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Note importante : cet article et les deux autres sur Christophe qui suivront dans quelques jours et/ou semaines ont été rédigés bien avant qu'on n'apprenne non seulement son décès, mais surtout son hospitalisation ; ils ont en fait, même, été rédigés avant l'annonce du confinement, pour tout vous dire ; donc excusez-moi si vous trouvez que parfois, ça semble un peu léger, et que je ne fais pas allusion, hormis dans le premier paragraphe que j'ai retravaillé un peu, à son décès, car comment pouvions-nous nous douter de ce qui allait se passer le concernant ?

Vous l'avez remarqué, ces dernières semaines (ces derniers mois !), on a beaucoup parlé de chanson française (et de rock français), et c'est pas fini. Un cycle va bientôt démarrer, sur des réécritures des albums studio d'un de nos meilleurs artistes. Et quand je dis bientôt, c'est bientôt, dans 5 jours environ ! Mais en attendant, on va reparler d'un autre grand artiste hexagonal (je ne dis pas ça parce qu'il est en forme d'hexagone, hein...ah, c'te marrade, je vous jure...), j'ai nommé Daniel Bevilacqua. Quoi ? Ah ! oui, je voulais dire Christophe, pardon. Le Christophe, qui rigolait quand il se tranchait un doigt, j'en parle au passé parce qu'on le sait, hélas, et j'avais d'ailleurs rédigé un petit article en hommage, ce grand chanteur et compositeur nous a quittés le 16 avril dernier . Le mec a tout connu, gloire, ringardisation, re-gloire, re-ringardisation, re-re-gloire, re-re-ringardisation, retour avec des albums non commerciaux (Bevilacqua, remarquable mais dire qu'il est difficilement accessible est être encore loin de la vérité), retour en grâce dans les années 2000 (Aimer Ce Que Nous Sommes)... A la base, on peut dire que c'est un chanteur pour minettes des années 60 parmi d'autres (Hervé Vilard, Pascal Danel...), mais avec une petite touche en plus. Non, c'est pas la moustache, car à la base, il était glabre, mais le talent, tout simplement. Ses premières chansons sont certes produites avec les travers (de porc non oubliez celle-là) de l'époque, genre choeurs féminins lyriques, gros effets de cordes, mais pardon, Aline, Les Marionnettes, c'est, malgré tout, du lourd. Aline, avec cette putain de plage sur laquelle le narrateur gueule le nom de sa fiancée partie, gueulant son nom afin qu'elle revienne, c'est culte. Ca s'est vendu comme des bouteilles de Perrier à Roland-Garros, comme du P-Q à une projection d'un film de Gastambide, comme des huiles de massage à un concert de Bruel, bref, ça s'est super bien vendu. Et puis, patatras, la mode passe, Christophe devient ringard. Vala vala. 

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Mais il reviendra, le bougre, moustachu, cette fois-ci, au début des années 70. Mais discrètement. Et puis, en 1973, alors que tout le monde, vraiment, le croyait fini pour le compte, il te vous te livre un album qui va entrer dans la légende, un disque court (31 minutes, à tout péter) mais quasiment parfait, quasiment parce qu'il y à, dessus, une chanson qui, franchement, aussi bien à jeun que bourré, de jour comme de nuit, été comme hiver, 2012 comme 2015 comme 2019 comme 2020, ne passe pas du tout : Mickey. Désolé, mais cette chanson, aux paroles connes (sur la notoriété, passagère ou durable), je ne peux tout simplement pas. Achevant la face A, elle ne gâche pas le disque, parce qu'elle est la seule de ce niveau dessus, mais elle fait tache quand même. Et le disque ? Les Paradis Perdus. Sous une pochette impériale et prétentieuse au possible (Christophe posant, assis dans un beau fauteuil, bien fringué, canne bien en main, devant une belle maison, ce n'est pas une photo mais un dessin, évidemment) le gravant dans le marbre comme un dandy d'un autre temps, Brummel français, ce disque est, mis à part une chanson, donc, absolument dantesque. Que dire, en effet, face à un tel disque ? Enregistré aux studios Ferber de Paris (d'où le titre du dernier morceau, très court), cet album marque la première collaboration de Christophe avec Jean-Michel Jarre. Allez, faites pas les cons, restez, ça va devenir bien, je vous jure. Jarre, contrairement à une idée reçue, ne signe, ici, aucune mélodie, c'est Christophe qui les compose. Jarre, ici, et on parle bien du même Jarre, celui d'Oxygène et Equinoxe, signe les paroles. De 6 des 9 titres. Sur les 3 restants, on a un instrumental (Intermède (Guitare) signé Tison), un morceau dont Christophe a signé les paroles et dont la musique est signée D. Morrison (Du Pain Et Du Laurier), et un morceau introductif (Avec L'Expression De Mes Sentiments Distingués) sans crédits, qui entremêle des bribes d'anciennes chansons de Christophe. L'album a été enregistré avec notamment le batteur 'Bunny' Rizzitelli, le claviériste Dominique Perrier, le guitariste Patrice Tison et le bassiste Bernard Paganotti. Totophe joue des synthétiseurs, harmonica et, évidemment, chante.

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Visuel de l'ancienne et très honteuse (design abominable, pas de livret, pas d'artwork original...) édition CD

Que dire face à tel album ? Emporte-Moi (qui, en live, durera parfois longtemps ; la version présente sur le double Olympia de 1975 dure quasiment un quart d'heure ! ; la version studio en dure 6), après le morceau introductif curieux, ouvre magnifiquement l'album. Mélancolique à fond, la voix de Christophe, qui résonne, file le frisson. L'album va alterner entre rock vibrant (Mama, le ratage Mickey) et mélancolie (Du Pain Et Du Laurier, Le Temps De Vivre, Ferber Endormi), et en son milieu, ouvrant la seconde face, badaboum, surgit un somet inaltérable, qui donne son titre à l'album et est probablement, devant Les Mots Bleus, la plus belle, la plus époustouflante chanson de Christophe. Dans ma veste de soie rose/Je déambule, morose/Le crépuscule est grandiose... Mais, peut-être, un beau jour voudras-tu retrouver avec moi les paradis perdus. Dandy, un peu maudit, un peu vieilli, dans ce luxe qui s'effondre... Je pourrais tout citer des paroles de ces Paradis Perdus qui filent le frisson, littéralement. Entre ce début de chanson où, dans un quasi silence, retentit (elle semble très forte à ce moment précis) la voix pleine d'écho de Christophe, et ce final dantesque à grands coups de power-chords guitaristiques bien rock et de semi-improvisation vocale de Christophe qui semble reprendre vaguement Be Bop A Lula entre deux ahanements, c'est à tomber par terre L'Intermède (Guitare) qui suit fait partie intégrante de ce morceau de 7 minutes (8 en comptant l'instrumental qui suit). C'est évidemment le sommet d'un album qui compte parmi les meilleurs de rock français, malgré cette épouvantable pauvre petite merde putride qu'est Mickey. Dire que les trois albums studio suivants de Totophe, Les Mots Bleus, Samouraï (celui-là, je pense que je vais le réaborder bientôt) et Le Beau Bizarre, sont également grandioses, et que son double live de 1975 est parfait, ça en dit long sur l'essentialitude (ah ah ah) de ce chanteur dans le paysage musical francaouis de l'époque. Indispensable !

FACE A
Avec L'Expression De Mes Sentiments Distingués
Emporte-Moi
Mama
Du Pain Et Du Laurier

Mickey
FACE B
Les Paradis Perdus

Intermède (Guitare)
Le Temps De Vivre
Ferber Endormi