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De la pochette aux morceaux, cet album, véritable best-seller de l'époque, est mythique. C'est le deuxième album de Big Brother & The Holding Company, groupe de rock psychédélique américain (californien) ayant eu l'insigne honneur d'être le premier groupe d'une chanteuse exceptionnelle : Janis Joplin. Par la suite, Janis, une fois l'aventure Big Brother achevée, fondera une paire de petits groupes centrés autour de sa personne, le dernier étant le Full Tilt Boogie Band, qui officie sur Pearl (1971), album enregistré au moment de la mort de Janis, et sorti de manière posthume quelques semaines après sa mort. Ces petits groupes étaient de vulgaires backing-bands pour Janis. Big Brother & The Holding Company, eux, étaient un pur vrai groupe au sein duquel Janis était la chanteuse, c'est vrai, mais ils n'étaient pas forcément ses séides fidèles et soumis à ses quatre volontés, juste des collègues. Elle n'était pas encore connue, c'est pour ça. Elle se fera très rapidement connaître en 1967/1968, période allant entre le premier et le deuxième album du groupe ! Le premier album, éponyme, très court (loin de faire 30 minutes), est franchement insipide. Le deuxième, celui-ci, est une claque absolue, 36 minutes (pour 7 titres, tous sont en clips, dans l'ordre, en fin d'article) parfaites. Il s'appelle Cheap Thrills (il devait, à la base, s'appeler Sex, Dope & Cheap Thrills, mais Columbia/CBS refusera, à la fois parce que le titre est trop long - déjà, le groupe possède un nom à rallonge... - et aussi et surtout à cause de Sex et Dope dans le titre), et il est sorti sous une pochette magnifique dessinée par le grand Robert Crumb (Fritz The Cat).

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Chose amusante au sujet de la pochette : le dessin sublime en comics devait, à la base, être le verso de pochette, pas le recto ! Mais ce qui était à la base prévu comme recto de pochette (une photo du groupe dans un décor style ashram) dégénèrera rapidement pendant la séance photo, Janis et les gars n'ayant rien trouvé de mieux que de se foutre à poil sur le lit, photos impubliables (celle ci-dessus, une photo dédicacée par les quatre membres survivants de Big Brother, photo prise sur le Net, semble être issue de ces sessions photos). En désespoir de cause, le dessin de Crumb servira donc de recto, et au verso, une photo noir & blanc classe de Janis seule (photo sous ce paragraphe) ! Il faut dire que cette pochette signée Crumb est magistrale, une série de vignettes décrivant les sept morceaux et les musiciens. Avec aussi la mention 'Approved by Hells Angels San Francisco' et, aussi et surtout, une belle stupidité, la mention 'Live material recorded at Bill Graham's Fillmore Auditorium'. Sous-entendu, Cheap Thrills serait un live. Ce qui est faut, l'album est enregistré en studio. On a certes des clameurs de public, applaudissements, une voix de speaker en intro et final, et un faux départ sur Ball & Chain, mais c'est bidon. La preuve en est donnée dans le livret de la réédition CD : on a des bonus-tracks studio (sans clameur de foule, classique, quoi) pour lesquels on nous informe qu'ils ont été enregistrés pendant les sessions studio de Cheap Thrills, en même temps que les sept morceaux de l'album original, lesquels morceaux ne datent pas tous de la même journée. De plus, Summertime possède un jeu de guitare assez tarabiscoté qui, selon les notes de pochette, est difficile, voire impossible, à rendre en live tel qu'on l'entend dans la version de l'album... Bref, vous qui, depuis plusieurs années (si ça se trouve, depuis 1968, année de sortie de l'album, si vous l'avez acheté à l'époque), pensez que l'album est live, détrompez-vous, c'est ce qu'on appelle un faux live, comme Sex Machine (1970) de James Brown. Et sans doute un ou deux autres albums.

