Bernard%20LAVILLIERS%20pouvoirs

Alors là... silence, on se tait, et on écoute. Car voici un chef d'oeuvre absolu. Et je dis bien : ABSOLU. C'est le sixième album studio de Bernard Lavilliers, et son septième album tout court (il fait suite à un double live sorti en 1978, le grandiose T'Es Vivant ?). Il a été enregistré au studio de la Grande Armée, mixé au Château d'Hérouville, et s'appelle Pouvoirs. Il date de 1979. Ce disque a connu un destin particulier : bide commercial à sa sortie, il ne sera édité en CD qu'en 1990, dans une version dite remixée par Nanard (le son est plus musclé). Une réputation de merde entache cette réédition (vu que ce n'est pas le disque original). Mais attendez, attendez. Possédant le disque en vinyle (version originale, donc), j'avais autrefois écouté la version dite remixée (annotation vulgairement placée en bas à gauche de la pochette de la réédition, pochette qui n'est d'ailleurs pas l'originale, voir ci-dessous). Mais je ne possédais pas le disque en CD, et ce n'est que récemment que je me le suis payé. Quelle ne fut pas ma surprise de constater la présence de deux changements par rapport à l'ancienne édition CD que j'avais écoutée autrefois, louée dans une médiathèque : la version CD que je me suis payé récemment ne comporte pas la mention 'remix' mais, à la place, 'nouvelle version'. Et les deux dates indiquées au dos ne sont plus 1979 et 1990, mais 1979 et...2002 ! Une seule explication possible, le disque a été refait encore, et cette fois-ci, c'est la bonne. Car j'ai pu écouter le disque simultanément dans les deux versions, CD récent et vinyle, et aucune différence. Enfin !

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Pochette CD

Pour tout dire, quelle que soit la version, le premier morceau, La Peur (Intro), est crédité à 1,23 minute, mais ne dure, en fait, que 50 secondes. Sur le CD, et sur le vinyle original. Bref, on a enfin le vrai Pouvoirs en CD, malgré la pochette hideuse qui remplace l'originale (le pire, la photo de la nouvelle pochette, celle de 1990, a été prise à une toute autre époque que 1979 ; c'est le Nanard de Voleur De Feu et If... (fin des années 80) qu'on voit ici, et pas le Nanard de 1979). Enfin, c'est un détail visuel. Parlons de l'album. Lavilliers, qui tient la guitare acoustique, est ici entouré de musiciens fabuleux, tous des fidèles (ou qui le deviendront) : Jean-Paul 'Hector' Drand (guitare électrique), François Bréant (claviers), Emmanuel Lacordaire (batterie), Pascal Arroyo (basse), Dominique Mahut (percussions), Alain Hatot (saxophone). On a aussi Tecca au berimbau, Yvan Jullien aux arrangements de cordes et Raymond Guyot à la flûte, de temps en temps. L'album, en 36 minutes et 30 secondes, est une claque féroce de la première à la dernière seconde. C'est, aussi, à moitié un disque conceptuel : la face B est indépendante, mais la face A est constituée, sur ses quelques 17 minutes, d'une suite de morceaux intitulée Pouvoirs, ou La Peur (c'est selon). Six titres sur le CD, mais sur ces six titres, il y en à un qui en regroupe, en fait, trois (donc, la suite fait, en fait, huit titres). Dans le CD, on a les paroles pour tout l'album (les deux parties de La Peur ont leurs paroles regroupées en un bloc), mais pour le vinyle, seule la suite de la face A avait les paroles imprimées sur un carton glissé dans la pochette.

