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Les mecs (et les filles), aujourd'hui, c'est à un disque vraiment particulier que je m'attaque. Pas pour la première fois, d'ailleurs, mais j'avais vraiment envie de reparler de cet album, que j'ai réécouté récemment (ça faiait un petit moment que je ne l'avais pas réécouté, mais je l'ai tellement écouté, ce disque, que je le connaît par coeur, donc les écoutes ne s'imposent plus vraiment, mis à part le pur plaisir auditif évidemment). C'est le seul album que je possède, et posséderai jamais, de ce groupe, un groupe originaire de Grèce et dont deux des membres sont devenus ultra mondialement célèbres une fois le groupe séparé (le groupe lui-même a été ultra mondialement célèbre via des chansons telles que Rain And Tears ou It's Five O'Clock). Les deux membres sont Vangelis Papathanassiou (qui virera son patronyme à rallonge assez rapidement) et Demis Roussos. Le groupe : Aphrodite's Child. Les Enfants d'Aphrodite (ça sent bon le flower power, tout ça) se sont séparés en 1972, à peu près au moment de la sortie de cet album, leur ultime donc, qui a été enregistré environ un an auparavant et est double. Il est toujours double (en gros boîtier fatbox, de plus) alors que, dans sa totalité, il dure dans les 78 minutes (un disque de 36 minutes et un de 42 ; le tout, pour respectivement 16 et 8 titres), et tout pourrait tenir sur un seul CD, je le sais, j'ai gravé mon propre CD avec les MP3 de l'album. Mais quand il est sorti en CD, c'était à l'époque où les CDs ne faisaient que 74,59 minutes max en contenance, ils peuvent désormais, et depuis plus de 20 ans, accueillir 5 minutes de plus. Ce qui explique que les premières éditions CD d'albums tels que Tommy, Goodbye Yellow Brick Road ou Electric Ladyland étaient doubles. Mais je m'égare (Montparnasse). Passons.

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Verso de pochette ouvrante

Cet album, du pur bordel musical enregistré aux studios Europasonor de Paris, est sorti sous une pochette rouge sang, et s'appelle d'un agressif 666. Oh la la, vous dites-vous, un album de satanistes. Non, mais un disque conceptuel sur l'Apocalypse, dernier des Livres de la Bible. Fallait oser, ils l'ont fait. 24 morceaux, la moitié instrumentaux, beaucoup très très courts (mais un de 20 minutes aussi !), alternant les genres, chantés ou narratifs, basés sur les Saintes Ecritures. En version pop, rock progressif ou complètement expérimental. Et le tout, comme il est fièrement indiqué dans les crédits situés dans l'intérieur de pochette (orné, comme on peut le voir plus bas, d'une illustration aussi étrange qu'hors de propos), est enregistré sous l'influence du sahlep, ce qui occasionnera une controverse de la part de certains, qui accuseront le groupe de faire l'apologie de la drogue. Les Childs ont peut-être tâté de la fumette qui rend con, à un moment ou à un autre, mais le sahlep n'est rien d'autre qu'une boisson chaude d'origine turque, non alcoolisée, à base de café et d'épices, une sorte de grog... Ne pas se fier aux apparences ! A propos d'apparences, le groupe semble très soudé durant les 78 minutes de musique qu'il propose, mais là aussi, ne pas se fier : les Childs ont fait ce disque alors qu'ils étaient en totale liquéfaction. Ils se séparaient, s'engueulaient pour un rien, ont fait le disque limite chacun dans son coin sans se parler, un pur Album Blanc dans un sens... Et l'oeuvre est en fait, plus celle de Vangelis (le nom du groupe est tout en haut de la pochette, mais le sien aussi, en bas), qui a signé toutes les musiques. Et les textes, basés sur Saint Jean, sont du parolier Costas Ferris. Niveau musiciens : Vangelis joue des claviers, un peu de flûte, un peu de choeurs ; Demis Roussos joue de la basse (on peut dire ce qu'on veut de lui, il a été caricaturisé à outrance, mais c'était un bon bassiste) et chante sur quatre titres ; Lucas Sideras est à la batterie, aux choeurs, et chante sur deux titres. La guitare est signée Silver Koulouris, qui n'était pas membre du groupe en réalité, mais un invité. Michel Ripoche joue du saxophone ténor et du trombone, Harris Halkitis est à la basse et/ou au saxophone ténor sur quelques titres (lesquels, je ne sais pas), John Forstfait la narration, et Irène Papas, l'actrice, fait des voix cheloues (j'y reviendrai plus bas) sur un titre qui ne passera pas inaperçu. Un peintre grec, Yannis Tsarouchis, fait une déclamation en grec sur le plus court titre de l'album, Ofis, qui dure 14 secondes.

