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Ce disque est mythique. Son contexte est grosso modo résumé par sa pochette. Lorsque Brel l'enregistre, il n'a plus qu'un seul poumon, rapport à une saloperie de cancer qui le bouffe, lentement et qui, il le sait, va le tuer. Quelques mois après la sortie de ce disque, Brel meurt, à Paris, après avoir été rapatrié d'urgence de ses Marquises d'adoption, où il vivait paisible (il y est enterré près d'un autre artiste ayant passé une partie de sa vie en Polynésie, le peintre Paul Gauguin). Les Marquises, archipel polynésien loin de tout, loin de la merde de la vie citadine, loin des bagnoles, de la pollution, de la violence... Brel y vivait depuis 1974, après avoir tourné plusieurs films (depuis 1967, année de sa reconversion) et découvert qu'il était malade. Après une opération du cancer du poumon, cap sur cet archipel, donc, dont il restera résident juqu'à la fin, ne revenant en métropole que pour quelques rares occasions, et surtout pour, en 1977, enregistrer ce dernier disque, qui sortira en novembre. Il meurt en 1978, en juillet. Ce disque n'a pas de vrai nom, un Brel en majuscules creuses pour tout titre, sur fond de ciel nuageux, le ciel dans lequel Brel, il le sait, partira un jour, plus tôt qu'il ne le pensait. Mais ce disque sans vrai titre, tout le monde l'appelle Les Marquises, allusion à la dernière de ses 12 chansons, dernière chanson que Brel a enregistrées. Une ode à sa terre d'adoption et ultime résidence, dans laquelle il cite Gauguin, d'ailleurs. La chanson est limite plus connue que l'album, qui, pourtant, est immense et aligne, en 48 minutes (durée imposante, c'est l'album le plus long de Brel), pas mal de classiques. Dans l'ensemble, ce disque, comme je le disais dans ma précédente chronique (car celle-ci est une refonte de l'ancienne), est une leçon de vie, faite par un homme condamné, qui se sait condamné, qui plus est, et qui a trouvé suffisamment de force en lui pour chanter. Malgré qu'il n'avait plus qu'un seul poumon de viable (ce qui, évidemment, amenuise la respiration, et donc, le chant), Brel, ici, chante comme jamais ; tout au plus entend-on sa respiration entre deux lignes.

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L'album est touchant, mais, aussi et surtout, d'une noirceur absolue. Sur les douze titres, seuls quatre sont gais, et encore, trois de ces quatre titres le sont, mais avec une dimension toute autre quand même. Le seul morceau léger et ne cherchant qu'à l'être (léger), ici, est le morceau ouvrant la face B, Les Remparts De Varsovie, un des classiques justement. Une chanson remarquable et drôlissime sur une femme impossible menant les gens en bourrique, se prenant pour une dame de la Haute, etc. Une chanson qui, comme quelques autres (5) de l'album, était à la base prévue pour faire partie d'une comédie musicale théâtrale qui, apparemment, ne se fera pas, et se serait appelée Vilebrequin (c'est indiqué sur la pochette). Cette chanson est vraiment gaie, drôle, légère, et sans prétention. En revanche, si Les F... (pour Flamingants, des nationalistes belges flamands prônant l'usage du flamand pour le pays entier, refusant le français comme langue officielle), que Brel sous-titre lui-même chanson comique, est drôle, c'est aussi et surtout une charge politique contre ces nationalistes que Brel charriait souvent (voir dans sa chanson La...La...La... de 1967), et ils n'apprécieront pas du tout la chanson (et on les emm...). Musicalement, c'est bizarre, une sorte de pop/lounge qui a mal vieilli (surtout le mixage qui, dès que Brel se met à chanter, enferme littéralement le fond sonore à des années-lumière derrière sa voix, au fond du mix), une musique que Leslie Barsonsec, chroniqueur intermittent du blog, qualifiera, sur un autre blog, de musique de film de Q français des années 70. Pas faux. Les paroles sont drôles, mais aussi et surtout très engagées. Il y à donc un message derrière la gaudriole. Autre message derrière la gaudriole des deux dernières chansons gaies de l'album : la mort. Aïe. Vieillir (issue de Vilebrequin) en parle directement (Mourir, cela n'est rien ! Mourir, la belle affaire ! Mais vieillir, ah, vieillir..., dit le refrain), Brel semble conjurer le sort en parlant de sa future mort (Cracher sa dernière dent en chantant Amsterdam !), s'imaginant vivre centenaire, alors qu'il sait bien que ça ne sera pas le cas. Il ne vieillira pas (il n'avait pas 50 ans à sa mort), et c'est ça qui, selon lui, rend la vieillesse si terrible. Et Le Lion, chanson la moins bonne de l'album (mais pas nulle non plus, juste moyenne), parle aussi de la mort : un lion, tout près d'un fleuve qui bouillonne, et une lionne, de l'autre côté de ce fleuve, s'aiment, s'appellent. Au bout d'un moment, de plusieurs jours, le lion est retrouvé mort dans le fleuve, soit il est mort noyé en essayant de la rejoindre, soit il a été tué en duel par un autre lion qui aimait aussi la lionne, comme on l'apprend. Le final est une allusion à la mort, aussi (comme le coup du fleuve), avec cette voix féminine et très sensuelle, un peu irréelle, qui appelle Jaaaaacques...Jaaaaacques..., et Brel qui, timidement, répond, Oui ? C'est...c'est moi qu'on appelle ?, un final assez raté, kitsch, d'ailleurs. Voilà pour les chansons gaies !

