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Quand on parle de chanson française, je veux dire, de bonne chanson française, de grande chanson française, on parle, alors, de Brassens, de Gainsbourg, de Brel (oui, Belge, je sais), de Ferré, de Ferrat, d'Aznavour, d'Higelin aussi. On peut aussi citer Barbara. Et tant d'autres. N'oublions pas de citer Gérard Manset. Cet artiste est cependant totalement inclassable, qui a toujours refusé de se produire sur scène (et ne l'a jamais fait, jamais ; et très, très peu de passages TV, quasiment aucun, et peu d'interviews, aucune publicité, le Thomas Pynchon musical français). Peintre, photographe, auteur/compositeur, chanteur, instrumentiste, Manset a commencé sa carrière musicale en 1968, avec une chanson, Animal On Est Mal, sortie en plein pendant les évênements de Mai 68, ce qui, on s'en doute, a considérablement freiné son succès. Heureusement pour lui, en fin de la même année, son premier album, sans titre (Gérard Manset), contenant cette chanson ainsi que Je Suis Dieu, sort. Ce n'est pas un triomphe (aucun album de Manset n'en sera vraiment un), mais on parle un peu de lui, tout de même. Deux ans plus tard, en 1970, il sort son deuxième album, enregistré avec notamment deux vocalistes qui participent brièvement à la première face, Anne Vanderlove et Gianni Esposito. Les musiciens ? Honnêtement, j'ignore qui ils sont (Manset est cependant au piano, sans aucun doute), car le livret CD ne précise strictement rien, on a les paroles, le dessin de pochette intérieure, et c'est tout. Ce disque, c'est La Mort D'Orion, 44 minutes de musique limite initiatique, un disque étrange, un des plus étranges de l'histoire de la chanson française, et pourtant, croyez-moi qu'il y en à, des trucs étranges, en France, surtout à l'époque (Magma, Zoo, Triangle, Moving Gelatine Plates, Dashiell Hedayat, Gong, Red Noise, Brigitte Fontaine...) !

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Ce disque contient soit 5 titres, soit 10. Le CD propose 10 plages audio, dont 5 pour le premier morceau, long de 23 minutes (et non pas 24 comme indiqué sur la pochette ; mais il semblerait que Manset ait viré un court passage, en même temps...) et donc scindé en sous-parties, et aussi un morceau caché, interlude, après Vivent Les Hommes. Au sujet de l'album, avant de parler de ses morceaux, parlons d'abord de la date de sa sortie en CD : 1996. Il n'a pas été réédité par la suite (mais, je vous rassure, on le trouve très facilement, même si, hélas, ce n'est jamais à un bon prix, comptez 24 €, rarement moins...), et Manset, pendant de nombreuses années, refusera de le sortir sous ce format. On le persuadera cependant (Manset est un des rarissimes artistes musicaux ayant le contrôle total de son oeuvre, ce qui explique qu'il a toujours refusé de sortir ce disque et qu'il l'ait édité légèrement pour son morceau-titre qui, de 24 minutes, est passé à 23 minutes, lors de cette sortie CD qui fut accueillie comme l'enfant-roi), et heureusement. Malheureusement, Manset, mais j'en reparlerai en temps et en heure lorsque je réaborderai ce disque, refuse toujours de sortir son disque suivant, de 1972, Long, Long Chemin/Manset 1972, qui n'existe qu'en vinyle de 1972 et de 1978 (unique réédition)... Bon, retour à La Mort D'Orion. La raison qui a poussé Manset à refuser de le rééditer pendant longtemps est qu'il estimera ce disque enfantin, puéril, surtout pour les textes. Bon, reconnaissons que certaines (rares) tournures de phrases semblent un peu alambiquées et effectivement puériles. Mais dans l'ensemble, Manset exagère, c'est du grand art (certaines chansons suivantes de Manset ont aussi des phrases parfois un peu moyennes, comme une ville où y avait pas de place pour se garer dans Il Voyage En Solitaire, ou Assis devant le restant d'une portion de frites dans Comme Un Lego). Poésie réaliste, diront certains, et dans un sens, oui, c'est vrai...

