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En 1983, sous une belle pochette en forme de clap de cinéma, sort En Concert, le premier live, double, et excellentissime, d'Hubert-Félix Thiéfaine. Ce dernier a fait une tournée cartonneuse, afin de promouvoir Soleil Cherche Futur (1982), excellent album offrant quelques immenses classiques du chanteur de Dole. Mais peu de temps après sa tournée, HFT se viande en moto comme un gros connard. On le croira mort selon le même genre de rumeurs qui, un jour ou l'autre, pulluleront au sujet d'Adjani (pour ne citer qu'elle). Non, le Jurassien n'est pas mort, il est blessé seulement, il est vachement fort (merci Renaud), mais il ne peut plus jouer de guitare, bras dans le plâtre, et il déprime aussi, clairement, parce qu'il ne peut plus composer, forcément. Alors, tandis qu'il va écrire quelques unes des chansons les plus sinistres, sombres, glauques de sa carrière, il va se faire aider par son guitariste, Claude Mairet, qui va composer, seul, l'intégralité de ce qui sera son sixième album studio, sorti en 1984 : Alambic/Sortie-Sud. Comme Koamae le dit si bien dans sa chronique située plus bas, c'est un disque court, le plus court de Thiéfaine (presque 34 minutes), et ce n'est pas difficile de le comprendre : HFT l'a sorti rapidement afin que l'on cesse de dire, à tort et à travers, qu'il est soit mort, soit dans un état tel qu'il ne peut plus continuer. C'est aussi un disque qui n'est pas, officiellement, un album de Thiéfaine, mais de Thiéfaine et Mairet, car le guitariste est crédité, officiellement, comme co-auteur de l'album, ce qui est bien normal, vu que les mélodies sont, toutes, entièrement signées de sa main. Elles sonnent pourtant totalement thiéfainiennes.

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N'offrant que 7 titres, Alambic/Sortie-Sud, qui ne marchera pas très fort à sa sortie, est un chef d'oeuvre de cold-wave à la française, un des albums les plus forts du genre avec le Rue De Siam de Marquis De Sade et le Seppuku de Taxi Girl. La pochette est au diapason, on voit HFT assis sur un matelas, de dos, torse-nu, à regarder un antique transistor, la pièce est emplie de fumée, les teintes sont bleu-nuit, une porte est entrebaillée, une valise est près du lit, c'est tout sauf joyeux. Les chansons suivent. Sur des tapis new-wave glauque (cold-wave, donc) à la The Cure ou Magazine, Thiéfaine nous étale sa dépression au grand jour, ses renforts alcoolisés (Whiskeuses Images Again) ou pire qu'alcoolisés (Nyctalopus Airlines). Aucun tube ici, mais aucune chanson n'est de nature à faire danser ou à passer à la radio. Buenas Noches, Jo est d'une sordidité à l'épreuve des balles, c'est poisseux, glauque, blafard, putride, tout ce que vous voulez, c'est aussi remarquable. Stalag-Tilt, qui ouvre le disque, est une tuerie à la mélodie robotique et froide, et aux paroles (Reviens, sans toi mon cas est périmé) tout aussi réfrigérées, annonnées d'une voix tremblotante et sous-humaine par un Thiéfaine que l'on sent vraiment au bord du précipice. L'intro parlée du meilleur morceau de l'album, Un Vendredi 13 A 5 Heures, est du Thiéfaine pur jus de fruits pressé avec amour, mais en mode j'suis pas bien à faire frémir. C'est du total absurde, mais du genre qui ne donne pas envie de rire, l'heure est trop grave. Le morceau, avec sa guitare carillonnante, est un sommet absolu dont je ne me lasserai jamais.

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L'album, dans sa totalité, est un sommet, mais il faut prendre son temps de l'écouter plusieurs fois, de s'en imprégner, de s'intéresser aux paroles (heureusement présentes aussi bien sur le vinyle que le CD), parce que ce n'est vraiment pas un album chaleureux et commercial. C'est au contraire un disque intérieur, sombre, glacial, hautement dépressif, qui reflète donc très bien l'état d'esprit de Thiéfaine à l'époque. Un disque-catharsis par excellence, qui ne sera pas un gros succès. Thiéfaine, remis en selle cependant, et totalement guéri de ses blessures physiques, remontera sur scène : en 1985, il sortira son deuxième live, En Concert Volume 2, un disque excellent (mais pas un double live, en revanche) offrant notamment des morceaux de cet anthologique (vraiment, pour moi, son meilleur album) Alambic/Sortie-Sud dans d'excellentes versions. Puis il refait un disque en 1986, j'en reparle demain, un disque qui va entamer une sorte de nouvelle période pour lui, sa troisième déjà, en même pas 10 ans de carrière. Nouvelle période qui, hélas, ne sera pas sa meilleure, loin de là...