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Allez, on parle de l'album. La face A, donc, est une suite de morceaux intitulée Pouvoirs/La Peur. Jamais, à l'époque (et plus jamais, par la suite), Bernard Lavilliers ne sera aussi revendicatif, engagé, virulent, saignant, qu'ici. Nanard s'en prend au pouvoirs, à tous les types de pouvoirs : financiers, politiques, idéologiques, religieux... Ayant toujours été pour les petites gens et engagé à gauche de la gauche (il a adhéré au PC dès 1963), Nanard, ici, règle des comptes, avec des paroles souvent poétiques, recherchées, mais féroces. La peur a une odeur de carnaval cru que des Allemands rasés contemplent des terrasses/Ils laissaient louvoyer ce serpent de la crasse/Son poignard de bronze contre sa cuisse nue... C'est ainsi que démarre, brutalement, l'album, par ces premières paroles de La Peur (Intro) , une cinquantaine de secondes servant de mise en situation, avec évidemment le thème musical qui reviendra plus longuement dans La Peur, la conclusion de la suite. Une fois l'intro achevée, on passe directement dans le vif du sujet, avec Frères De La Côte, morceau de quasiment 4 minutes incluant trois sous-morceaux. Piano délicat, et Lavilliers qui déboule comme de nulle part, Frères de la côte aux yeux bagués/Radio pirates identifiés/Frères autonomes du sud au nord/Fichés marqués gens des grands ports/Ombres traquées par la police/Chassant les puissants sur des listes. Les frères de la côte, c'est entre autre ainsi qu'on appelait les pirates. Chant calme de Nanard, mais le chanteur s'emballe juste après avec Aventuriers De L'Entresol et Gens De Pouvoir, les deux sous-parties suivantes, chantées sur le même style (Gens de pouvoir aux gants de fer/Trafiquants d'azur sur la mer/Pétroliers gris dans le brouillard/Aux équipages de bagnards). Chant parfois déclamatif (L'amour est un colis piégé/La haine, un moteur auxiliaire/L'angoisse, une voix qu'on fait taire/La mort, un vieux compte à régler/Rampez dans l'immense entonnoir/Dites-moi : Où est le pouvoir ?). Dites-moi : Où est le pouvoir ? achève chacune des parties de la suite, Urubus et La Peur (et son intro) exceptées.

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Soeur De La Zone, indéniablement la partie que je préfère dans la suite (2,18 minutes), surgit juste après. Nappes de claviers (les textes sont de Lavilliers, les mélodies, de Lavilliers, Arroyo et Bréant, pour l'ensemble de la suite), et la voix déboule, Soeur de la zone à la peau douce/Dans ta solitude farouche/Insoumise aux yeux rieurs/Qui réinvente le bonheur/Qui improvise un équilibre entre le couteau et la cible (la dernière phrase est balancée sur des nappes de claviers ultra jouissives, très new-wave). Ces claviers virevoltants, ce saxophone de Hatot, cette alternance de chant entre douceur et énergie, font de Soeur De La Zone un grand moment. On passe à Frères Humains Synthétisés (rien que les titres des morceaux prouve que la face A est une suite conceptuelle !), un morceau aussi court que le précédent, et très agressif et synthétique, robotique, le chant est agressif, revendicatif, Lavilliers braille son texte (qui, sur l'insert de vinyle, est d'ailleurs imprimé en gros caractères majuscules en gras, contrairement au reste, ou presque, des paroles de la suite). Encastrez-vous dans le présent/Bétonnez-vous de l'en-dedans/Fissurez-vous de l'extérieur/On va partir vers un ailleurs... Le passage le plus 'cinglé' de la suite. Et ensuite... (passage déclamé, pas chanté) : Je suis un chanteur de passage, et j'appartiens au paysage. En ouvrant les yeux dèsl'enfance, j'ai compris d'où vient la puissance. Banquiers des multinationales dont on ignore les initiales, comme les éboueurs du désert, vous engraissez sur la misère. Comme les urubus du nord-est, vous ne laissez même pas les restes. Urubu, le nom africain pour le vautour américain. Urubus (se prononce 'ouroubou') déboule, le morceau le plus long de la suite (et de tout l'album) avec 4,35 minutes. Le choc. La colonne vertébrale de la suite. Lavilliers contre le monde de la finance, il assimile les businessmen avides de profits, les magnats, aux vautours charognards (Planez, Urubus au-dessus des soumis comme une ombre portée sur la vie !). Le chant, de classique, parfois lyrique (Tu oublie et tu crois qu'il s'endort, il te suivra jusqu'à Salvador), devient de plus en plus agressif, virulent (musicalement aussi, le morceau s'emballe) dans sa conclusion. Crevez Urubus, personne ne viendra vous becqueter, même les fourmis rouges affamées ! Impossible de ne rien ressentir en écoutant ce cri de rage anticapitaliste. Sur le Live Tour 80, Lavilliers en livre une version tuante. Enfin, la fce A, la suite, s'achève en beauté sur les 3,45 minutes de La Peur. La peur a un visa ancré surle futur/Elle s'insinue en toi comme de la poudre pure... En 2002, Nanard en refera une nouvelle version, qu'il glissera sur Arrêt Sur Image (édition augmentée, car Arrêt Sur Image, à la base, est sorti en 2001). Final anthologique : La peur c'est le corbeau penché sur le devoir, c'est du papier contre du désespoir, c'est de la dérision face à la misère noire, c'est depuis le début le chantage du pouvoir !

