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 Christophe, de son vrai nom Daniel Bevilacqua, d'origine italienne, s'est fait connaître en 1965 avec deux chansons immortelles, Aline et Les Marionnettes. Voix fluette, regard habité, et, à l'époque, très propre sur lui, pas encore de moustache, de cheveux longs. Il devient rapidement une des icônes de la chanson française de la fin des sixties, et, en grand fan d'automobiles, participe également en tant que pilote à des courses. Après avoir, en 1967, signé la bande-son du film La Route De Salina de Lautner (un navet), il plonge, lentement, sa popularité baisse, il devient assez rapidemet has-been, grillé, fini. C'est à cette période qu'il opte pour un nouveau look, qui restera le sien, moustache, cheveux plus longs, attitude de dandy/latin lover. En 1971, il incorpore la maison de disques Motors, de Francis Dreyfus, et connaît à nouveau un petit succès via quelques chansons comme Rock Monsieur ou Mes Passagères, mais il faudra attendre 1973 pour que le vrai, le gros déclic ne se fasse. Dreyfus a une idée de génie : mettre en relation Christophe avec un jeunot, compositeur et parolier, musicien au lourd passif musical (fils d'un des plus grands compositeurs de musiques de films au monde), Jean-Michel Jarre. Fils de Maurice, comme chacun le sait. En cette année 1973, Jarre a signé, ou signera dans les mois à venir, la musique du film Les Granges Brûlées de Chapot, mais, avec Christophe, collaboration qui durera deux albums, il ne compose rien, se contentant d'écrire. C'est d'ailleurs assez amusant de se dire que Jarre, futur auteur de merveilles comme Oxygène et Equinoxe (mais aussi de trucs franchement moins bons et plus nombreux que les réussites), est à l'écriture, et non pas à la composition musicale. Car pas mal de choses, sur cet album de 1973, leur première collaboration, sont musicalement assez proches de Jarre Jr !

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Ce disque, donc, c'est Les Paradis Perdus. Un chef d'oeuvre, et probablement, avec Le Beau Bizarre de 1978, le sommet de Christophe. Court (30 minutes), ce disque est sorti sous une sublime pochette représentant, en dessin, Christophe, en pur dandy, assis sur une belle chaise, devant un magnifique manoir, arborant une longue cape d'un rouge éclatant, canne bien en pogne et bien droite, posture digne et royale. Malheureusement, ce disque et tous les albums de la grande époque de Christophe (jusqu'au début des 80's, Pas Vu Pas Pris) seront réédités en CD sous des pochettes assez hideuses, monochromes (tout vert pour ce disque, ou tout bleu, tout jaune, tout orange, tout rose, tout mauve...), et ne reproduisant pas le visuel de l'album original. A la rigueur, on peut dire que les photos de Christophe, sur ces rééditions CD, ressemblent aux visages de Christophe sur les pochettes originales. Et encore, c'est le cas pour Samouraï, Le Beau Bizarre ou Les Mots Bleus, mais pas pour Les Paradis Perdus. Voyez plus bas pour l'ampleur du désastre visuel. De plus, ces éditions CD sont en digipack simple, sans notes de pochettes, sans livret, sans bonus-tracks. Le son est grandiose, ça, oui, et on a tous les albums en totalité (pas comme Manset qui a bien trop souvent proposé des moitiés d'albums...), mais ça fait quand même franchement fainéant, foutage de gueule. A quand des rééditions avec les pochettes d'époque, ou des éditions en vinyl-replicas ?Mais, bon, revenons à l'album. Il aligne 9 titres (en fait, 8, car entre la chanson-titre et Le Temps De Vivre, on a un Intermède (Guitare) instrumental de 55 secondes qui n'était pas crédité sur l'album initial, du moins, à ma connaissance) pour une demi-heure. Le premier morceau, Avec L'Expression De Mes Sentiments Distingués, est un court (moins de 2 minutes) morceau étrange, en réalité un samplage de plusieurs des anciens tubes de Christophe (Les Marionnettes, Aline), sur fond musical assez space, des bruits de fréquences radio, etc. Manière étonnante d'ouvrir l'album. On est en droit de ne pas considérer ce premier titre comme un morceau à part entière (bon, dans ce cas, l'album n'offre que 7 titres, alors, et deux morceaux à part !). Dans ce cas, l'album démarre vraiment avec les 6,15 minutes d'Emporte-Moi. Un morceau qui, en live, sur son Olympia 1974, sera digne du meilleur de Pink Floyd, en version française, tant il partira dans des univers totalement inexplorés... Ici, c'est plus sobre, mais absolument magnifique, la voix de Christophe est sensationnelle. Belle à chialer dans son froc, ou à chier dans sa bière, ou le contraire, faites ce que vous voulez, je ne suis pas regardant là-dessus.

