T1

On en parle encore en 2018, et la tournée de reformation, sous le nom des Insus ?, avec double live et DVD/BR live à la clé, a encore renforcé la réputation : oui, Téléphone est probablement le meilleur groupe de rock français, devant Noir Désir qui, pourtant, dans le genre, est d'enfer aussi (disons que les deux groupes se complètent pas mal, les seconds ayant à peu près démarré leur carrière au moment où les premiers, pour faire un jeu de mots téléphoné sur leur nom, ont raccroché, 1986). Téléphone, dont le premier nom était un simple "!" (oui, un point d'exclamation) avant qu'on ne leur fasse gentiment remarquer qu'il était difficile de prononcer "!", a été fondé en 1976. Deux des membres, Corinne Marienneau (basse) et Louis Bertignac (guitare), venaient de quitter un groupe du nom de Shakin' Street, groupe de rock fondé par Eric Levi (futur compositeur de la musique des Visiteurs et principal musicien du groupe ERA) et la chanteuse Fabienne Shine ; les deux autres futurs membres de Téléphone, Richard Kolinka (batterie) et Jean-Louis Aubert (chant, guitare), avaient eux un groupe du nom de Semolina. Aubert n'y était que guitariste. Ils avaient un bassiste/chanteur qui, peu avant leur premier concert, s'est barré. Kolinka connaissait Louis Bertignac, l'a appelé en aide. Louis est arrivé avec Corinne, avec qui il sortait à l'époque.

T2

Les quatre musiciens s'entendent bien, Bertignac et Marienneau quittent Shakin' Street et Téléphone se forme donc. Malgré la réticence première d'Aubert, qui pensait qu'une femme dans un groupe entraînerait par la suite des emmerdes (de ce point de vue-là, il n'a pas eu tort, et Marienneau ne fera pas partie de la reformation du groupe). Le concert donné par le groupe fraîchement formé, qui aurait dû être donc un concert de Semolina, fera que le groupe sentira une vraie alchimie entre eux, et avec l'aide d'un ami transformé en manager, ils s'officialisent et parcourent le territoire à travers les MJC et salles de spectacles. La RATP, début 1977, les engage pour un concert gratuit à la station de métro République, le succès est tel que la ligne 11 est fermée pour raison d'embouteillage ! Ils jouent en première partie des punks anglais Eddie & The Hot Rods et auront plus de succès qu'eux, jouent en première partie de Television (groupe punk américain), ce qui n'est pas sans humour, vu les noms des deux groupes ! Le groupe est signé par Pathé-Marconi/EMI, et son premier album, éponyme (mais parfois appelé Anna, titre de la première chanson) sera enregistré non pas à Paris, mais à Londres, au studio Eden, en, selon la légende, 17 jours (il sortira en novembre), produit par Mike Thorne (Wire). Court (34 minutes, 9 titres), Téléphone est un disque expéditif, l'album punk du groupe, sorti en une année justement punk, 1977. On y trouve pas moins de 6 gros classiques du groupe, et au cours de leur tournée Les Insus ?, le groupe reformé a, je pense, interprété l'ensemble des morceaux, pas au cours d'un même concert, mais dans l'ensemble. 

T3

Cet album, incontestablement mon préféré des cinq opus studio du groupe, est peut-être bien leur meilleur, car le plus direct-aux-couilles. Le son est immense, mais sans fioritures. Pas de cuivres, d'arrangements lyriques, de claviers. Deux guitares, une basse, une batterie, un chanteur, des choeurs, c'est tout. Les morceaux sont courts, sauf le dernier, Flipper, qui dure 6 minutes. Ce morceau est légendaire : un riff inoubliable, des paroles amusantes mais sensées sur les différents moments de la vie (enfance, adulte, vieillesse), comparés à des parties de flipper (On joue sa vie comme on joue au flipper/Déjà tout môme on flippe de bumper en bumper). Aubert est en grande forme tout du long non seulement de Flipper (qui, en live, il me semble, atteindra de belles proportions, genre 15 minutes, parfois), mais de l'album. Ce disque à la pochette décontractée (le groupe 'surpris' en pleine déconne à la sortie d'une rame de métro) est légendaire. Il s'ouvre en fanfare sur le court et réjouissant Anna, aux choeurs irrésistibles, à la guitare sensationnelle, aux paroles certes très connes (Anna, si sauvage rime avec cage et amour avec toujours) mais on pardonne tout à Téléphone, ils étaient jeunes, ils étaient bons, ils étaient rock, plus rock que Johnny, Eddy et Dick Rivers réunis. Sur La Route et j'en ai rien à fout' (bien des années plus tard, Raphaël fera une chanson de ce titre - De Palmas aussi -, chanson qu'il chantera d'ailleurs en duo avec Aubert, mais mis à part les homonymies, rien à voir) est plus calme en apparence, mais remarquable ; Dans Ton Lit, avec un riff qui ressemble beaucoup, en plus rapide, à celui du Custard Pie de Led Zeppelin, est un petit rock sans prétention, très efficace. Le Vaudou (Est Toujours Debout), très court (2 minutes et des poussières), est jubilatoire (Quand je suis nééééé, j'ai criiiiiééééééééééé). Téléphomme est inoubliable, parfait, hors du temps et de ce monde (le solo de guitare...) et achève la face A en donnant envie d'écouter la B. Une voix me dit de faire le 15, 450 15 48, d'attendre les trois tons, et puis faire le 12, raccrocher, faire le 13, le 14, et puis attendre, atteeeeendre... Hygiaphone, un rock à la Chuck Berry, est cultissime, direct, on ne s'en lasse pas. Métro (C'Est Trop), au rythme tel que le métro entre deux stations, est tout aussi culte et parfait. Prends Ce Que Tu Veux, dont le riff me fait beaucoup penser, en plus rapide, au Sweet Leaf de Black Sabbath dont on parle pas mal sur le blog en ce moment, est peut-être le morceau le moins grandiose de l'album, mais beaucoup de groupes de rock français moins talentueux que Téléphone s'en contenteraient bienet ça serait leur meilleure chanson. Et puis Flipper, donc, Flipper. Avec tout ça, comment voulez-vous, braves gens, que ce disque ne soit pas un chef d'oeuvre de rock français, un des meilleurs albums de rock made in notre pays ? La suite de la discographie du groupe sera également remarquable, mais ce premier album reste probablement leur meilleur en raison de son côté urgent. On ne s'en lasse pas. Oh, mais tiens-le toi pour dit, ce soir on va s'aimeeeeeeer...

FACE A

Anna

Sur La Route

Dans Ton Lit

Le Vaudou (Est Toujours Debout)

Téléphomme

FACE B

Hygiaphone

Métro (C'Est Trop)

Prends Ce Que Tu Veux

Flipper