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J'ai découvert ce disque en 2012 en feuilletant le livre Rock Français, un gros bouquin édité en partenariat avec Rock'n'Folk, dans lequel on trouve, du début des années 60 au début des années 2010, une centaine d'albums de rock français (de tous styles : rock, punk, hard, progressif, free-jazz, pop...) considérés, avec chronique d'une page à l'appui, comme essentiels. Parmi eux, le Kobaïa de Magma, le Dans Quel Etat J'Erre de Booz, le Carcassonne de Stephan Eicher, le premier Téléphone, le Tostaky de Noir Désir, Polnareff's de Polnareff, bref, du lourd. Et, coincé au milieu des années 70 (l'album date de 1976), ce disque, dont la pochette m'a immédiatement interpellé et plu. Un vrai bric-à-brac d'objets divers formant une sorte de sculpture dessinée, une sorte de personnage à grosse moustache zappaïenne faite de crevettes, aux bras en tuyaux d'aspirateurs et aux mains en fourchettes, avec une pantoufle en guise de nez, deux téléviseurs en guise d'yeux... Le nom de l'album est lui aussi très sympathique : Album A Colorier (et au passage, ayant chopé le vinyle : au dos, on a la même illustration, en noir & blanc, et à l'intérieur de la pochette ouvrante, on a les paroles et des illustrations en noir & blanc, avec un code de couleurs à respecter et des numérotations selon les couleurs, comme dans ces jeux d'images à colorier pour les enfants). Le nom de l'artiste m'était totalement inconnu (mais en faisant une recherche sur le Net, sa tronche me disait vraiment quelque chose) : Albert Marcoeur. 

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Un personnage bizarre (toujours en activité, d'ailleurs) que cet Albert Marcoeur, natif de Bourgogne mais s'étant installé en Normandie, oeuvrant, avec ses frangins et quelques musiciens de qualité (parmi eux, sur ce disque, Pascal Arroyo, bassiste ayant notamment collaboré, à de nombreuses reprises, avec Bernard Lavilliers) sur une musique des plus atypiques. S'il fallait comparer sa musique avec celle d'un autre, on devrait citer Frank Zappa. Pour le côté bordélique, pour l'humour aussi, et les double-sens fréquents (à voir les titres des chansons, Le Jus D'Abricot, La Cueillette Des Noix, on se dit que ça parle d'éléments de la vie quotidienne ou rurale ; à voir les illustrations qui accompagnent ces chansons dans l'intérieur de pochette, le doute est un peu permis, même si les paroles ne laissent aucun doute, ça parle bien d'abricot ou de noix). Album A Colorier est le deuxième album de Marcoeur, et le seul que je connaisse de lui. C'est un disque très court (31 minutes, 11 titres) et remarquable de bout en bout, souvent hilarant (aussi bien les paroles que la manière de chanter de Marcoeur - et sa petite voix aigrelette et voilée - sont sujet(te)s à de grands moments de rire de la part de l'auditeur attentif : Là D'Dans, Le Fugitif...), mais je dois dire que la première fois que je l'ai écouté, j'ai stoppé l'écoute après le quatrième titre (Le Père Grimoine), je n'en voulais tout simplement pas, de cet album. 

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Pas parce que c'est du free-jazz totalement loufdingue à la Zappa/Mothers des grands jours, avec moult cuivres frappadingues (Marcoeur joue du saxophone) et rythmiques hallucinantes, parce que ce genre de musique, sans en être un spécialiste, disons que je connais bien, j'ai tous les Zappa, j'ai du Beefheart, je connais aussi Red Noise, Moving Gelatine Plates, Gong, bref ça va, ça me fait pas peur. Mais les paroles, et le chant... Ce n'est pas horrible, en fait. Le chant de Marcoeur est assez particulier, plus proche de Gotainer que de Zappa (même la voix est assez proche de celle de Gotainer), très enfantin, avec ses brisures, ses hésitations, ses ponctuations, ses intonations. Les paroles, comme je l'ai dit, sont souvent hilarantes. Dans Le Jus D'Abricot, Marcoeur nous explique à quel point il est important, quand on verse l'épais jus d'abricot dans le verre, de ne pas toucher les parois en le versant et de toujours le boire en reprenant le verre au même endroit pour qu'il n'y ait qu'une seule trace de coulure ; dans Le Fugitif, c'est l'histoire d'un mec dans des chiottes de bistrot dégueulasses qui profite d'un petit moment de calme pour souffler, mais ne peut s'empêcher, cependant, de se dire que ces WC sont quand même bien dégueulasses ; dans Là D'Dans, on parle d'un homme qui bosse dans la poussière, la crasse, et qui s'essuie parfois le visage de ses traces de suie, mais toujours au même endroit de son visage ; dans Le Nécessaire A Chaussures, le narrateur crise un peu en se remémorant le fait qu'il ait prêté son nécessaire à chaussures onéreux et de qualité à quelqu'un ; et dans Doctorine, il ne se passe rien, ce qui est normal : c'est un instrumental. Entre les paroles parfois bébêtes (volontairement, j'imagine) et le chant de Marcoeur, vraiment particulier mais qui colle bien aux textes, je dois dire que je trouvais cet album totalement enfantin, comme du Henri Dès sous substances illicites, et que ce n'était vraiment pas ce que je recherchais. Après quelques écoutes, l'évidence se fait : Album A Colorier agit avec un charme étrange, on se remémore les chansons, on a envie de les réécouter, l'album entre de plus en plus dans votre tête au fur et à mesure qu'on le passe et repasse. C'est vraiment un disque chelou, à part, surtout dans la production française (musicalement, c'est du free-jazz), mais apparemment pas si à part que ça dans la discographie de Marcoeur, juste un bon représentant de son oeuvre. Son meilleur album, je ne sais pas, c'est le seul que je connaisse de lui, et je n'ai pas l'intention de poursuivre la découverte. J'aime beaucoup cet album étrange (de sa pochette et son titre à ses textes), probablemement un des plus curieux de la productions discographique francaouise de son époque (avec Red Noise et le Obsolète de Dashiell Hedayat, ceci dit), et si vous avez les oreilles curieuses, pourquoi ne pas vous laisser tenter ?

FACE A

Monsieur Lepousse

Le Fugitif

Le Nécessaire A Chaussures

Le Père Grimoine

Doctorine

Le Jus D'Abricot

FACE B

La Cueillette Des Noix

Elle Etait Belle

Fermez La Porte

Là D'dans

Ouvre-Toi