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Dos de pochette vinyle

Ca n'enlève rien à la force de Cheap Thrills. Faux live, vrai album studio, ce disque est de toute façon une bombe atomique. Sept titres, aucun rejet à faire. Originaux ou reprises (il y à trois reprises), les morceaux sont d'une puissance telle qu'une fois l'album achevé, on se demande bien ce qu'on va écouter après... L'album s'ouvre en fanfare sur Combination Of The Two, sorte de longue (quasiment 6 minutes) jam interprétée en duo par Janis et Sam Andrews III (guitare), même si Andrews se contente de contrepoints, pas grand chose. En fait, les paroles sont peu importantes, on dirait des impros vocales ! Un morceau indescriptible, qui met la barre haute en intro, et dire que ce n'est cependant pas le sommet de l'album ! Les trois morceaux suivants, le reste de la face A, donc, forment une triplette mythique, I Need A Man To Love, Summertime et Piece Of My Heart. Si on excepte Cry Baby, Kozmik Blues et Mercedes Benz, on tient ici le sommet absolu, vocalement parlant, de The Rose, de Janis Joplin. Le premier morceau est un blues torride (au riff efficace), tuant, une performance vocale insensée, démarrant lentement, allant dans la puissance. Summertime est une reprise du fameux morceau de Gershwin issu de Porgy & Bess, et il est plus que probable que cette version soit la plus belle, la plus forte jamais enregistrée. Rien à dire, gros frissons, et cette guitare... Enfin, Piece Of My Heart, autre reprise, est une splendeur rock efficace qui achève la face A avec élégance et force, là aussi, la perfection se passe de commentaires superflus.

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La face B, elle, s'ouvrait sur Turtle Blues, morceau qui mérite bien son nom, car non seulement il est un peu lent (comme une tortue, ah ah), mais c'est un blues, au piano (Janis au piano, apparemment). Un morceau efficace, sobre, classe, une performance vocale déchirée et en même temps, classique de la part de Janis, ce n'est pas sa meilleure performance sur l'album ou en général, mais sincèrement, c'est une belle réussite. Oh, Sweet Mary, lui, chantée en duo avec Andrews, est un morceau très rock, de facture classique, j'ai même envie de dire que c'est le morceau le moins réussi de Cheap Thrills, mais n'allez pas croire que c'est mauvais ! Oh, non ! C'est juste que si on compare ce morceau aux six autres, on se rend rapidement compte de son côté un peu banal, rien de bien particulier, pas de quoi faire sauter une braguette. Si tous les morceaux avaient été de son niveau, l'album aurait été juste très bon, mais pas aussi mythique. En revanche, on a 9,30 minutes tétanisantes (une reprise de Big Mama Thornton) en final, j'ai nommé Ball & Chain, et là, ça pardonne totalement le côté un peu classique du précédent morceau. Un faux départ, pour tromper le chaland qui passe, pour ce long blues torride au cours duquel Janis est en état de grâce et tutoie carrément le Très-Haut et lui paie même une tournée générale d'anisette et des Knacki Balls. C'est...juste...indescriptible. Aussi indescriptible que ce que l'on ressent à l'écoute de cet album : la sensation d'être en présence d'une divinité rock en forme de galette 33-tours (ou CD).

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En plus, l'album a donc le luxe de sortir sous une superbe pochette qui, si elle véhicule une fausse information pour l'éternité des siècles (rappelons une dernière fois que malgré ce que cette pochette dit, l'album n'est pas live), n'en demeure pas moins grandiose. Rien que les illustrations des sept morceaux valent le coup d'oeil : un 2 dansant gaiement sur une scène (Combination Of The Two), une femme au look de Janis, plantureuse, attendant sur un lit (I Need A Man To Love), une grosse femme noire au look de servante dans Autant En Emporte Le Vent berçant tant bien que mal un bébé chialant (et blanc) en lui chantant Summertime (dessin à la limite de la caricature raciste sudiste) ; un mec à l'allure patibulaire s'apprêtant à se couper un morceau de coeur posé, apeuré, dans une assiette (Piece Of My Heart) ; une tortue blasée lisant un journal en fumant, le journal s'appelle Racing Form, soit l'équivalent de Tiercé Magazine (Turtle Blues) ; un homme et une femme s'embrassant goulûment (Oh, Sweet Mary) ; et Janis, pieds-nus, dans le désert, se traînant un boulet, en tenue de prisonnière (Ball & Chain). Des vignettes attachantes qui, c'est con mais c'est comme ça et je n'y peux rien, me sont indissociables des morceaux. Quand j'entend Summertime, j'ai cette illustration en tête, idem pour Turtle Blues, Combination Of The Two... Plus que jamais, sur Cheap Thrills, la pochette fait partie intégrante de l'album, de l'expérience, de l'écoute. Combien de personnes, en 1968 et après, ont écouté le disque tout en regardant la pochette ? On imaginera donc difficilement ce disque avec une autre illustration que celle-ci. Pour finir, Cheap Thrills, faux live mais vrai monument, est donc un disque majeur. Vous ne l'avez pas encore ? La journée n'est pas encore finie, cette erreur impardonnable (si elle se prolonge) peut être rattrapée d'ici là, vous savez !

FACE A

Combination Of The Two

I Need A Man To Love

Summertime

Piece Of My Heart

FACE B

Turtle Blues

Oh, Sweet Mary

Ball & Chain