On You All, dont j'ai déjà parlé plus haut, je n'ai rien d'autre à rajouter. Puis un autre des sommets de l'album : la chanson-titre, qui achève la face C sur une note touchante. La chanson date des sessions de Get Back/Let It Be, Macca et les autres la rejetteront, les cons. All Things Must Pass est une chanson totalement parfaite, des cuivres au chant. En 2002, lors d'un concert en hommage à Harrison, McCartney la chantera (c'est au cours de ce même concert que Clapton chantera Beware Of Darkness). La perfection se passe de commentaires superflus, je passe donc à la dernière face et au paragraphe suivant.

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Voici donc la face D, dernière face de chansons, qui s'ouvre sur le très étrange I Dig Love. Une basse profonde, une ambiance assez bizarre, à la fois comique, bluesy et oppressante, difficile à décrire. Le titre de la chanson est un jeu de mots : 'dig' signifie 'creuser', mais aussi 'aimer'. I Dig Love signifie donc aussi bien 'j'aime l'amour' et 'j'enterre l'amour'... Ce n'est pas la plus évidente de l'album, et sa position d'ouverture de face est étonnante, mais c'est une chanson franchement sympathique et réussie. Art Of Dying, avec jeune Phil Collins aux percussions et pas mal de cuivres, est une chanson bien dans l'air de son temps, la production est très lourde, sans doute un peu trop, mais le morceau, rock, est efficace et nerveux. Ensuite, on a la seconde partie de ce chef d'oeuvre, Isn't It A Pity. Isn't It A Pity (Version 2) dure nettement moins longtemps (4,50 minutes) et est plus lente, quasiment hypnotique. Je préfère la première, qui offre plus de choses, mais cette deuxième version est cependant indissociable de la première, et ceux qui pensent qu'elle ne sert à rien racontent n'importe quoi, car elle est vraiment magnifique, et rien que pour ça... Enfin, le dernier titre, 5,50 minutes, ultime sommet de l'album, datant des sessions de Get Back/Let It Be aussi (et rejeté par les autres Beatles aussi), s'appelle Hear Me Lord, et en guise de conclusion, c'est juste bluffant. Il faut écouter pour le croire. Et ça tombe bien, car c'est un des rares morceaux que j'ai pu trouver en clips sur le Net, car si on trouve pas mal de clips d'Harrison, c'est soit des reprises, soit des versions live, soit des démos, mais pas les chansons del'album de base, grrrr... En revanche, vous avez tout le disque de jams en deux clips, merci qui ?

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Pour finir, que dire d'autre sur All Things Must Pass qui n'a déjà été dit, y compris sur l'ensemble des paragraphes de l'article ? C'est un disque grandiose, essentiel, un album majeur, et malgré la réussite absolue de John Lennon/Plastic Ono Band, indéniablement le meilleur album solo d'un ex-Beatles, en 1970 ou en général (en général, il faut aussi citer Imagine de Lennon, Band On The Run de Macca & The Wings, et Chaos And Creation In The Backyard de Macca en solo). Une oeuvre intense, belle, touchante, parfois très rock, et toujours majestueuse. L'album sera vraiment une surprise, une claque à sa sortie, un journal titrera sa chronique Harrison sings ! (en allusion à Garbo talks !, quand les gens furent, autrefois, surpris d'entendre pour la première fois Greta Garbo dans un rôle parlant, surpris d'entendre enfin sa voix). Avec All Things Must Pass, Harrison a surpris son monde. Lennon sera, dit-on, écoeuré de voir que non seulement Harrison a pu sortir un disque solo de ce niveau, mais qu'en plus, c'est un triple, vendu dans un luxueux coffret, bref, mieux que son disque à lui, sous tous aspects (musical, visuel)... Ca n'empêchera pas Lennon de convier Harrison pour son album Imagine !

FACE A

I'd Have You Anytime

My Sweet Lord

Wah-Wah

Isn't It A Pity

FACE B

What Is Life

If Not For You

Behind That Locked Door

Let It Down

Run Of The Mill

FACE C

Beware Of Darkness

Apple Scruffs

Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll)

Awaiting On You All

All Things Must Pass

FACE D

I Dig Love

Art Of Dying

Isn't It A Pity (Version 2)

Hear Me Lord

FACE E

Out Of The Blue

It's Johnny's Birthday

Plug Me In

FACE F

I Remember Jeep

Thanks For The Pepperoni