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Mais l'album, surtout, c'est de la noirceur, de la tristesse. N'écoutez pas Les Marquises si vous n'allez pas bien, car ça ne vous aidera pas (ou alors, n'écoutez que Les Remparts De Varsovie !). D'abord, Jaurès, chanson pesante (un accordéon, de Marcel 'chauffe, Marcel, chauffe !' Azzola, qui fait penser à celui de L'Eclusier) sur le petit peuple, les prolétaires, et sur la mort de Jean Jaurès, Brel se demande pourquoi on a tué cet homme qui, pour les prolétaires, les ouvriers, était tout, leur défenseur, leur porte-parole. La vie dans les mines, notamment, est épinglée. Si par malheur ils survivaient, c'était pour partir à la guerre... Autre grand moment de tristesse, et de poésie, de mélancolie, La Ville S'Endormait (une de ses plus belles), et là, rien à dire, c'est fort, très fort. Le Bon Dieu (de Vilebrequin) est un peu trop chargée en pathos, musicalement parlant, c'est proche du hors-jeu, niveau kitsch et pompeux, mais c'est interprété avec une force de conviction telle qu'on pardonne ces arrangements faisant passer ceux de Un Enfant (1968, album J'Arrive) pour de la lo-fi à la Nebraska. Orly est un classique tuant, à la fois un hommage à Bécaud (La vie ne fait pas de cadeaux, et nom de Dieu c'est triste, Orly, le dimanche, avec ou sans Bécaud) et une métaphore sur sa fin de vie : le couple d'amoureux qui se déchirent, dans la vision de Brel, à Orly, ce dimanche, ne serait-ce pas Brel et son enveloppe charnelle, Brel et sa maladie ? Brel et la vie ? Et je vous jure qu'ils crient... Cette chanson rythmée par un orchestre sensationnel (le début de la chanson, jusqu'au premier refrain, est sans aucun accompagnement musical) achève la face A avec force. Sur la B, niveau tristesse, Voir Un Ami Pleurer (de Vilebrequin) est sans égal, ou presque, on pense à toutes ces chansons pesantes sur la mort, la solitude, la détresse, comme Jef, Les Désespérés, Fernand, et on se dit que cette chanson mérite d'être rangée à leurs côtés. Comme Jojo (c'était aussi le nom de son petit avion avec lequel il faisait des transports d'habitants de son archipel, leur rendant service pour le courrier, la bouffe, les transports, d'une île à l'autre), qui parle apparemment d'un de ses amis décédés. Magnifique et intense. Knokke-Le-Zoute Tango est la chanson la plus longue (5,10 minutes), et est issue de Vilebrequin. C'est une chanson à la fois gaie et triste, sur un homme qui n'arrive pas, dans sa ville de Knokke-Le-Zoute, à draguer, il s'imagine des tas de conquêtes andalouses, latinos, mais repart toujours le coeur en déroute et la bite sous l'bras. Une chanson me faisant penser à La Chanson De Jacky en moins gaie. D'ailleurs, malgré des apparences trompeuse, ce n'est pas une chanson gaie (mais qu'est-ce qu'elle est belle !). Enfin, Les Marquises, mais là, je ne vois pas quoi dire. Un sommet absolu, un hommage à cet archipel polynésien. La dernière phrase de la chanson est lourde de sens, et me fera toujours frissonner : Veux-tu que je te dise, gémir n'est pas de mise aux Marquises...

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Avec ce disque, Jacques Brel offre son testament, 9 ans après son précédent opus (J'Arrive), et tout comme ce précédent opus, ce n'est pas gai du tout (sauf quelques rares exceptions), mais c'est bluffant, de bout en bout. Même la chanson la moins forte, ce Lion, est sympathique (je me marre parfois en écoutant cette histoire, certes lourde, de deux lions qui s'aiment et s'appellent, j'imagine une saynète à la Bouchitey...avant que la fin de la chanson ne vienne noircir l'histoire par la mort du lion), tout en étant, en effet, très mineure. Et ceux qui pensent la même chose des F... n'ont sans doute pas tort, la musique étant vraiment difficilement appréciable désormais (et le trait est chargé). Mais dans l'ensemble, tout du long de ses 48 minutes, Les Marquises est un chef d'oeuvre, un des albums les plus grandioses de Brel, si ce n'est son plus grandiose. Et pas seulement parce que c'est le dernier et que Brel, 6 mois plus tard, sera parti. Non, il y à une force, ici, une puissance, une émotion, et tout ça force le respect. Un des classiques de la chanson française (ou francophone plutôt, car Brel ne l'était pas, français !), un album divin, grandiose, certes pesant par moments, mais si vous aimez Brel et la chanson, alors c'est un disque qui risque fort de vous paraître indispensable.

FACE A
Jaurès
La Ville S'Endormait
Vieillir
Le Bon Dieu
Les F...
Orly
FACE B
Les Remparts De Varsovie
Voir Un Ami Pleurer
Knokke-le-Zoute Tango
Jojo
Le Lion
Les Marquises