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Bon, retour à La Mort D'Orion. Encore. L'album est sorti sous une pochette très sobre et sombre, austère, sévère, faisant penser à ces albums de musique classique édités par Deutsche Grammophon. Toute noire, avec, en jaune, le nom de l'artiste, le titre de l'album et des morceaux, ainsi qu'une petite partition musicale. A l'intérieur, un livret reproduit, en jaune sur noir, les paroles, ainsi qu'un dessin, en jaune sur noir, assez étrange (et me laissant d'ailleurs toujours un profond sentiment de malaise, je ne sais pas pourquoi), représentant des hommes, grimaçants, en tenues assez médiévales (pas des armures, mais des tenues un peu paysannes). Bizarre. Comme l'album, de toute façon. Ce dessin est juste en-dessous de ce paragraphe (j'ai lutté, sur le Net, pour trouver  une photo !). Bon, la face A est entièrement constituée de La Mort D'Orion, 23 minutes, en cinq sous-parties, qui racontent la mort d'une planète, d'un peuple, histoire de SF assez étrange et totalement envoûtante. Les paroles sont grandioses, Où l'horizon prend fin, où l'oeil jamais de l'homme n'apaisera sa faim, au seuil enfin de l'univers, sur cet autre revers trouant le ciel de nuit, d'encre et d'ennui profond, se font et se défont les astres. Ca, c'est le premier paragraphe (les paroles prennent une double page, soit ce qu'il faut pour la face B). Et Manset qui a toujours considéré ce deuxième album comme enfantin et décevant ! Ce morceau-titre, un vrai oratorio, un opéra, une Oeuvre d'Art, est essentiellement interprétée par Manset et sa voix chevrotante et habitée, Esposito et Vanderlove ne chantant que très peu. Morceaux de choix, la seconde partie, longue de 8 minutes, mais aussi l'avant-dernière, Salomon L'Hermite. Quand La Mort D'Orion se finit, on est pris d'envie de recommencer. Autant le dire, même si la face B est grandiose, c'est clairement la A qui est le sommet de l'album. Sa viande. J'aurais aimé tout proposer en clip, mais il n'y en à pas qui propose tout, tout est à chaque fois scindé, et comme ce ne sont pas les mêmes internautes qui font ça, c'est assez difficile de s'assurer que tout est bien là. Vous n'aurez donc, en bas d'article, qu'un extrait...

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Dessin du livret, et le vinyle

Mais la face B frappe fort, aussi. Vivent Les Hommes (avec une minute et des poussières d'interlude sans titre juste après, en septième position sur le CD, non crédité ; le clip plus bas propose tout) est une bombe émotionnelle, aux paroles là aussi inoubliables : Sous leur crâne en poussière, on dirait qu'ils sont fiers de leurs idées/Sur leurs chevaux rayés, les canons enrayés de la beauté/Vivent les hommes. Le chant de Manset est terrible, parfait, envoûtant. Musicalement, aucun répit, aucune gaieté (dans les paroles non plus : si vous avez le bourdon, ce disque vous semblera total allume-gaz), c'est avant-gardiste, lyrique, symphonique, étrange. Pas avant-gardiste dans le style Zappa, non, mais dans le style Manset, ah ah ah ! Indescriptible, il faut écouter pour comprendre. Ils est une autre merveille, un morceau étonnamment court (moins de 4 minutes) qui parle des dieux. Le Paradis Terrestre, quasiment 6 minutes, est une autre splendeur, même si certaines tournures de phrases semblent un peu moyennes (Hier en traversant la rue je me suis reconnu, tête nue, j'ai changé de trottoir avec dix ans de plus/Je me suis rattrapé quelques instants plus tard par hasard, c'est bizarre, je suis passé devant moi sans me voir... tout ça semble tellement alambiqué, prise de tête, à la limite, selon moi, du hors-jeu). Mais musicalement, avec ces vois entremêlées, c'est sublime. Tout comme le court (moins de 4 minutes) final, Elégie Funèbre, dont la noirceur se passe de commentaires, tout est dans le titre.

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Intérieur de pochette vinyle ; hélas, en CD, le livret est collé sur la gauche, masquant les photos, sauf la dernière...

On ne sort pas indemne d'un tel album. Sorte de voyage initiatique à écouter seul, chez soi, les yeux fermés, La Mort D'Orion est une expérience ultime. Un chef d'oeuvre, oui, absolument, et un des 10 plus grands albums de l'histoire de la chanson française. Le second sommet de Manset derrière Long, Long Chemin de 1972, aussi. Mon Dieu, quel monument. Allez, je le remets !

FACE A

La Mort D'Orion

a) Introduction

b) La Mort D'Orion

c) Où L'Horizon Prend Fin

d) Salomon L'Hermite

e) Final

FACE B

Vivent Les Hommes

Vivent Les Hommes (interlude)

Ils

Le Paradis Terrestre

Elégie Funèbre

Désolé, mais je n'ai pas trouvé la possibilité de mettre tout le morceau-titre, donc ça ne sera que cet extrait cependant bien représentatif !