Pink Floyd - Obscure By Clouds - Front

Je ne vais pas être objectif, je le crains. Cet album de Pink Floyd est mon préféré d'eux. Vous avez bien lu : mon préféré d'eux. Et pourtant...et pourtant, voilà : Wish You Were Here, Meddle, Animals, The Dark Side Of The Moon, Ummagumma, The Piper At The Gates Of Dawn, Atom Heart Mother, j'en passe, que de grands albums qui, logiquement, artistiquement, passent avant celui-là. Mais je n'en démords pas, Obscured By Clouds est bel et bien mon grand chouchou du Floyd, celui que je réécoute le plus souvent (en même temps, je dois aussi que je réécoute TRES souvent les albums de la période 1968/1972, ainsi que Wish You Were Here de 1975 ; mais Obscured By Clouds passe un peu plus souvent sur la platine que les autres, et toujours avant eux ; quand je veux me réécouter du Floyd, c'est généralement celui-là que je prends en premier). Je le possède en vinyle (d'occasion, un peu esquinté, mais qu'importe) et en CD, et pour le CD, je l'ai trois fois : CD normal, réédition 2011 et le vinyl-replica présent dans le coffret Oh By The Way de 2008 (tous les albums studio en vinyl-replica). Bref, quatre exemplaires de cet album. Plus le film de Barbet Schroeder en DVD, car il faut ici (re)préciser que cet album est une bande-originale de film, la troisième faite par le groupe et la seconde pour laquelle ils ont été les seuls à composer (car il faut aussi citer la bande-son de Zabriskie Point en 1970, mais ils n'étaient pas les seuls sur le coup, cette fois-ci).

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Le film, sorti en 1972 (comme le disque), s'appelle La Vallée. Vous ne l'avez pas vu ? Pas grave, ce n'est pas un très grand film (pas un navet non plus). La photo ci-dessus en est tirée, au fait. On y trouve Bulle Ogier, Jean-Pierre Kalfon, Michael Gothard, Valérie Lagrange, et l'action se passe en Nouvelle-Guinée. Grosso merdo, Bulle Ogier joue Viviane, femme d'un diplomate français (ambassadeur de France, ou Consul, je ne sais plus), et elle fait la connaissance d'une petite bande de hippies (menée par Jean-Pierre Kalfon, alias Gaëtan pour son rôle) qui décide de partir à l'aventure pour découvrir une vallée mystérieuse, lieu de résidence des divinités papoues (selon les croyances des Papous), une vallée cachée par les nuages (d'où le titre de l'album, qui est aussi le titre d'exploitation internationale du film), où personne n'aurait jamais posé les pieds avant eux. Viviane part avec eux, sa vie va dès lors devenir une initiation permanente... Voilà pour le résumé du film. C'est la seconde fois (la dernière, aussi) que Barbet Schroeder fait appel au Floyd pour composer la musique de son film, après More en 1969 (un film nettement plus réussi, et un album marquant pour le groupe). Tout comme pour Music From The Film More, Pink Floyd a composé les morceaux de la bande-son en regardant les rushes du film, et l'album a été, tout comme pour l'autre bande-son, enregistré en un temps record : en à peine deux semaines, tout ou presque était dans la boîte. Par la suite, le groupe, et surtout Roger Waters (basse, chant selon les morceaux, ici, sur un), sera des plus sévères, critiques envers Obscured By Clouds. C'est en partie à cause d'un souci sur les premières éditions vinyles de l'album, un problème de mastering fera qu'il y aura pas mal de sifflement sur certains sons, notamment les s et les t. Ce problème sera résolu par la suite, ne les cherchez pas sur les CD et les éditions vinyle d'après 1972.

