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 Après avoir réabordé divers albums d'Alain Bashung, essentiellement les meilleurs (mais il n'a fait quasiment que des grands albums, pas difficile), il est temps de s'attarder quelque peu sur un disque à la fois mineur et majeur de cet artiste immense nous ayant quitté en 2009 : Passé Le Rio Grande..., sorti en 1986. Mais avant, pour bien comprendre ce disque, petit flash-back en 1981. Bashung vient de sortir Pizza, son troisième album, et il a aussi joué dans le TVfilm Le Cimetière Des Voitures, d'Arrabal, dont il a signé la bande-son, et il décide, afin de changer un peu d'horizons, de cesser sa collaboration avec son ami le parolier Boris Bergman, présent depuis son premier album de 1977. Il entame une collaboration fructueuse avec l'illustre Gainsbourg, qui mène, en 1982, à Play Blessures, chef d'oeuvre de cold-wave industrielle française qui, hélas, sera un bide, un disque incompris à sa sortie (depuis, c'est tout autre, il a été totalement réhabilité). Puis, en 1983, il sort Figure Imposée, dont les textes sont signés d'un nouvel auteur, Pascal Jacquemin (l'album sera aussi un bide, mais lui n'a pas été réhabilité, et il faut dire qu'il n'est pas grandiose du tout, sans être pourri). Sur chacun de ces deux albums, Bergman signe un morceau (Junge Männer, Imbécile), mais ces titres sont issus de la bande-son, jamais sortie en album, du TVfilm, et, donc, existaient déjà avant les sessions d'enregistrement des deux albums. En 1983, Bashung en est mauvaise posture, donc, deux albums et deux bides. En 1984/85, nouvelle collaboration, avec Didier Golemanas, qui lui offre S.O.S. Amor, Tu Touches Pas A Mon Pote (qui deviendra un des hymnes de S.O.S. Racisme) et Les Européennes (une face B de single). Bashung sort le live Live Tour 85, double, qui marche assez bien, sur lequel se trouve une version live de S.O.S. Amor et une version studio, en bonus, de Hey Joe. Mais au moment de la sortie de ce live, la collaboration avec Golemanas est finie. Bashung décide de faire reveir Boris Bergman, qui n'attendait que ça, et les deux compères retrouvés décident, pour marquer le coup, de faire un disque joyeux, solaire, de retrouvailles, un disque insouciant, sans prise de tête.

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Notez le t-shirt Joy Division !

Ca sera Passé Le Rio Grande..., qui sera un immense succès et récoltera la première Victoire de la Musique bashungienne (album rock de l'année), première d'une longue série, Bashung étant le plus récompensé (avec un autre Alain, Souchon). L'album offre 10 titres, pour un total d'approximativement 37 minutes (je dis : approximativement, car le CD propose quelques bonus-tracks : les trois chansons de 1984/85 signées Golemanas citées plus haut, et une version longue de L'Arrivée Du Tour). Le titre de l'album fait très country/western (le Rio Grande, ou Rio Bravo, est le fleuve qui marque la frontière naturelle entre le Mexique et le Texas, on l'appelle différemment des deux côtés du fleuve), la pochette aussi, avec Bashung arborant un chapeau de cowboy, regard éteint vers l'horizon, une étoile dessinée sur la joue, tête penchée de côté, un cowboy d'opérette. Au verso de pochette vinyle (et dos du livret CD), des dizaines de robots amusants en train de s'accoupler dans diverses positions, un vrai Kâma-Sûtrâ à la Asimov. Ca donne le ton de ce disque : amusant, cocasse, hilarant même, et ne se prenant vraiment pas le chou. Non, ne cherchez pas de motivation intellectuelle ici, ce n'est absolument pas L'Imprudence (2002) avant l'heure ! Bergman et Bashung ont opté pour le jeu de mots, le calembour au kilomètre, il y en à tellement (quasiment un par ligne de texte...) que les citer tous reviendrait à scanner les pages du livret des paroles ! Musicalement, c'est très, trop même, ancré dans son époque, entre boîtes à rythmes, batteries en tambour de machine à laver, synthés, guitares grassouillettes... On écoute ce disque, direct, on est revenu en 1986, Les Frères Pétard de Palud à l'affiche au Gaumont du coin, Balavoine et Coluche viennent de nous quitter, et, hey, les élections, c'est dans deux ans, putain (j'parie que Mitterrand sera réélu, moi...) !

