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Spirit of Ecstasy. Décemment, il est difficile d'aimer Serge Gainsbourg sans porter un culte à cet album-ci. C'est un peu comme aimer Miles Davis et ne pas aimer Kind Of Blue ou In A Silent Way. Cet album est tellement puissant, beau, fort, intemporel, qu'il est difficile à chroniquer. C'est la deuxième fois (et probablement la dernière) que je l'aborde ici, cette chronique étant le remplacement de l'ancienne, et je sens que je vais avoir du mal, comme la dernière fois, sans doute plus que la dernière fois, à aligner des mots, des phrases, à son sujet. Histoire De Melody Nelson. Album mythique sorti en 1971 sous une belle pochette bleue avec une photo de Jane Birkin en recto, une Jane qui était, à l'époque, enceinte de Charlotte, donc on peut dire qu'il y à deux personnes sur cette photo. Jane y est seins nus (mais les bras, qui tiennent une peluche, masquent pudiquement sa poitrine), en jean rapiécé, pieds nus et arborant une perruque rousse. Selon les dires de Jane elle-même, la peluche a terminé sa vie en même temps que Serge, elle serait dans le cercueil de Gainsbourg. Cette photo de Tony Frank est une des plus fameuses de l'histoire. Elle cache un disque court (28 minutes, pour seulement 7 titres, dont deux dépassent les 7 minutes) mais d'une richesse telle que dans 150 ans, malgré ce qu'en chantait Raphaël, on s'en souviendra encore. Quand Charlotte s'est vraiment lancée dans la musique, au cours des années 2000, avec son album 5:55, un des morceaux au moins (The Song That We Sing) possédait des arrangements typiques de ceux que Jean-Claude Vannier a agencés pour l'album de Gainsbourg. On ne compte d'ailleurs plus les artistes, beaucoup anglophones, qui se revendiquent de cet album : Beck (qui collaborera avec Charlotte Gainsbourg), Pulp (Jarvis Cocker, le leader du groupe, collaborera aussi avec elle), Air (des Français, eux, qui portent un tel culte à l'album qu'un de leurs morceaux, La Femme D'Argent, sur Moon Safari, est une sorte de relecture de Melody), The Divine Comedy...

SG3

Verso de pochette (ici, une réédition pressée aux USA par le label Light In The Attic, mais le visuel reste le même pour le pressage original)

Sorti en 1971 donc, arrangé par Vannier donc (le même Vannier qui, un jour, au cours des années 70, sortira un remarquable album instrumental, L'Enfant Assassin Des Mouches, que je ne peux que vous conseiller d'écouter), enregistré avec des musiciens méconnus (on a parlé d'un groupe de rock anglais du nom imprononçable de Rumpelstiltskin, c'est probable que ça soient eux, mais aucun musicien n'est crédité sur les masters, apparemment), Histoire De Melody Nelson est un régal. On y trouve pas mal des obsessions gainsbourgiennes : le sexe sordide, le romantisme noir, baudelairien, un certain goût pour la provocation. L'album raconte une histoire, il est férocement déconseillé d'écouter l'album en mode shuffle ou en sautant des morceaux. Dans l'ordre, ou rien du tout. L'album est, littéralement, un film auditif (en fin d'année 1971, pour la TV, un court-métrage illustrant l'intégralité de l'album sera fait et diffusé, un vidéo-clip géant et arty). Melody, le premier morceau, qui dépasse les 7 minutes, nous embarque directement dans la Rolls-Royce modèle Silver Ghost, de 1910, que Gainsbourg s'était vraiment acheté à l'époque (alors qu'il n'avait pas le permis de conduire), une sublime bagnole avec, en bouchon de radiateur, une vénus d'argent (la fameuse Femme D'Argent de Air, évidemment), qu'il conservera des années après avoir revendu la voiture. Le narrateur, Serge probablement (son nom n'est jamais donné), roule sur une route isolée, mal éclairée, et il va percuter une jeune fille qui circulait en vélo. Une jeune fille de 14 automnes et 15 étés (pas de suspense inutile avec cet album : dès le deuxième morceau, Ballade De Melody Nelson, on apprend que les jours de la jeune fille sont comptés, on sait déjà la fin), à l'accent anglais délicieux, une rousse (et c'est leur couleur naturelle) qui dit s'appeler Melody Nelson et que le narrateur embarque avec lui. 

- Tu t'appelles comment ?

- Melody...

- Melody comment ?

- ...Melody Nelson...

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Tous deux vont vivre un amour fou (Valse De Melody, splendeur absolue), court mais intense, la jeune Melody le rend fou d'elle (Ah ! Melody), la suite de l'aventure est des plus faciles à imaginer : se rendant dans une maison de rendez-vous à la facade discrète (L'Hôtel Particulier), le narrateur et Melody réservent une chambre afin de consommer l'acte d'amour (En Melody, instrumental au titre en double sens rempli de guitares en cocotte et de rires étouffés d'une Jane Birkin vraisemblablement chatouillée, pendant l'enregistrement, par son frangin Andrew), le narrateur la dépucèle au passage, et oui, je sais, elle n'a que 14 ans, et lui, clairement plus que le double, on parle de pédophilie, là, comme dans le Lolita de Nabokov qui semble bien avoir été une source d'inspiration pour Gainsbourg. Mineure détournée de l'attraction des astres. Dans le fameux hôtel particulier, dans cette chambre réservée, la 44, la chambre de Cléopâtre, avec des décors rococos (des nègres portant des flambeaux), l'acte est donc consommé. La jeune Melody doit retourner chez elle, malheureusement, et elle embarque à Orly (du moins, j'imagine) dans un avion, un 747, qui (Cargo Culte, morceau final, aussi long que Melody, et qui en est un miroir musical) finira par se crasher. Le narrateur, fou de douleur, en vient, comme les indigènes de Papouasie, à pratiquer le fameux culte du cargo, espérant faire se crasher, par la force de la prière, ces gros oiseaux de métal qui passent au-dessus de leurs villages. Où est-tu, Melody, et ton corps disloqué hante-il l'archipel que peuplent les sirènes ? Ce morceau final, avec ses orchestrations sublimes, ses choeurs déments de beauté, achève à la perfection un album d'une maîtrise totale, que l'on écoute comme un lirait un roman (disons plutôt une nouvelle, vu la durée) passionnant. Musicalement, c'est parfait, la basse, audible dès les premières secondes (il est conseillé d'écouter l'album au casque, ou dans un endroit bien calme, pas en voiture, pas en fond sonore d'un repas), vous embarque, et le chant, souvent murmuré, talk over, de Gainsbourg, est frissonnant. Les textes, n'en parlons pas, c'est imagé, poétique, romantique, parfois provoc' (mais rien de comparable avec ce que Gainsbourg fera une douzaine d'années plus tard), toujours magistral. On trouvera peu d'albums de la trempe de cette Histoire De Melody Nelson. Dois-je préciser, en final, que malgré la réussite totale de l'album, le succès, à la sortie, ne sera pas vraiment au rendez-vous ? Ce n'est que plusieurs années plus tard que l'album gagnera son statut actuel. Bien que mon album préféré de Gainsbourg soit le suivant, Vu De L'Extérieur, ce disque de 1971 est clairement son sommet.

FACE A

Melody

Ballade De Melody Nelson

Valse De Melody

Ah ! Melody

FACE B

L'Hôtel Particulier

En Melody

Cargo Culte