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Quand je pense à tous les chanteurs français (ou francophones) que j'adore, et que j'essaie de les classer par préférence, je souffre. Il m'est vraiment impossible d'en choisir un et de les mettre au-dessus de tous les autres. Mais, des fois, je me dis que Gérard Manset mériterait bien la tête du classement, la première marche du podium, l'oie du jour de fête (des fans de La Tour Sombre parmi vous ?). Je me reprends cependant assez rapidement, par respect pour Brel, Gainsbourg, Nino Ferrer, Higelin, Bashung, Voulzy, Charlebois, Brassens, qui tous ou presque mériteraient aussi pareil honneur. Mais la discographie de Manset laisse rêveur. ongeur aussi à cause de la manière dont il l'a gérée mais rêveur parce qu'elle est tout simplement parfaite. Aucun mauvais album. Aucun. Même s'il a fait, allez, deux-trois albums moins immenses que le reste (entre 1981 et 1982 précisément), ces trois albums, L'Atelier Du Crabe, Le Train Du Soir, Comme Un Guerrier, offrent leur sélection de morceaux de choix, et il serait difficile de faire un album avec les morceaux les moins aboutis de cette trilogie, l'album ainsi assemblé serait trop court pour mériter ce titre. Manset a démarré sa carrière en 1968, son premier single, Animal On Est Mal, est même sorti pendant les évênements de Mai 68, timing moyen parce que les gens avaient autre chose à foutre qu'à écouter des disques chez eux à l'époque. Un premier album sans titre (et avec cette chanson dessus) en 1968, que Manset ressortira deux ans plus tard sous une autre pochette, avec deux titres virés et remplacés. Un pressage de l'édition originale vaut tellement cher que c'est inabordable (sur Internet, des gens le vendent 1000 euros), et un pressage de la seconde version vaut, aussi, cher. Surtout que, comme pas mal de ses albums, ce n'est jamais sorti en CD. Je ne vais pas revenir dessus, mais ayant le contrôle total de son catalogue (chose très très rare), Manset fait ce qu'il veut avec, et il ne s'est pas gêné : albums absents en CD, ou éditions CD qui mélangent des morceaux de deux-trois albums (avec des morceaux de ces albums originaux qui manquent encore en format CD), remontage de certains morceaux (des lignes de texte virées, des réarrangements, des coupes...).

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Ecouter Manset en CD, sauf à partir de 1984 (l'album Lumières est le premier sorti en CD, tel quel, sans rien changé, et les suivants pareil ; dès Revivre en 1991, ils sortent directos en CD), c'est cauchemardesque, pour quiconque connaît les albums via le vinyle. Bref, écouter Manset, c'est l'écouter en vinyle, seule façon d'avoir les albums originaux. Il y à même un album, son troisième, de 1972, sans titre, que l'on a longtemps cru perdu, Manset ayant dit avoir détruit les masters (l'album sortira en CD en 2017, en version limitée). Pour l'album qui nous intéresse ici, c'est son sixième opus, il date de 1978, et lui aussi n'existe pas en CD, tel quel. Il y à bien un CD (dans le coffret Mansetlandia et vendu séparément du coffret) qui porte son titre, mais tout n'y est pas, et on a aussi des titres d'autres albums dedans... Cet album, c'est 2870, dont la pochette, signée Hipgnosis, ne laisse pas d'interroger : pourquoi ce masque d'escrime, sur fond de mégalopole ? Pochette qui en cache une autre (la sous-pochette, photo d'un Manset barbu et à l'air pénétré) qui en cache une autre (sous-sous-pochette proposant les paroles) qui cache le disque, qui offre 6 titres (pour environ 36 minutes), 6 titres qui font de ce sixième Manset, qui ne sera pas un succès monumental, un des plus grands albums jamais faits en France, tous genres confondus. Tentative réussie, mais partielle (tout l'album n'est pas de ce genre) de rock progressif floydien français, 2870 offre le morceau-titre, long de presque un quart d'heure, occupant quasiment toute la face B, un morceau de SF mansetien relativement avare en paroles (sur un enfant dans une ville du futur, en 2870) mais riche en envolées guitaristiques gilmouriennes (Manset voulait une orgie de guitares) et en effets sonores futuristes (nappes de synthés), le tout, tissant un climat oppressant, dickien, et rendant le morceau absolument inoubliable. Ton Âme Heureuse (et sa fausse intro, shuntée des éditions CD), chanson classique dans sa forme, semble presque intrus, à la suite et en final de l'album. 

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La face A offre quatre morceaux, tous réussis. Un Homme, Une Femme fait très variétés de l'époque, mais en mode hé c'est pas mal, ça, et s'il s'agit du morceau le moins grandiose de l'album, beaucoup de chanteurs de variétés de l'époque et d'après tueraient un avion charter rempli d'enfants pour avoir une chanson de ce niveau dans leur répertoire. Amis est une douce complainte, bucolique, sur laquelle la voix de Manset semble un peu filtrée (ou alors c'est la production, signée Manset, qui est moins bonne sur ce morceau, qui achève la face A, que sur le reste). Jésus, qui ouvre le disque, est une chanson qui, j'imagine, doit gêner Manset depuis (il n'est pas super tendre avec Jésus, en même temps), les éditions CD les plus récentes de ce morceau en shuntent des bribes de paroles, morceau caviardé à outrance, un vrai massacre... Une chanson drivée par le piano, et baignée d'orchestrations lyriques du plus bel effet. Sensationnel. De même que Le Pont (le seul titre qui, sur le CD 2870 issu de Mansetlandia, manque à l'appel ; les si les 5 autres titres y sont, c'est dans le désordre et entremêlés de morceaux d'autres albums), considérée comme une des plus belles chansons du répertoire de Manset, sans doute est-ce pour ça qu'il l'a écartée de la version CD homonyme de l'album, et placé le morceau ailleurs... Une chanson qui laisse admiratif. 2870 dans son ensemble laisse totalement admiratif ; avec le cru de 72, Royaume De Siam, Lumières et Matrice, c'est un de ses sommets. Sans oublier La Mort D'Orion de 1970, qui est quand même un peu à part. 

FACE A

Jésus

Le Pont

Un Homme, Une Femme

Amis

FACE B

2870

Ton Âme Heureuse