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Ma première écoute de ce disque fut difficile. J'avais du mal à croire que l'auteur d'Osez Joséphine, Fantaisie Militaire et Play Blessures (L'Imprudence et Bleu Pétrole n'existaient pas encore à l'époque) était l'auteur de ce disque. Bref, j'ai pas aimé. Du tout. Du tout, du tout, du tout. Il m'a fallu du temps, de la patience, pour enfin arriver à apprécier ce disque, et à l'heure actuelle, non, je vous rassure, je ne vais pas crier sur tous les toits du monde (veuillent bien me lâcher la grappe...j'ai pas pu m'en empêcher, l'influence de ce disque, sans doute) que je trouve cet album génial, car il ne l'est pas. Passé Le Rio Grande... n'est pas un des meilleurs opus de Bashung. Mais il est devenu, pour moi, l'équivalent du petit gars un peu turbulent, un peu con, mais au final bien sympathique (j't'aime, bien, p'tit con !, ce genre de trucs). Les calembours sont parfois bien trouvés (Sur le perron souvent tu m'évitas dans Camping Jazz, est un bon exemple : Perron, évitas : Evita Peron...), mais le plus souvent aussi lourds que le cul d'un éléphant d'Asie atteint d'obésité morbide. Rien que les titres des chansons sont des petits poèmes, Rognons 1515, Camping Jazz, Helvète Underground, Douane Eddy. Vous qui ne connaissez pas encore ce disque loufdingue, attention, c'est vraiment du lourd. Petit florilège des meilleurs moments, un par chanson, dans l'ordre, je ne garantis pas les séquelles sur votre conception de l'humour : Robinson Crusoë n'a plus un Vendredi de libre/Au Printemps j'redoute qu'un des Trois Suisses me livre (Helvète Underground) ; Lundi je passe l'oral sans Hardy (Camping Jazz) ; Elle fait l'amour avec Dieu, elle fait ça qu'avec God (Dean Martin) ; J'annule la manucure, ça lui fera les pieds (Douane Eddy) ; Pourquoi faut-il, grand Manitou, que le magicien dose ? (Malédiction) ; Ouvrez, ouvrez la charentaise, touche-moi le pompon tu auras une rime en 'aise' (L'Arrivée Du Tour) ; L'ennemi à mis le cheikh à la fraise (Herr Major) ; Cantonnées à Paris, il arrive que les Chinoises rient (Milady) ; Jésus sait plus où il crèche (Rognons 1515) ; J'enfile des perles à rebours (Chat). Oui, je sais, je sais, je sais...

BASHUNG

Photo présente dans le livret 

 Mais, malgré cela (et il y en à d'autres, des calembours douteux, même si certains, aussi, sont bien foutus, j'avoue : Encore une nuit sans Georges, sur la deuxième chanson, a été trouvé par un ami anglais de Bashung et Bergman qui, un soir de beuverie, voyant Bashung apporter une nouvelle bouteille de Nuits-Saint-Georges (un vin de Bourgogne), s'exclamera de la sorte, faisant un calembour involontaire du à sa connaissance hésitante de la langue de Molière ; les deux compères noteront judicieusement le bon mot, ébahis), malgré cela, donc, Passé Le Rio Grande... me plaît assez. Il y à ici, des chansons vraiment bonnes, même si la production et les arrangements datés les rendent quand même mineures. Chat est sublime, Herr Major (prononcer 'mayor') vaut vraiment le coup (A vue d'oeil, on s'améliore, dit d'ailleurs Bashung dans le refrain), et je suis fan, mais vraiment fan, de L'Arrivée Du Tour (et son clip cocasse et flashy réalisé par Kiki Picasso) et de cet Helvète Underground d'enfer, sous influence Phil Spector déglingué. Quand, dans le refrain, Bashung braille Guili guili ! Passé le Rio Grande, ça sonne comme l'helvète underground..., c'est à la fois hilarant et, musicalement, trippant, je ne sais pas pour vous, mais ces arrangements spectoriens sont un des meilleurs moments musicaux de l'album. Bien meilleur que la batterie ratée et trop forte en intro de Camping Jazz, ou que le refrain choral de Rognons 1515. Ensuite, il reste une grande chanson de plus sur le disque, Malédiction et ses accents country, vraiment excellent.

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Dans l'ensemble, cet album au fort succès commercial (et bien accueilli à sa sortie), rescellant la collaboration Bashung/Bergman (qui cessera définitivement en 1989 avec Novice, l'album suivant, qui, lui, sera aussi le début d'une nouvelle collaboration, avec Jean Fauque) est donc daté, mineur, parfois très ridicule, mais il offre quand même de bonnes choses, et si on arrive à virer Fantaisie Militaire et Play Blessures de sa tête, on arrivera à apprécier le bouzin. Du Bashung light (tout en étant très dosé, dans les arrangements), du Bashung pour rire, c'est pour cette raison, et uniquement cette raison (bon, c'est aussi pour retrouver du succès commercial après deux bides commerciaux en 1982/83...), que ce disque a été fait. On aime ou on déteste...Moi, j'ai ressenti les deux, d'abord de la haine, puis de l'affection (pas de l'amour) pour ce disque moyen, mais pas nul, et, au final, essentiel quand même dans la discographie de Bashung.

FACE A

Helvète Underground

Camping Jazz

Dean Martin

Douane Eddy

Malédiction

FACE B

L'Arrivée Du Tour

Herr Major

Milady

Rognons 1515

Chat