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Réédition CD 

La suite de l'album est parfois un peu bizarre (les paroles de Mickey sont, comment dire, euh...assez moyennes), mais bon, il est impossible de ne pas ressentir quelque chose face à Mama ou Du Pain Et Du Laurier, même si les paroles de Jarre ne sont pas toujours des plus efficaces. Christophe, en revanche, sait les chanter, et musicalement (c'est lui qui signe les mélodies), Les Paradis Perdus assure du début à la fin. Si Mickey ouvre bizarrement la face B, le morceau suivant, 7 minutes (quasiment 8 si on incorpore l'Intermède (Guitare) qui suit), va mettre tout le monde d'accord. C'est Les Paradis Perdus, LA chanson de Christophe, oui, LA chanson, devant Les Mots Bleus ou Un Peu Menteur. Là, que dire ? C'est son Stairway To Heaven, son La Nuit Je Mens, son Alertez Les Bébés !, son Ces Gens-Là. Quand sa voix déboule du quasi-néant, frêle, aiguë, sensible, sur le fil, impossible de ne pas ressentir quelque chose de fort. Dans ma veste de soie rose, je déambule, morose, le crépuscule est grandiose... Imparable. Dandy, un peu maudit, un peu vieilli, dans ce luxe qui s'effondre/Te souviens-tu quand je chantais dans les caves de Londres/Un peu noyé dans la fumée, ce rock sophistiqué, toutes les nuits tu restais là... Grandiose. Peut-être, un beau jour voudras-tu retrouver avec moi les paradis perdus... Mythique. Avec ces contrepoints vocaux de Jarre (hé oui), et ce final dantesque avec cette guitare (Patrice Tison, même si Christophe est crédité, pour l'album, à la guitare en plus des synthétiseurs et de l'harmonica) qui déambule comme le dandy un peu maudit et vieilli des paroles, ce final, c'est... Juste à tomber. La chanson est devenue encore plus connue grâce au film Quand J'Etais Chanteur, dans laquelle on peut l'entendre en totalité. Elle n'avait pas besoin du film pour être mythique, mais ça a aidé à la faire découvrir aux plus jeunes. Après, cet Intermède (Guitare) signé Tison est pas mal, puis Le Temps De Vivre (magnifique) et le court (moins de 2 minutes) Ferber Endormi (l'album a été enregistré à Ferber, Paris) achèvent bien le disque.

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Entouré de grands musiciens (Tison aux guitares, Hermès Alesi et Bernard Paganotti aux basses, Dominique Perrier aux claviers et arrangements de cordes, Rober Rizzitelli à la batterie), Christophe livre ici un disque mythique, quasiment parfait (Mickey), un des joyaux de sa carrière. A partir de ce disque, et jusqu'au Beau Bizarre de 1978, Christophe ne va rien louper (Samouraï, Les Mots Bleus). La suite sera un petit peu décevante parfois (Pas Vu Pas Pris, Clichés D'Amour), jusqu'à quelques retours gagnants (Bevilacqua, Comm' Si La Terre Penchait, Aimer Ce Que Nous Sommes). Mais ce disque de 1973 reste son plus grand sommet, avec Le Beau Bizarre évidemment (qui est tout à fait différent, du pur rock).

FACE A
Avec L'Expression De Mes Sentiments Distingués
Emporte-Moi
Mama
Du Pain Et Du Laurier
FACE B
Mickey
Les Paradis Perdus

Intermède (Guitare)
Le Temps De Vivre
Ferber Endormi