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La classe absolue. C'est à peu près ce que je pense à chaque fois que je pose le vinyle noir sur la platine et que j'écoute ce disque. Cet album est classieux, quel que soit le bout par lequel on le prend. Sa pochette ? Avec sa photo signée d'un certain Hideki Fuji (oui, c'est un Japonais), son sobre noir, ce visage asiatique apparaissant discrètement dans la pénombre et ses bandes blanches et rouges (je les soupçonne d'être celles d'un kimono), sans parler de son lettrage stylé, elle est clairement classieuse, cette pochette (au verso, c'est tout noir, et à l'intérieur, des photos noir & blanc de Fagen & Becker sont assez stylées, accompagnées de deux notes de pochettes ; une est signée du patron de leur maison de disques ABC Records, et l'autre, plus longue, d'un journaliste du nom de Michael Phalen, qui aurait eu un gros contentieux avec le groupe, mais qui, en fait, n'est autre que Fagen sous un faux nom, un faux journaliste que le duo a ressuscité pour des notes de pochette hilarantes dans le livret CD). Son contenu musical ? Clairement classieux. Aja est un des albums les mieux produits de tous les temps, et quand on sait à quel point Steely Dan faisait des albums bien produits (Can't Buy A Thrill, leur premier, est le moins bien produit, et déjà, il surnage pas mal d'autres albums du même genre et de la même époque), ça veut tout dire. D'ailleurs, l'album, un vrai best-seller avec lequel beaucoup de monde a découvert Steely Dan (et moi aussi, d'ailleurs ; bien que très tardivement, en 2004, c'est avec ce disque que j'ai découvert le groupe), a remporté un Grammy Award, en 1978. Mais l'album, leur sixième album studio et sixième album tout court, date de 1977, une année charnière pour le rock, l'année du punk. En cette année au cours de laquelle les Saints, Damned, Clash, Sex Pistols, Ramones, Stranglers et autres Jam ont bombardé le monde avec des albums aussi violents et minimalistes que cruciaux, on a quand même eu droit à quelques moments de pure pop : Rumours de Fleetwood Mac, qui a cartonné, et cet Aja de Steely Dan, incroyablement éloigné de la majeure partie de la musique à la mode de 1977.

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Intérieur de pochette : deux textes sur l'album

Un disque qui a la classe, et qui, un an après un The Royal Scam déjà assez imprégné de jazz, plonge totalement dans ce style musical. C'est d'ailleurs dans cette catégorie que je le range, Aja, il y cotoie donc Miles Davis, John Coltrane et Charles Mingus plutôt que les Eagles et Fleetwood Mac. Premier album que j'ai découvert de Steely Dan, il a d'ailleurs fait que, jusqu'à ce que je découvre les autres albums (Pretzel Logic d'abord, puis...le reste...quasiment d'un coup), j'ai pensé que Steely Dan était un groupe de jazz-rock. Non, c'est de la pop, ici très jazzy (et l'album suivant, Gaucho, de 1980, qui sera leur dernier pendant des années, est aussi très jazzy, ainsi que les albums solo de Donald Fagen - The Nightfly, notamment), mais ça reste de la pop-rock. Long de 40 minutes, ne proposant que 7 titres d'une longueur parfois imposante (8 minutes pour le plus long, 4 minutes pour le plus court), Aja est rempli de classiques (Peg, Josie, Deacon Blues, Black Cow, le morceau-titre), de morceaux de bravoure absolus, et a été enregistré avec un Who's Who monumental de musiciens de studio d'un niveau tel qu'ils dépassent l'Empire State Building. Je ne vais pas tous les citer, ça me prendrait le reste du paragraphe, et si vous avez lu l'article sur The Royal Scam, vous en retrouverez une bonne partie, mais Larry Carlton, Steve Gadd, Rick Marotta, Chuck Findley, Chuck Rainey et Denny Dias (ancien membre de Steely Dan quand c'était encore un groupe et non pas un duo engageant un conglomérat de musiciens de studio et ayant renoncé à la scène), lequel fait ici, il me semble, sa dernière apparition sur un disque du Dan, tous sont là. Et ça change de morceau en morceau. On a des morceaux de gloire : le solo de batterie (par Steve Gadd) d'Aja, qui laisse absolument et totalement pantois (dans le genre, on trouvera difficilement mieux) ; la basse sur Peg, morceau dansant et quasiment disco qui sera samplé par des rappeurs par la suite ; le solo de guitare (signé Walter Becker, qui ne se crédite pas forcément tel qu'il le mériterait) de I Got The News, morceau qui, sinon, est probablement le moins bluffant des 7, ce qui ne veut pas dire qu'il est mauvais, oh non...

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Becker et Fagen

Aja est une perfection de A à Z, du début à la fin de ses 40 minutes et 7 secondes. Fagen chante super bien, joue du clavier comme s'il devait mourir une fois l'enregistrement fini (il n'est cependant pas le seul claviériste sur le disque)... Les paroles sont purement steelydaniennes, à la fois drôles, cyniques et parfois ambigües, Josie parle de sexe avec des mots assez stylisés. Deacon Blues parle d'un perdant magnifique et possède une ambiance fin de nuit dans la Grosse Pomme digne du meilleur Scorsese ou Woody Allen. L'ambiance langoureuse, irréelle, asiatisante et légère du morceau-titre est sublime, celle de Home At Last est sensationnelle. Ce disque, interprété avec passion, enregistré avec des musiciens géniaux, possédant un son parfait, semble n'avoir aucun défaut. En fait, c'est son absence de défauts qui, en réalité, et dans un sens, en est un : ce disque est tellement parfait qu'il semble avoir été cultivé en laboratoire. Il semble un peu froid, inhumain, trop parfait, on aurait aimé un peu de folie parfois, les albums précédents aussi sont super bien produits, mais ont un petit quelque chose en plus, un côté pop et un peu fou, qui manque ici. Aja est un grand disque, un des meilleurs de tous les temps, et je l'adore, mais je regrette qu'il ne soit pas plus pop. De son contenant à son contenu, tout, ici, respire la totale maîtrise (Fagen et Becker, en vrais tyrans de studio, imposaient des règles strictes aux musiciens ; il faut voir le DVD 'Classic Albums' consacré à l'album pour, en plus, découvrir l'incroyable empilage de pistes sonores, qui recèle bien des choses, rien n'ayant été enregistré en prise directe, mais, à la Spector, en couches et couches de pistes sonores), et on prend plaisir à écouter ce disque, idéal pour les soirées entre amis, avec un verre de whisky ou de porto en main, les olives et noix de cajou pas très loin sur la table. Seul sur son lit, les yeux fermés, ça marche aussi, ceci dit. Un grand disque. Trop parfait, certes, mais c'est si rare...

FACE A

Black Cow

Aja

Deacon Blues

FACE B

Peg

Home At Last

I Got The News

Josie