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A sa sortie, en 1989, cet album fera quelque peu parler de lui. Il n'obtiendra pas de Victoire de la Musique (il aurait très bien pu, ceci dit), mais il sera acclamé par la presse spécialisée, et se vendra plutôt bien. Cet album, c'est le 13ème album studio (et album tout court : il n'a jamais sorti de live, ne s'étant jamais produit sur scène !) de Gérard Manset, et il s'appelle Matrice. C'est un album court (41 minutes, 7 titres), probablement le dernier de ses albums à être sorti directement en vinyle (j'ai en effet essayé de voir si Revivre, son album suivant, de 1991, était commercialisé en vinyle sur les sites d'occasion, et je n'ai eu aucune réponse positive ; CD ou K7 audio, oui, mais pas en vinyle), tout en étant, aussi, sorti en CD. Les albums de Manset sont difficiles à trouver à l'heure actuelle, beaucoup n'ont jamais été édités en CD, ou alors partiellement ; Matrice le fut en totalité, et il est sans doute plus facile à trouver en CD que d'autres de ses albums sortis sous ce format, même en partie, mais ce n'est quand même plus aussi évident de le trouver en 2015 que cela le fut en 1989 ou, disons, 1995 (pour donner une date de 20 ans plus tôt). Contrairement à pas mal de ses albums, où il ne crédite aucun musicien, Manset l'a fait ici : on a notamment Serge Perathoner et Vick Anderson aux claviers, Didier Batard à la basse et Patrice Marzin et Mike Lester aux guitares. Curieusement, le ou les batteurs n'est/ne sont pas crédité(s), alors que de la batterie, pardon, mais il y en à sur Matrice !

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Le CD (réédition ultérieure, car la première version CD avait le même visuel que le vinyle)

Sorti en 1989, donc, ce disque possède deux défauts, un assez peu important, et l'autre, nettement plus. Le moins important : la pochette de l'album est assez moche (ce n'est pas la première fois avec Manset, et ses visuels minimalistes, et certaines de ses futures pochettes d'albums, comme Manitoba Ne Répond Plus ou La Vallée De La Paix, seront moins belles encore à mes yeux), on y voit un Manset en tenue décontractée (t-shirt sous veste en tissu ouverte, jean sans ceinture, pouces glissés dedans, cheveux mi-longs, posture relax) posant, debout, devant un bureau, sans doute le sien, les teintes sont brûnatres pour le fond. Aucune autre photo. A l'intérieur, la sous-pochette propose les paroles, et au dos, une sorte de nouvelle version du visuel de pochette, sans Manset. Un grand 'Manset' un peu en relief au milieu de la pochette, venant carrément masquer la tête du chanteur, qui se cache encore une fois, donc, comme à son habitude (la pochette de son précédent opus, Prisonnier De L'Inutile, album que j'aborderai ici bientôt d'ailleurs, le montrait avec un bandeau sur le regard), et le titre de l'album, sobrement écrit en haut à gauche, comme une pensée après-coup. L'autre défaut de l'album est musical, et plus important : sa production (signée Manset, comme toujours : paroles, musiques, arrangements, production, il fait toujours tout tout seul), qui fleure bon la fin des années 80, et dont le principal reproche est la voix, sous-mixée. On a aussi pas mal de claviers, des guitares tronçonneuses, une batterie marquée, mais quand la musique est bonne (bonne, bonne, bonne), quand la musique donne (donne, donne, donne), quand la musique sonne (sonne, sonne, sonne), on s'en fout un peu, de ces sonorités marquées. C'est Manset, après tout, et ce mec, il est tellement génial (dans sa musique) qu'on lui pardonne des rimes étranges, des tournures de phrases maladroites, des mélodies trop synthétiques et des pochettes ratées (mais pas toutes le sont). En revanche, clairement, sa voix a été sous-mixée ici, on l'entend bien, mais on aurait pu l'entendre bien mieux.