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Intérieur de pochette ouvrante

666 est un album étrange, pas vraiment complexe (encore que), mais il faut s'accrocher, les premières écoutes seront des plus difficiles. C'est un vrai gloubiboulga sonore qui alterne pop/rock et progressif, délires expérimentaux et passages narratifs, morceux de musique traditionnelle et rock assez bourrin. L'album s'ouvre sur les 23 secondes de The System, au cours desquelles on entend arriver, comme un train lancé à pleine bourre, un choeur masculin répétant We got the system, to fuck the system ! en boucle, sans aucun accompagnement musical. Une guitare à la Who déboule, Babylon démarre, un morceau très rock interprété par Demis Roussos, le riff d'intro est très proche de celui du Pinball Wizard des Who, l'ambiance est très rock avec un final à la limite de la caricature (les trois-quatre petites envolées de guitare finales). Les paroles ? Vu le thème de l'album, vous vous doutez bien que ça parle de la chute de Babylone. Loud, Loud, Loud, qui suit, est un morceau étrange, à base de piano lancinant, et narratif? Un certain Daniel Koplowitz, un enfant, lit un texte, sans effets, il le lit, c'est tout (il semble d'ailleurs un peu ennuyé de le faire, à entendre sa voix), et le groupe (ou un choeur non crédité) fait, en choeurs, loud, loud, loud, loud après chaque couplet. The Four Horsemen, sommet de l'album, 6 minutes de rock progressif tout simplement monumental chanté par Demis, arrive, sur les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse (le thème, le titre, sera repris par Metallica en 1983, dans une toute autre chanson). Ce morceau est légendaire, son final est tuant, et l'interprétation de Demis est ahurissante. On a beau l'avoir caricaturé (sans doute un peu à raison), mais au sein de son groupe, et sur ce disque en particulier, il n'y avait vraiment pas de quoi. Son interprétation (les paroles décrivent les quatre Cavaliers) laisse sans voix. The Lamb, qui suit, est un instrumental baigné d'influences world, grecques et moyen-orientales. Très joli. The Seventh Seal, qui achève la face A, est un court narratif (moins de 2 minutes) accompagné d'une musique bien héllénisante au cours duquel on cite la Bible (ou un texte faisant une variation sur la Bible), l'Agneau (Jésus) brisant le septième sceau. A partir de ce moment, les morceaux narratifs sont signés John Forst (avec une voix bien british).

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Sideras, Roussos, Vangelis

Aegian Sea, 5 minutes sublimes et bien floydiennes, ouvre la face B. Un instrumental (avec vocalises sans texte) doté d'une atmosphère bien maritime, les claviers et les vocalises font penser au flux et reflux de la marée. Un solo de guitare absolument sensationnel occupe la fin du morceau, tandis qu'une voix désincarnée et très profonde, inhumaine, récite le texte que l'on a auparavant entendu dans The Seventh Seal. C'est en fait la même narration, mais considérablement ralentie. Seven Bowls, morceau court (1,30 minute), consistant en des percussions glauques, suit, on y entend un choeur non crédité nous décrire les effets causés par les septs Coupes (la chute des étoiles, l'air devient empoisonné, etc), et le morceau s'enchaîne sur l'instrumental percussif The Wakening Beast (1,11 minute). Lament, chanté par Demis (mais il faut entendre sa voix, qui est mixée dans le lointain, et le morceau est quasiment silencieux, mettez le son très fort), est une lamentation sur laquelle il sonne comme un muezzin faisant l'appel à la prière, c'est sublime. Suivent quatre instrumentaux qui vont totaliser environ 5 minutes (la face B offre 10 titres !) : The Marching Beast (très oriental dans sa mélodie répétitive), The Battle Of The Locusts (annoncé par la voix de Forst) qui consiste en un solo de guitare d'une minute ; Do It (annoncé, lui aussi, par Forst) est presque jazzy dans sa structure, mais est lui aussi un solo de guitare ; et Tribulation, 30 secondes très jazzy à base de saxophone overdubbé. The Beast, qui suit, est une chanson interprétée par Sideras, un morceau assez grotesque il faut bien le dire, mais amusant. Ofis, qui dure 14 secondes, est une déclamation en grec (Exelthe ofi katiramene, dhioti an dhen exelthe essy, tha se exelthe ego! Ou! Ou! Ou!), qu'il est impossible d'écouter sans avoir envie de sourire, ou de rire, tant ça semble comique. Le premier disque se finit sur ces 14 secondes totalement OVNIesques.