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A la base, l'album devait s'appeler autrement (sans doute Music From La Vallée, ce qui apparait d'ailleurs au dos de pochette), mais une petite brouille entre la société de production du film (Les Films Du Losange, dirigée par Schroeder) et le management du groupe fera que l'album sera rebaptisé Obscured By Clouds. Pour s'aligner sur l'album, le film sortira sous ce titre dans les pays anglophones ! L'album sortira sous une pochette assez étrange, signée Hipgnosis (le fameux studio de design dirigé par Storm Thorgeson, qui a signé quasiment toutes les pochettes d'albums du groupe, mais aussi certaines de Led Zeppelin, UFO...), pochette au grain de carton un peu pelucheux, et aux coins arrondis (pour la première édition ; par la suite, les coins seront carrés, classiques), pochette simple sans sous-pochette (enfin, si, mais une sous-pochette lambda en papier). Le recto montre une photo d'un homme assis dans un arbre, photo prise au point de distorsion le plus poussé (on ne voit que des orbes), on distingue la forme de l'homme, mais si on ne sait pas ce que représente la photo, impossible de le deviner. Au verso, une autre photo de ce genre, avec, par-dessus, quatre cercles. Trois d'entre eux proposent des photos issues du film, et le quatrième, les crédits des morceaux. Au sujet des morceaux, l'album en compte 10, pour un total de 40 minutes. Pas de morceaux d'une longueur éreintante ici, le plus étendu durant un chouia moins de 6 minutes ! Le disque a été enregistré en totalité en France, plus précisément aux Studios Strawberry, situés dans le mythique Château d'Hérouville, non loin d'Auvers-sur-Oise (et pas très loin de là où je réside, Menucourt), dans le Val d'Oise. On ne présentera plus ce studio ayant appartenu à Michel Magne, lieu d'enregistrement d'artistes tels qu'Elton John (tout de Honky Château à Goodbye Yellow Brick Road), Jacques Higelin (Alertez Les Bébés !, No Man's Land, une partie de Champagne Pour Tout Le Monde.../...Caviar Pour Les Autres), Magma (1001° Centigrades, Attack), Marvin Gaye, Eddy Mitchell (Rock'n'Roll, notamment, ou Zig-Zag), Bee Gees (la bande-son de Saturday Night Fever, en partie), Rainbow (Long Live Rock'n'Roll), T-Rex (The Slider, Tanx), David Bowie (Pin Ups, Low), Iggy Pop (The Idiot), Nina Hagen, Téléphone, Jean Noubly (ah ah ah)... et, donc, pour une seule et unique fois, le Floyd.

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Assez controversé, cet album. Il faut dire qu'il est atypique, au même titre qu'Ummagumma, The Final Cut et The Endless River, mais pas pour les mêmes raisons qu'eux. Le premier cité est un double disque en partie live et en partie constitué de pièces solo instrumentales et expérimentales ; le second, quasiment un album solo de Waters, et tout sauf floydien dans l'âme (musicalement parlant) ; le dernier, venant tout juste de sortir, un album d'ambient instrumental (sauf un titre, le dernier) constitué de morceaux datant d'une vingtaine d'années. Obscured By Clouds, lui, est dans l'ensemble très facile d'accès. S'il marque la première utilisation, sur album, du VCS3 (du matos électronique), qui sera réutilisé sur The Dark Side Of The Moon moins d'un an après, ets'il possède des passages très planants et floydiens en diable, ce disque est, dans l'ensemble, pop-rock. Vraiment. Dépassant rarement le carcan des 4 minutes, se terminant quasiment toutes en fade, les chansons de l'album (je parle des chansons, car on a, sur 10 titres, 4 instrumentaux) sont très faciles dans l'ensemble, dans un registre différent : ballade, voir slow ; ritournelle pop ; rock bien musclé. David Gilmour (guitare, chant sur pas mal de titres, quasiment tous) a un grand moment de guitare sur quasiment tous les titres. Peu représenté en live (trois titres, Childhood's End, et la paire d'instrumentaux Obscured By Clouds et When You're In, seront joués entre 1972 et 1973, au final très peu de fois (surtout Childhood's End), et passé cette période, rien ne sera plus jamas joué, live, par le groupe ; Gilmour ressuscitera un des morceaux (Wot's...Uh The Deal) en 2006/2007 pour sa tournée de promotion de son On An Island, c'est tout), l'album marchera bien, mais ne sera pas non plus le carton de Meddle, ou des albums suivants. En fait, il sera quelque part une sorte d'opus fantôme, un disque passe-partout, sorti à la va-vite, avant cela enregistré à la va-vite, avant cela composé à la va-vite. Et digéré à la va-vite par les auditeurs, rock-critics, fans, et le groupe lui-même. Une chanson sortira en single (Free Four), le succès sera des plus...médiocres.