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Dos du CD (première version) ; dos du vinyle identique

Bref, le son de cet album vieillit moyennement bien. Mais les chansons, au nombre de 7, donc, elles, sont toutes absolument dantesques. L'album s'ouvre sur Banlieue Nord, que Manset lui-même (dans une de ses rares interviews, pour Les Inrockuptibles) qualifiera de péplum musical, une chanson assez longue (presque 6 minutes) mais pas la plus longue de l'album, qui démarre plutôt calmement mais va en un long crescendo. Peu gentil avec lui-même en général quand il s'agit de sa musique (de même que Gainsbourg, Manset estime qu'une fois qu'un album est fini, il n'y à nul besoin de revenir dessus, et il semble même se désolidariser totalement de sa musique à peine le disque sorti), Manset avouera ressentir de gros frissons quand le second refrain (Mon Dieu, montrez-vous quand même) surgit, et que la musique devient plus marquée, plus puissante. Il est vrai que ce passage est un des plus réussis de la chanson, et de l'album. Il y à un truc avec Manset, difficile à décrire, mais si facile à ressentir : dans ses meilleurs moments (qui sont assez fréquents !), l'alchimie entre la voix chevrotante, un peu fragile et un peu distante de Manset, et la mélodie, parfois très rock (selon les albums), est totale, et le résultat nous pète à la gueule. Sur Banlieue Nord, par exemple, comme sur le morceau-titre de l'album Lumières (1984) ou comme sur celui de l'album Royaume De Siam (1979), ça le fait totalement. L'album se poursuit par Avant L'Exil, une des chansons les plus typées années 80 de l'album (claviers), vraiment sublime mis à part ça. Les paroles sont peu gaies, Matrice est dans l'ensemble un album plutôt sombre.

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Filles Des Jardins, qui suit, est un chef d'oeuvre absolu au climat très pop/rock, cette chanson aurait pu très bien être un gigantesque tube à la Goldman/Lavilliers/Cabrel/Souchon si elle avait été diffusée largement à la radio, TV ou autres (car elle est sortie en single). C'est juste beau à pleurer. Solitude Des Latitudes, qui achevait la face A, est le morceau qui me branche le moins, à cause de la voix de falsetto que Manset se prend dans les couplets (ou refrains ? Difficile de dire ce qu'est le couplet ou le refrain sur cette chanson un peu hors-normes), mais quand je dis qu'elle me branche le moins, je veux dire, c'est un peu comme de dire que, sur l'album sans nom de Led Zeppelin (1971), c'est Misty Mountain Hop qui me branche le moins. Autrement dit, putain de chanson quand même, mais comparée aux autres de l'album... La face B s'ouvrait sur le titre le plus long (presque 8 minutes), Camion Bâché. Sous ce titre un peu con se cache une chanson assez hypnotique, aux paroles parfois sombres (D'une époque à vomir, l'histoire dira ce qu'il faut retenir), une des meilleures de l'album, une des moins faciles à cerner aussi, il faut l'écouter plusieurs fois. Toutes Choses, qui suit (et qui donnera son nom à une compilation de Manset, par la suite), est plus accessible, c'est une des chansons les plus 'variété' de l'album, ce qui n'est absolument pas un reproche à lui faire. Elle est vraiment belle. Enfin, avec ses paroles d'une rare noirceur, Matrice, la chanson-titre (sortie en single aussi, je crois), achève l'album sur un coup de poignard (Matrice, tu m'as fait/Mal, le mal est fait) et une mélodie très rock, un final qui laisse avec dans la tête la profonde envie de se réécouter tout l'album (ne pas se gêner pour le faire, dans ce cas). Difficile de dire quelle est la meilleure chanson, ici. Banlieue Nord, Filles Des Jardins, Camion Bâché, Matrice ? En tout cas, les deux premières chansons citées sont clairement mes préférées ici, et de grandes chansons qui auraient mérité d'être des tubes. Au final, Matrice, avec sa production très 80's, est un immense album de rock français, dont le seul point négatif réside donc dans sa production un peu datée, surtout pour la voix, sous-mixée dans les morceaux les plus nerveux (pour Camion Bâché, en revanche, morceau plus calme dans sa mélodie, ça se ressent moins, mais pour Banlieue Nord ou Matrice...). Mais mis à part ça, quel bon Dieu d'album ! Un de ses cinq meilleurs, et ce n'est pas peu dire. Mon Dieu, montrez-vous quand même/Les jours des communions, des baptêmes/Bénissez les robes blanches/Que les souillures balaieront comme une avalanche...

FACE A

Banlieue Nord

Avant L'Exil

Fille Des Jardins

Solitude Des Latitudes

FACE B

Camion Bâché

Toutes Choses

Matrice