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Le second disque s'ouvre sur les 35 secondes de Seven Trumpets, au cours desquelles une voix (laquelle, je ne sais pas, mais ni Forst, ni Roussos en tout cas) annonce fièrement, en Monsieur Loyal, les Sept Trompettes et leurs effets. Altamont suit. Curieux d'avoir appelé ce morceau du nom du festival rock ayant causé la polémique en 1969, mais ça veut aussi et surtout dire 'haute montagne'. La première partie du morceau est presque funky, Demis pose des voix sans queue ni tête (du scat) sur sa basse, qui est géniale. Dans la seconde partie, la voix du narrateur, Forst, déboule, pour donner l'étendue des visions survenues en haut de la montagne, This is a picture of what was, what is and what is to come. En 1997, The Verve s'inspirera de cette chanson et de The Four Horsemen pour leur The Rolling People. Suivent deux instrumentaux, The Wedding Of The Lamb et The Capture Of The Beast. Le premier morceau est présenté dans son final (that was...) qui présente aussi le second morceau. Un effet assez caricatural, théâtral, mais parvenu à ce stade de l'album, il ne faut plus s'étonner de rien, surtout pas de la manière dont Forst cite les morceaux (Now...comes The Capture...Of...The Beast). Le premier instrumental, assez world, est agréable mais étrange. Le second est oppressant avec ses percussions, mais vraiment intéressant. Puis arrive le grand moment malade de 666 : , alias Infinite. Long de 5 minutes, ce morceau en durait 39 à la base, on a donc taillé dans le gras en studio ! C'est sur ce morceau qu'apparaît l'actrice Irène Papas (Zorba Le Grec, Z), qui par la suite fera un disque en collaboration avec Vangelis d'ailleurs. Sur ce morceau, elle clame, d'une voix de plus en plus hystérique, une unique phrase : I am, I am, I am to come I was. Sur fond de percussions. L'effet voulu est de représenter une possession, ou bien une femme en train de faire l'amour et arrivant progressivement à l'orgasme (to come, en anglais, signifie aussi bien 'venir' que 'jouir'). Parfois elle braille, parfois elle gémit, parfois elle utilise une voix des plus rocailleuses, c'est à la fois érotique, burlesque (volontairement) et terrifiant (là aussi, volontairement), parfois en même temps. Une montée en puissance dans une atmosphère quasi insoutenable, et si vous voulez, un jour, mettre ce disque en fond sonore d'une soirée entre potes, ce passage-là vous embarrassera pas mal durant ses 5 minutes. Hic Et Nunc, chanté par Demis, achève la face C sur une note pop à la Hair, c'est limite caricatural et ça semble vraiment étrange après , mais ça fait un peu respirer, aussi. La face D s'ouvre sur All The Seats Were Occupied (le titre vient d'une émission de la BBC qui est d'ailleurs placée en sample dans le final), 19,20 minutes qui sont en fait une sorte de gigantesque medley de l'ensemble de l'album (on y entend des bribes de , de The System, de The Beast, de Babylon, etc, on y entend Ofis en entier au moins deux fois, si ce n'est plus), fallait oser. Le morceau est sinon constitué d'une sorte de raga world avec des bribes de musique concrète et de funk. Break, ensuite, achève le disque sur une ballade au piano chantée par Sideras, avec Vangelis aux effets vocaux (des vocalises sans paroles). Très joli. En final de ce morceau et, donc, de l'album, on entend une ultime fois la voix du narrateur, clamer un Do it ! assez fort. 

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Voilà pour ce disque complètement barge (à noter qu'au Brésil, l'album sortira sous le titre Break, avec l'illustration de la pochette intérieure en visuel, et en album simple, sur lequel beaucoup de titres ont donc été virés ; mais All The Seats Were Occupied est bien là ; une grosse curiosité sans doute très difficile à dénicher, visuel juste au-dessus de cet ultime paragraphe), qu'il faut écouter plusieurs fois, et les premières fois avec un peu de patience, pour bien s'en imprégner. Ceci dit, si vous n'aimez pas le rock progressif/expérimental et les délires musicaux en tous genres, vous prendrez assez cher et ne risquerez probablement pas d'apprécier 666, troisième et ultime album studio des Aphrodite's Child, et incontestablement leur meilleur, et un des meilleurs albums conceptuels de l'histoire du rock. Mais il faut passer outre la réputation un peu merdière de Demis Roussos, le fait que cet album soit en partie (mais au final, peu de morceaux sur les 24 sont concernés) chanté par lui peut sembler un frein pour certains, il l'a été pour moi au départ, j'étais limite gêné d'avoir acheté un disque sur lequel joue et chante Roussos (j'ai en revanche toujours aimé Vangelis), mais je n'ai finalement jamais regretté, ayant même chopé un vinyle d'époque en parfait état. 666 est un régal bordélique, un disque over the top qui alterne rock, world, expérimentations, narration et progressif, une oeuvre inclassable et, dans son genre, vraiment bluffante. Contre toute attente, ça a, il faut le dire, super bien vieilli. J'adore toujours autant cet album qui ne ressemble à aucun autre !

FACE A

The System

Babylon

Loud, Loud, Loud

The Four Horsemen

The Lamb

The Seventh Seal

FACE B

Aegian Sea

Seven Bowls

The Wakening Beast

Lament

The Marching Beast

The Battle Of The Locusts

Do It

Tribulation

The Beast

Ofis

FACE C

Seven Trumpets

Altamont

The Wedding Of The Lamb

The Capture Of The Beast

Hic And Nunc

FACE D

All The Seats Were Occupied

Break