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 Apocalypso. Tel était, à la base, le titre qu'Alain Bashung voulait donner à cet album, son quatrième opus studio. Ce qui explique plus que probablement la pochette signée Jean-Baptiste Mondino, photo d'un Bashung suant sur des percussions, entouré de toutes les flammes de l'Enfer, dans une chemise tellement moche qu'une loi est depuis passée pour en interdire le port dans les lieux publics. Reconnaissons que cette pochette correspondait bien au titre initial de l'album, mais pas au titre définitif (puisé dans les paroles de Lavabo) : Play Blessures. Ce disque date de 1982, a été enregistré en 1981, et s'il a été un bide cuisant à sa sortie (il a été totalement incompris), il est depuis considéré comme un des plus grands albums français qui soient, et, par extension, comme un des sommets de Bashung. Un Bashung qui, en 1981, après la sortie de Pizza et du tube Vertige De L'Amour qui s'y trouve, décide de cesser temporairement sa collaboration avec son ami le parolier Boris Bergman, pour se concentrer sur quelque chose de moins pop, de moins accessible. En gros, Bashung est tenté par le côté obscur de la Force, et si l'idée de suicide commercial n'est jamais envisageable, on peut clairement y penser. En fait, Bashung ne se sent pas prêt pour tout ce succès ; lui qui, de ses débuts dans les années 60 (aucun album, mais des singles sans succès, signés de son vrai nom, Baschung, avec un 'c') jusqu'au single Gaby Oh Gaby en 1980, n'aura aucun succès commercial. Bashung, d'un coup, en 1980/81, devient hype, trop vite, d'un coup, et ça le perturbe. Faut donc remettre les pendules à l'heure. Bashung se dit sûrement que s'il obtient du succès avec Play Blessures, alors il pourrait sans aucun doute sortir un concerto pour chasses d'eau de toilettes publiques et être assuré du soutien du public, tant qu'à faire. Grosso modo, il tente de l'expérimental, et comme pour exorciser le futur bide commercial, il s'entoure d'un parolier de génie qui lui concocte 8 des 10 titres de l'album (un autre est signé Bergman mais avait été écrit avant pour la bande-son du TVfilm Le Cimetière Des Voitures de Fernando Arrabal, dans lequel Bashung et Bergman jouent, et un autre encore est un court instrumental signé Bashung seul), pour les textes seulement, car musicalement, c'est Bashung. Ce parolier, c'est Patrick Juvet. Mais non, j'déconne ! C'est le grand, l'illustre, l'incomparable, l'irremplaçable Serge Gainsbourg.

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Avec une telle pointure pour les textes, Bashung sait qu'il va attirer l'attention. A l'époque, Gainsbourg, définitivement, écrit plus pour les autres que pour lui : pour Jane Birkin, Jacques Dutronc, Isabelle Adjani, Alain Chamfort, et même (sic) Catherine Deneuve. Gainsbourg est alors dans une phase noire, Gainsbarre prend le dessus, clairement. Avec Bashung, il va faire un disque d'une noirceur d'encre. Les textes sont désabusés, parlent de crise, de solitude, de colère, de frustrations, de sexe, de mort... Musicalement, c'est pas Chantal Goya non plus ! L'album s'ouvre sur une sorte de mélodie de sirènes d'alarme, des claviers sous influence Suicide qui tissent des mélodies syncopées, dissonnantes, malsaines. C'Est Comment Qu'On Freine ?, s'appelle ce morceau, dont la mélodie d'alarme est réutilisée (et renforcée) pour le court instrumental Prise Femelle (1 minute et des poussières) situé trois titres plus loin. Pousse ton g'nou, j'passe la troisième, ça fait jamais qu'une borne que tu m'aimes, j'sais pas si j'veux t'connaître plus loin... La voix du Bash' est désincarnée, froide, rauque. Même si vous ne comprenez pas le français, vous savez, à entendre sa voix, que ce qu'il chante n'est pas follement joyeux. Aucune des chansons de l'album n'est joyeuse, aucune. Aucun ne sera un tube, aussi, mais des classiques, il y en à, en revanche, quasiment tout, en fait : Volontaire, J'Croise Aux Hébrides, Junge Männer (le morceau signé Bergman, 3 minutes robotiques chantées en allemand, ambiance Kraftwerk/Suicide, voix androïdale), C'Est Comment Qu'On Freine ?, Martine Boude, Scènes De Manager, Lavabo... Le disque, en vinyle, dure dans les 34 minutes, le CD, lui, rajoute trois titres, issus de la bande-son du TVfilm d'Arrabal et signés Bergman pour les textes, Strip Now, Bistouri Scalpel et Procession, 14 minutes (!!) instrumentales inspirées par C'Est Comment Qu'On Freine ?, le tout (le CD) atteint quasiment une heure. Ces trois bonus-tracks, ces 25 minutes supplémentaires, sont remarquables, mais sont à réserver aux fans absolus de Bashung et de Play Blessures. L'album, sinon, se suffit largement avec ses 10 titres d'origine.