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Obscured By Clouds ne devrait, donc, pas être le disque du Floyd préféré du grand, grand fan du Floyd que je suis. Vous trouverez certes dans les fans du groupe du monde pour dire que l'album est bon, sous-estimé même, mais peu de personnes vous affirmeront que c'est leur préféré. Certains iront même jusqu'à dire que le film de Schroeder a eu droit à ce qu'il méritait, à savoir une bande-son anecdotique, pour un film qui l'est aussi. Anecdotique, le film l'est sans doute (avec le recul, je vois La Vallée comme une sorte de bouillie hippie certes bien réalisée, avec de bons moments, mais quand même inégal et parfois même embarrassant), mais l'album ? Noooon ! Bien que court, trop court même, l'album renferme de très grands moments. Il n'y à qu'un seul morceau, ici, que je n'aime pas trop, c'est The Gold It's In The... (les titres de morceaux sont, parfois, bizarres, sur ce disques, certains en allusion au film, d'autres non), un morceau bien rock de 3 minutes, chanté par Gilmour, qui te vous te torche les quatre courts couplets - paroles remarquablement connes et sans âme, je le reconnais - en à peine 1,30 minute, passant le reste du morceau en un long solo de guitare faisant plus penser à du rock mainstream de l'époque qu'à du Pink Floyd usuel. OK, c'est bien joué (le solo), mais c'est vite usant, à force d'écoutes. C'est le seul morceau, sur les 10, à me faire cet effet, je n'en suis pas encore à avoir envie de le zapper, mais je sens que ça va viendre (ah ah ah), comme on dit. On peut aussi citer When You're In comme inutile ; cet instrumental de 2,30 minutes, s'achevant en un long et progressif fade d'une minute  (!!!) est constitué d'un gros riff de guitare, répété à outrance, et en alternance avec un peu d'orgue électrique. Le titre serait une allusion à ce qu'un des membres de l'équipe technique du groupe avait l'habitude de dire... Ce morceau et le morceau-titre, qui le précède et ouvre le disque, servira de longue introduction instrumentale aux concerts de la première partie de 1973 ; When You're In y durera généralement 8/9 minutes, et n'aura plus grand chose à voir avec sa version studio, tout en étant meilleur qu'elle sous cette forme étendue en longue jam. Obscured By Clouds, lui, est plus construit, des nappes de synthés assez menaçants sur lesquels une guitare assez sombre vient gicler un riff efficace. Difficile de ne pas imaginer un décor tout englué de brouillard en écoutant ce morceau...

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Une des pages du livret de l'édition CD des années 90...

Les autres instrumentaux sont meilleurs, ceci dit : Mudmen, qui reprend le thème musical de Burning Bridges (une des chansons de l'album, une merveille vaporeuse chantée par Gilmour et le regretté (mort en 2008) claviériste Rick Wright, un couplet chacun et le dernier en duo), est éthérée, suave, lounge, délicate et en même temps impalpable, la guitare, sur ce titre, est géniale, l'orgue de Wright est comme enfumé et sert d'admirable contrepoint. Ce morceau achève la face A (qui contient 6 titres) en donnant à l'auditeur une indéniable envie de retourner le vinyle pour écouter la suite. Le dernier instrumental, Absolutely Curtains, est le morceau le plus long de l'album, il achève le disque qui plus est, et c'est, de loin, le plus floydien et étrange de l'album. Des claviers apportant une atmosphère des plus étranges, limite oppressante. On sent que la tension est là, que ça va péter, tôt ou tard, et effectivement, à un moment donné, on entend rapidement des bribes de choeurs assez chelous, et la musique explose, laissant mourir des nappes de synthés, et apparaître, progressivement, dans le néant, des...chants tribaux papous. Des vrais (entendus dans le film), pas le groupe ou des choristes en train de les imiter. Ces chants papous, de toute beauté, achèvent le disque sans aucune note de musique. La fin d'album la plus anticonformiste de l'histoire du groupe, devant la flûte traversière de Judy Mason (femme du batteur du groupe, Nick) sur The Grand Vizier's Garden Party 3 (Exit) sur Ummagumma !

