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Quelques mois après avoir sorti Low, David Bowie enregistre et sort le deuxième volet de sa fameuse trilogie berlinoise (ou trilogie Eno), toujours en 1977 : "Heroes" (les guillemets sont dans le titre). Sous sa pochette en noir & blanc, très sobre, sur laquelle Bowie pose comme un artiste de mime ou un acteur du cinéma expressionniste allemand d'avant-guerre, se cache un disque comptant parmi les plus éclatantes réussites de l'artiste, qui fêtait, en 1977, ses 30 ans (pour l'anecdote). L'album a été enregistré au studio Hansa-by-the-Wall de Berlin-Ouest, là où Low fut mixé. "Heroes" est le seul album de la trilogie berlinoise a avoir été enregistré à Berlin (Low, c'était en France, et Lodger, ça sera en Suisse), non loin du Mur de la honte soit dit en passant (d'où le nom du studio, qui s'appelle désormais Hansa, tout simplement). Brian Eno, qui n'avait au final qu'une importance relative dans la composition des titres de Low (il avait clairement son mot à dire, mais n'a composé que deux des titres de Low), est ici crédité à la composition sur 4 des 10 titres de "Heroes", son rôle est encore plus important que pour le précédent opus. Bowie (qui tient les claviers, la guitare, le saxophone et le koto, un instrument traditionnel japonais) est entouré donc d'Eno (synthétiseurs, claviers, effets sonores), Robert Fripp (guitare), Carlos Alomar (guitare), George Murray (basse) et Dennis Davis (batterie). Bowie, Tony Visconti (coproducteur avec Bowie) et Antonia Maas font les choeurs.

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Verso de pochette vinyle

Low était très ambient, Lodger sera world... "Heroes", lui, est cold-wave. A l'image de sa pochette, l'album est définitivement noir & blanc et germanique dans l'âme, je ne sais pas comment mieux décrire ça, mais c'est en tout cas ce que je ressens. Comme Low, "Heroes" offre une série d'instrumentaux sur la face B. D'ailleurs, parlons un peu de la face B avant de parler de la face A. La face B offre 5 titres, comme la A (l'album dure 41 minutes en tout), et les quatre premiers sont instrumentaux, et très glaçants dans l'ensemble. Pourquoi, en revanche, Bowie a-t-il foutu The Secret Life Of Arabia, morceau chanté assez léger (avec un piano entêtant) en final, après ces instrumentaux ? Très réussi (là n'est pas la question), ce morceau arrive quand même comme un cheveu sur la soupe après une série d'instrumentaux ambient et glaçants, hypnotiques. Il aurait mieux valu que la face B soit entièrement instrumentale, quitte à ce qu'elle soit nettement plus courte que la A... Ces instrumentaux sont V-2 Schneider (dont le titre est une allusion à la fois à Florian Schneider, leader de Kraftwerk, et aux fusées V-2 des Nazis), assez court et sur lequel on entend surtout un remarquable saxophone (et quelques vocalises sans intérêt) ; Sense Of Doubt, morceau glaçant, venteux, hivernal, avec un piano entêtant et flippant (minimaliste, aussi : quatre notes répétées) et des effets sonores glauques (on se croirait dans un tunnel noir, tout près d'une créature rampante, putride et quasi-humaine, qui se rapproche de nous...brrr...), Moss Garden (avec un koto sublime) et Neuköln (saxophone lacrymal, déchirant), du nom du quartier turc de Berlin, remarquable et oppressant. C'est vrai qu'après autant de merveilles sans paroles, offrant ces ambiances étranges, noir & blanc et oppressantes, The Secret Life Of Arabia semble en trop. Mais, je le répête, ce morceau est tout de même excellentissime (ce piano, ce chant) !

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Fripp, Visconti, Bowie et Eno, en studio à Hansa

La face A est, elle, entièrement chantée. Et plus rock. Oui, je sais, pléonasme, vu que la face B n'est pas rock, sauf le dernier morceau. La face A s'ouvre sur l'efficace Beauty And The Beast, puis Joe The Lion, deux morceaux trépidants (le second est sans doute un hommage à un artiste du nom de Chris Burden, un mec un peu fou qui, notamment, s'était crucifié à une voiture (Nail me to my car and I'll tell you who you are, paroles de Joe The Lion, y font allusion). Guitare très rock, écorchée vive, de Fripp (reconnaissable entre mille), un Bowie énergique, ces deux chansons ouvrant "Heroes" ne permettent pas de se préparer au choc de... "Heroes", la chanson-titre, composée en partie par Eno, avec aussi la guitare de Fripp, chanson mythique que Bowie interprétera en deux autres langues (une version en allemand, Helden, et une en français, Héros, qui sortiront en singles dans ces deux pays ; la version en allemand est excellente, celle en français est moins efficace, vous l'avez en lien plus bas). La version album dure 6 minutes, il en existe aussi une version courte (le single) qui est, vraiment, moins efficace. La chanson parle de deux amoureux s'embrassant près du Mur de la honte, cité dans la chanson. Bowie a eu l'idée de cette chanson fédératrice, sans doute sa plus belle, en observant deux amoureux près du Mur. Tout, dans cette chanson, le sommet de l'album évidemment, tout, donc, est parfait. La chanson suivante n'en est que plus décevante : Sons Of The Silent Age. Pour moi, le point faible de l'album. Je n'ai jamais aimé cette chanson heureusement peu longue (3 minutes et des poussières), et assez poussive (le refrain). En revanche, Blackout est juste monumentale en clôture de face. Impossible, une fois cette chanson hystérique achevée, de ne pas avoir envie de retourner le disque. Le choc avec la face B n'en sera que plus fort...

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Single en français de "Heroes"

"Heroes" est un chef d'oeuvre, malgré Sons Of The Silent Age. Cette chanson ne suffit pas à faire baisser la qualité globale de ce disque sombre, maillon central de la trilogie berlinoise. Moins expérimental que Low, moins facile d'accès que Lodger, "Heroes" est un grand cru bowien (de plus), produit à la perfection. Parallèlement, Bowie et Iggy Pop enregistreront le deuxième album solo d'Iggy, Lust For Life (produit par Bowie), dans les mêmes studios Hansa, de même que The Idiot d'Iggy et Low furent fait à Hérouville en même temps. C'est amusant de se dire que Bowie, tout en enregistrant son très sombre album, enregistrait le très rock (et pas très sombre) album de l'Iguane, en même temps ou presque, au même endroit ! Pour finir, "Heroes" (le pourquoi des guillemets dans le titre est inexpliqué à ma connaissance) est un chef d'oeuvre de plus pour David Bowie. Rien que pour sa chanson-titre et les instrumentaux de la face B, cet album est essentiel.

FACE A

Beauty And The Beast

Joe The Lion

"Heroes"

Sons Of The Silent Age

Blackout

FACE B

V-2 Schneider

Sense Of Doubt

Moss Garden

Neuköln

The Secret Life Of Arabia