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Dos de pochette vinyle

Après une telle claque en face A, difficile de se dire que l'album a encore plein de choses à offrir. On a en effet vraiment l'impression que tout est dit, et on se souvient qu'il reste une face. Et quelle face ! Un peu plus longue que la première (elle dure dans les 19 minutes, un chouia moins), elle n'est pas conceptuelle, et offre six chansons indépendantes, et même construites chacune sur un rythme, un style différent. On a d'abord une ballade latino avec le grandiose Fortalerza (le vinyle indique un 'r' dans le titre, mais le CD crédite le morceau Fortaleza, sans le 'r'), Lavilliers nous embarque au Brésil, en compagnie d'une Argentine métisse d'indienne et de SS née à Buenos Aires. Elle portait à son poignet droit l'Embraça do Senhor do Bofim da Bahia... Une chanson reposante, avec flûte, guitare sèche... 4,15 minutes (morceau le plus long de la face B, autant le dire tout de suite) tellement belles qu'on en redemande. Place ensuite à un reggae-rock efficace, Bats-Toi, chanson bien énergique et revendicative, Lavilliers en forme. Le contraste avec Fortalerza et le morceau suivant n'en est que plus fort. Car après Bats-Toi, surgit La Promenade Des Anglais, morceau que Nanard, sur le Live Tour 80, dit avoir écrit à Nice sur le fameux front de mer du même nom. Et cette chanson est une ballade d'une douceur absolue, sur la vieillesse et la mort. Beau à trembler, voix apaisée (Bientôt la mort, et tu t'accroches à de vieux souvenirs pas beaux...). Puis, vient un délire, Rue De La Soif, chanson de bistrot (le final est d'ailleurs interprété en canon chorale bien viril) sur une femme fatale originaire de Cancale, et qui en fait voir des vertes et des pas mûres à son mec, à qui elle promet six balles dans la peau s'il va voir ailleurs. Le refrain est éloquent : Je suis mort d'une rafale, dans le port je m'étale... Très drôle ! Comme le morceau suivant, le trop court (1,45 minute) Ringard Pour Le Reggae, qui n'est pas reggae du tout, mais très rock et speedé, une chanson sur un mec qui aimerait bien être un rasta mais n'est qu'un blanc-bec, un zonard qu'a des papiers, un loubard des beaux quartiers... Ultra efficace et fendard. Et enfin, le final, un blues terrible, Fuckin' Life, et là, tout est dit.

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Pouvoirs est un chef d'oeuvre absolu, quel autre mot convient ? Interprétation bluffante, textes ciselés au canif, mélodies puissantes (Urubus, Fortalerza, Soeur De La Zone, La Promenade Des Anglais), une suite essentielle, sommet absolu de Lavilliers, en face A et des chansons mythiques sur la B, une ambiance de feu pendant toute la suite Pouvoirs/La Peur (le second clip plus bas offre la première partie, de La Peur (Intro) à Soeur De La Zone), suite que je vous offrirai bientôt en clips (le dernier morceau excepté, je n'ai pas trouvé La Peur en clip) sur le blog, séparément de cet article, d'ailleurs. Pour finir, c'est mon album préféré de Nanard, et un de mes albums préférés au monde (et pas seulement pour les disques français). Un des sommets du rock français, toutes périodes confondues. Son absence de succès commercial à sa sortie est limite une insulte. Lavilliers, quelques mois plus tard, se refera une santé commerciale avec O Gringo (sorti en 1980), album grandiose aussi, album mythique car celui du début du vrai succès, le Lavilliers nouveau (Traffic, La Salsa, Stand The Ghetto). O Gringo est grandiose, le second meilleur album de Lavilliers, mais son vrai sommet indépassable, c'est définitivement Pouvoirs ! Essentiel, donc !

FACE A (Pouvoirs/La Peur)

La Peur (Intro)

Frères De La Côte :

a) Frères De La Côte

b) Aventuriers De L'Entresol

c) Gens De Pouvoir

Soeur De La Zone

Frères Humains Synthétisés

Urubus

La Peur

FACE B

Fortalerza

Bats-Toi

La Promenade Des Anglais

Rue De La Soif

Ringard Pour Le Reggae

Fuckin' Life