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...et une des pages du livret de la réédition 2011 !

Place aux chansons, maintenant (enfin, je ne vais pas reparler de The Gold It's In The... et de Burning Bridges, je l'ai fait plus haut). Childhood's End (dont le titre est aussi celui d'un fameux roman de SF d'Arthur C. Clarke, en français Les Enfants D'Icare, roman qui a inspiré la pochette du Houses Of The Holy de Led Zeppelin et aurait aussi inspiré le Watcher Of The Skies de Genesis) démarre la face B par un long tunnel sonore à base de synthés, avant de passer au rock le plus trépidant, Gilmour est en forme aussi bien pour le chant que pour la guitare, il livre un remarquable solo. Free Four, sorti en single, est signé Waters, c'est la seule chanson de l'album qu'il chante, et c'est aussi bien une allusion à la mort de son père pendant la Seconde Guerre Mondiale (il ne l'a jamais connu) qu'une réflexion sur la tournée américaine du groupe. En ce qui concerne les paroles, c'est quand même assez inégal, ce mélange des genres est étrange, et Waters la chante très nonchalamment. Musicalement, le rythme un peu pataud mais enlevé est très sympathique, et Gilmour nous offre deux incroyables solos de guitare, un vers le centre, l'autre en final. Avant, je n'aimais pas Free Four, mais ça, c'était avant. C'est vraiment une excellente chanson, même si le choix de la sortir en single n'était vraisemblablement pas le meilleur fait par le groupe. Quitte à choisir une chanson pour faire un single, autant le faire avec Wot's...Uh The Deal, 5 minutes de slow un peu dégoulinant, très country dans l'âme, mais vraiment attachant et sympathique. Le piano y est cristallin. Il est signé Wright, évidemment, qui, ici, a droit aussi à sa chanson à lui (co-écrite avec Waters, ceci dit), Stay, avant-dernier titre de l'album, une ballade très belle sur un homme se réveillant le matin, découvrant la jeune femme ayant passé la nuit avec lui, se demandant qui elle est, et comment trouver les mots pour qu'elle s'en aille gentiment... ah ah ah ! Wright avait l'habitude de poser une chanson, d'en chanter une, sur chaque album ou presque (Remember A Day et See-Saw sur A Saucerful Of Secrets, Summer '68 sur Atom Heart Mother, sa pièce solo en quatre parties Sysyphus sur Ummagumma). Sans oublier le single Paintbox en 1968. Jusqu'à Wearing The Inside Out en 1994 (sur The Division Bell), Stay sera la dernière chanson qu'il chantera sur un disque du groupe. Rien que pour ça, elle compte. Mais il faut aussi dire qu'elle est belle ; pas sa plus belle (Wearing The Inside Out et Remember A Day sont meilleures), mais elle est vraiment touchante. Elle possède un joli climat un peu nostalgique et nocturne.

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Moment de détente à Hérouville, pour Gilmour (qui vient de marquer, apparemment !) et Waters

Pour finir, voilà donc mon album préféré du groupe. Un disque certes facile, trop accessible, ne contenant quasiment aucun classique (rien sur les best-ofs, quasiment jamais joué live, le seul single qui en sera issu capotera), c'est la musique d'un film oublié, de plus, bref, pas grand chose pour lui. Mais je l'adore, cet Obscured By Clouds. On notera, pour finir, de belles photos et illustrations dans le livret de l'ancienne édition CD (milieu des années 90), tandis que le livret de la réédition 2011 est, lui, nettement moins joli (on a certes les paroles comme pour l'autre livret, et certaines des photos, mais pas toutes, et moins de pages). C'est par ailleurs la même chose pour les autres rééditions, mais j'avais envie de le dire ici, allez savoir pourquoi ! Il faut dire que je suis particulièrement attaché à ces livrets, c'est con de dire ça, mais c'est la vérité, certains, comme celui de A Saucerful Of Secrets, ou celui d'Obscured By Clouds, sont vraiment réussis. Ou comment finir une chronique sur une note anecdotique...

FACE A

Obscured By Clouds

When You're In

Burning Bridges

The Gold It's In The...

Wot's...Uh The Deal

Mudmen

FACE B

Childhood's End

Free Four

Stay

Absolutely Curtains