Chronique complémentaire de Koamae :

Aussi grandiose qu'il puisse être, ce disque a une histoire bien particulière. Après deux albums dantesques, Dernières Balises (Avant Mutation) et Soleil Cherche Futur, Thiéfaine va s'offrir une tournée dantesque qui sera magnifiquement bien représentée par le double En Concert sorti en 1983. Peu de temps après, Thiéfaine sort gravement blessé d'un accident de moto. Des rumeurs circulent sur une possible mort de l'artiste. Alors qu'il est bien vivant, mais incapable de tenir une guitare dans ses mains. C'est pourquoi son grand pote Claude Mairet va lui composer tout son nouvel album, sorti en 1984 dans l'extrême urgence, pour décliner les sales rumeurs. Thiéfaine fait les paroles, Mairet fait la musique. Ce pourquoi le disque n'est pas signé Hubert-Félix Thiéfaine, mais bel et bien Thiéfaine/Mairet. Il n'en demeure pas moins un grand disque, parlant d'alcool, de drogue, de suicide, de sexe, mal famé. Bref, l'album reflète l'état dans lequel Thiéfaine était en l'écrivant : dépressif.

L'album n'aura pas vraiment un grand succès, probablement trop noir... Cela n'empêchera pas HFT de faire une seconde tournée dantesque en 1985, représentée quant à elle par En Concert, Volume 2, qui cette fois sera un disque simple.

L'album s'ouvre et se ferme sur deux classiques. Voici donc sept morceaux grandioses, histoire de passer 34 minutes suicidaires. C'est l'album le plus court de l'histoire de HFT, et quand on connaît l'histoire, on comprend pourquoi.

Stalag-Tilt ouvre donc magnifiquement bien l'album. Album sauce synthé, prouvant que la père Mairet ne joue pas que de la gratte. Se poursuivant sur un délire, Whiskeuses Images Again, l'album connaît son premier sommet avec le trosième morceau Nyctalopus Airline. Morceau vraiment fantastique, où l'on ressent la dépression. C'est noir, c'est vraiment grandiose. Je vous le disais, cet album a été enregistré avec un HFT en très mauvaise santé, et très mal dans sa peau, aussi bien physiquement que psychologiquement. Dans sa discographie, cet album représente le masochisme. Voici qu'arrive le morceau le plus rock de l'album, Femme De Loth. Avec son intro calme, qui déboule sur un rock puissant qui termine la face A.

La face B s'ouvre sur un morceau, et bon dieu quel morceau...Nous avons-là Buenas Noches Jo. On en a connu des morceaux hard sur le sexe avec HFT (Cabaret Sainte-Lilith, Exit To Chatagoune-Goune...), mais celui-là est sans doute le plus trash de tous. Il me faisait vraiment peur quand j'étais petit, avec ses choeurs chaotiques, et c'est tellement sombre, bordel...Enfin voici un second sommet pour l'album: Un Vendredi 13 à 5 Heures. Je m'incline devant un morceau aussi grandiose, vraiment, chapeau. Comment ne pas résister à cette intro sublimissime:

Ce sera sans doute le jour de l'immatriculée contraception ou une connerie comme ça... Cette année-là, exceptionnellement, le 15 Août tombera un Vendredi 13 et j'apprendrai par Radio Mongol International la nouvelle de cette catastrophe aérienne dans le secteur septentrional de mes hémisphères cérébelleux... Là où je mouille mes tankers de lucidité comique les nuits où je descends la dernière avenue du globe en traînant ma tête dans un sac en plastique... Un Vendredi 13 à 5 heures...

Et pour finir, troisième véritable chef d'oeuvre de cet album grandiose, Chambre 2023 Et Des Poussières. Là encore on ne peut que s'incliner devant un tel chef d'oeuvre.

Voilà, si vous cherchez un album suicidaire, c'est l'idéal. Un seul message à vous faire passer : bonne continuation...

FACE A

Stalag-Tilt

Whiskeuses Images Again

Nyctalopus Airline

Femme De Loth

FACE B

Buenas Noches Jo

Un Vendredi 13 A 5 Heures

Chambre 2023 Et Des Poussières