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Qu'est-ce que je suis content de l'avoir en glorieux vinyle d'époque, celui-là ! Non, je dis ça, parce que ce n'est pas exactement un album facile à trouver. Déjà, est-ce que vous le connaissez ? Oui, toi, là-bas au fond, tu le connais ? Bien ! Mais je savais bien que ça serait le cas, tu m'as l'air très intéressé par tout ce qui est rock français. Les autres ? Non ? Ca ne m'étonne pas. Du tout. Bon, sachez que ce disque est le quatrième et dernier d'Emmanuel Booz, alias Booz (se prononce Boz, pas Bouze), un chanteur complètement frappadingue de chez frappadingue. Ce mec, né en 43, a commencé sa carrière musicale en 1969 avec Au Restaurant D'Alice, adaptation française du fameux Alice's Restaurant d'Arlo Guthrie (qui participera à l'enregistrement). Puis il a sorti, en 1974 et 1976, les albums Le Jour Où Les Vaches... et Clochard. Qui sont tous à peu près aussi faciles à dégotter que Dans Quel Etat J'Erre, son quatrième et ultime opus, sorti en 1979, mais enregistré dans la foulée de Clochard, en 1977. Avec un titre d'album pareil (un jeu de mots des plus téléphonés), on se dit bien que l'album, qui ne contient que 3 titres pour un total de 34 minutes, ne sera pas sérieux. Quand on voit en plus les titres des morceaux (Armoire Et Persil ! Ode Aux Rats, autre jeu de mots pourri et rigolo !), on est conforté dans sa première impression. Et quand on voit la liste des musiciens ayant bossé sur le disque (Jean Schultéis à la batterie, c'est à dire le futur chanteur de Confidences Pour Confidences ; le regretté Didier Lockwood au violon), on se dit que, tiens, c'est sans aucun doute un truc intéressant, malgré ce titre à la con (et cette pochette électrique qui n'est pas vraiment du meilleur goût - pas la photo, mais les teintes, et le fond violet du reste de la pochette).

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Verso de pochette (pas une photo perso, et le liseré rouge autour de la pochette n'en fait pas partie, évidemment)

Rangé fièrement parmi les meilleurs albums de rock français, Dans Quel Etat J'Erre est souvent considéré comme un des premiers albums de...rap. Booz, en effet, clame son texte sur un accompagnement musical strictement non-narratif, à la Gainsbourg période Histoire De Melody Nelson (qui peut lui aussi, et avec 8 ans d'avance, être considéré comme un précurseur du rap/slam). Des textes totalement flingués, hilarants et délirants (Dans le port d'Amsterdam, les bigorneaux s'ennuient), Ode Aux Rats, long de 16 minutes, est une déclamation hallucinante et hallucinée, engagée, sur la condition humaine, on est comparés à des rats, sympa le mec, mais après tout, il en est un lui aussi. La vie se crêve les yeux pour ne plus voir la mort, et je suis consterné par la connerie humaine. Booz ne chante pas, il clame, hurle parfois. L'accompagnement musical est du pur rock progressif teinté de fulgurances hard et jazz. Synthés à gogo. Violon allumé. Guitares incroyables. Rythmiques de feu. Le tout, non seulement sur les 16 minutes de ce titre, mais sur les deux titres restants, deux fois moins longs, mais pas deux fois moins bons. A l'époque, en France, on savait faire des trucs étranges : Albert Marcoeur : clone français de Zappa avec des paroles faussement enfantines ; Magma ; Zoo, du Blood, Sweat And Tears français ; Catherine Ribeiro + Alpes, dont le (Libertés ?) est un des albums les plus sauvagement engagés que je connaisse, il en est douloureux ; Ange, les Genesis français ; Massiéra, Red Noise, Hedayat, Moving Gelatine Plates, Gong...

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Mais même en cette époque (les années 70) de fulgurances et d'innovations (maintenant, le rock français, c'est quoi ?), un album tel que Dans Quel Etat J'Erre, qui bien entendu n'a eu aucun succès (comme les autres albums de Booz), c'était tout de même un truc de malade. Après ce disque, Booz sortira un single en 1981, d'un groupe éphémère (F.F.I.), puis se concentrera sur une carrière d'acteur (il a joué dans plein de films de tous genres : On A Volé Charlie Spencer, Rembrandt, Le Pacte Des Loups, La Fille Coupée En Deux) et, à partir de 2000, de scénariste. C'est lui qui a signé les scénarii de (bouchez-vous le nez, parce que ça va sentir la merde dans pas longtemps) Jet Set (dans lequel il joue aussi), Trois Zéros, Camping et sa suite, Disco, Turf, bref, les films de Fabien Onteniente. Plus Old School de Kader Ayd. Respirez, c'est fini. Dans un sens, ce n'est pas étonnant, qu'un mec ayant sorti des albums aussi allumés (celui-ci, de 1979, est vraiment incroyable, et musicalement génial, avec des textes excellentissimes) se soit reconverti dans les scénarii de comédies pouet-pouet. Mais c'est quelque part gâcher un talent, je trouve. Quoi qu'il en soit, Dans Quel Etat J'Erre est un chef d'oeuvre de barge. A écouter d'urgence !

FACE A

Ode Aux Rats

FACE B

La Symphonie Castastrophique

Armoire Et Persil