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Bashung sait s'entourer de grands musiciens. Ceux de Play Blessures l'accompagneront encore sur l'album suivant (Figure Imposée, 1983, une sorte de Play Blessures bis qui ne fonctionne vraiment pas aussi bien), et sont représentés sur la photo ci-dessus, issue de la sous-pochette de l'album (de l'autre côté, les paroles). De gauche à droite, de haut en bas, Philippe Draï (batterie, percussions), Olivier 'Ollie' Guindon (guitares), Manfred 'le Prince de Clichy' Kovacic (claviers, saxophone) et François Delage (basse). Bashung tient l'harmonica (Draï aussi) et un peu de guitare. Tous sont exceptionnels, les claviers de Kovacic restent longtemps en mémoire. Ce backing-band, souvent appelé KGDD (initiales de leurs noms), est un des meilleurs qu'a connu Bashung. On pardonnera les postures très surjouées, les poses un peu ridicules, qu'ils prennent sur les photos. Idem pour les tenues. Musicalement, ils sont sans défauts, je vous rassure. La basse de Delage rythme le propos sur tous les titres, la batterie de Draï (un des meilleurs batteurs hexagonaux) est parfaite, la guitare de Guindon sait être aressive ou doucereuse, quand il faut (J'Croise Aux Hébrides : très aérien ; J'Envisage : très cinglant). Ils ne jouent pas tous sur Junge Männer, rapport au fait que le morceau a été enregistré un peu avant les autres. Retour un peu aux morceaux, maintenant que le KGDD est décrit. J'Croise Aux Hébrides est une complainte admirable sur un chanteur disparu qui n'est autre que Bashung lui-même, mort de soif dans le désert de Gaby... On sent que Bashung est hanté par le succès de Gaby Oh Gaby et qu'il veut dire ici que ce succès n'était, pour lui, qu'une méprise, après tout, la chanson devait être une face B de single (et sera finalement la face A, la B sera occupée par Elle S'Fait Rougir Toute Seule, qui aurait du être le single)... Autres grandes chansons, Martine Boude, qui parle d'une jeune femme assez étrange (Martine dit 'je veux pas qu'on m'aime mais je veux quand même'/J'sais pas c'qui lui passe par la tête, des fois c'est qu'des beignes...) et est interprétée par un Bashung remarquable de neutralité, voix aussi boudeuse que la Martine de la chanson. Scènes De Manager est un régal avec un Bashung assez narquois et une mélodie très Suicide, Volontaire possède des claviers à la The Cure/Joy Division, je pense énormément à l'album Faith de The Cure en entendant ce morceau, personnellement. Lavabo est un morceau tétanisant, Trompé D'Erection, avec son rythme rock'n'roll/rockabilly synthétique, Gene Vincent sous Pere Ubu, est limite assez drôle (la chanson parle de cul, notamment), mais on sent quand même une bonne grosse froideur derrière tout ça. J'Envisage est très violent, musicalement parlant, on sent le morceau perpétuellement sur le fil du rasoir, en équilibre au-dessus de mille kilomètres de vide et d'un tapis de tessons de bouteilles au sol à l'arrivée. Là, Bashung chante avec une voix d'écorché vif qui ne lui ressemble pas, mais est imparable.

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Play Blessures, comme je l'ai dit plus haut, sera un four à sa sortie, le disque sera qualifié de désastre, trop sombre, trop synthétique, inaudible. Télérama clamera clairement qu'il trouvera le résultat affreux...Pour, 30 ans plus tard, encenser le disque et le qualifier de meilleur album français (ou d'un des meilleurs) de ces 30 dernières années. Retournement de veste si brutal qu'elle a du craquer de tous côtés. Mais c'est vrai, ce disque, qui prend du temps pour être apprécié, est bel et bien un chef d'oeuvre, un des meilleurs albums de ces 30 dernières années (il fête justement ses 30 ans en 2012 ; comme moi), et un des sommets de Bashung. Personnellement, c'est mon album préféré du chanteur, et sans doute, aussi, mon album français préféré, enfin, un de mes grands préférés parmi mes préférés, en concurrence avec Vu De L'Extérieur de Gainsbourg (sans doute le N°1 tout compte fait, Alertez Les Bébés ! d'Higelin (qui serait troisième), Les Marquises de Brel (quatrième) et, en cinquième, un autre Bashung, Bleu Pétrole. Et je pense aussi que Play Blessures est le sommet de Bashung, oui, devant Fantaisie Militaire, qui est pourtant imparable aussi. Vous me direz, et vous aurez raison, que les deux albums ne se ressemblent pas. C'est juste question de goût. Mais Play Blessures est un des disques les plus séminaux du rock français. En 1982, si on excepte les Rennais de Marquis De Sade (leur Rue De Siam sorti un an plus tôt) et le Seppuku de Taxi Girl, il faut lutter pour trouver un disque aussi froid, cold-wave, désincarné et oppressant que ce sommet de la collaboration Bashung/Gainsbourg, collaboration unique (un seul album) et parfaite. Un sommet absolu.

FACE A

C'Est Comment Qu'On Freine

Scènes De Manager

Volontaire

Prise Femelle

Martine Boude

FACE B

Lavabo

J'Envisage

J'Croise Aux Hébrides

Junge Männer

Trompé D'Erection