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39 minutes et autant de secondes (du moins, dans ma mémoire) de douleur, voilà ce que représente, grosso merdo, cet album. Sorti en fin d'année 1970, année de la 'mort' officielle des Beatles, année où chacun d'entre eux a dégoupillé au moins un album solo, ce disque est à la fois le premier et le cinquième album solo de John Lennon. Le cinquième, parce qu'il ne faut pas oublier les trois conneries avant-gardistes qu'il a vomies entre 1968 et 1969, en collaboration avec sa Yoko d'amour, ni le Live Peace In Toronto 1969 de...1969, tiens, enregistré aussi avec Yoko, et avec une première mouture, assez bandante (Eric Clapton, l'ami de toujours Klaus Voormann, le futur Yes Alan White) du Plastic Ono Band, le groupe de Lennon. Mais ces quatre albums, et surtout les trois avant-gardistes inécoutables, ne comptent pas vraiment, voilà pourquoi cet album de 1970, sous sa magnifique pochette, est en réalité le premier album solo de Lennon à mériter pleinement les qualificatifs d'"album" et de "solo". Yoko, bien que présente du début à la fin de l'enregistrement de l'album (et pour cause : de son côté, avec les mêmes musiciens, que je citerai plus bas, elle enregistrait aussi un disque solo, qui sortira sous une pochette presque identique - on change juste la position des amants sur la pochette, ils sont inversés - et un titre similaire, et sortira simultanément avec celui de John), n'apparaît pas dessus. Rien que pour ça, on remercie le petit Jésus, car quand on sait à quel point sa voix de chat qu'on étrangle et encule en même temps peut être irritante (Listen, The Snow Is Falling ; Happy X-Mas (The War Is Over) ; Don't Worry Kyoko...)... Bref, ce premier vrai opus solo de Beatle John s'appelle sobrement John Lennon/Plastic Ono Band. Ouiiiiiii, celui de Yoko s'appelle, en effet, Yoko Ono/Plastic Ono Band. Mais assez parlé d'elle. Le verso de la pochette montre John enfant, photo bien grossie, à voir de loin (même chose, avec Yoko enfant, pour son album à elle, évidemment).

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Les tourtereaux présentent leurs albums (montrés du côté de leur verso, photos de Yoko ou de John, enfants)

Pour ce disque, Lennon a fait les choses en grand, il s'est entouré de celui qui a 'sauvé' les bandes de l'album Let It Be, et en a fait ce que l'on sait (plus tôt dans la même année 1970), au grand malheur de Paul McCartney, d'ailleurs : Phil Spector. Spector (qui, la même année, produit le triple All Things Must Pass de George Harrison, et qui, par la suite, produira le triple live The Concert For Bangla Desh d'Harrison et les deux albums suivants de Lennon (Imagine et Some Time In New York City), plus une partie de l'album Rock'n'Roll du même Lennon), Spector, donc, est mondialement connu pour ses productions chatoyantes, luxuriantes un peu trop chargées même, le fameux Mur du Son, cet empilage de couches sonores en glorieux mono, quasiment indescriptible, mais parfaitement reconnaissable. Lui qui a bien usé de cette technique sur l'album de Harrison et les futurs Lennon, plus des morceaux de Let It Be, s'est curieusement, et on ne lui en voudra pas pour ça (au contraire !), retenu pendant les sessions de John Lennon/Plastic Ono Band. C'est bien simple, à écouter le disque, on ne jurerait vraiment pas que Spector est derrière, à la production (il coproduit avec le couple LennOno, cependant). L'album est en effet servi par une production raw, sèche de chez sèche, brut de décoffrage, on accusera même le disque d'être limite inécoutable, à sa sortie. Car en plus d'être produit avecla plus extrême austérité (de l'ascétisme musical), John Lennon/Plastic Ono Band, ou JL/POB pour faire plus court, est un des albums les plus intérieurs, introspectifs et sombres qui soient. Un vrai disque de psychanalyse musicale. Ne cherchez pas de la légèreté ici, tout, de Mother à My Mummy's Dead (on sent le concept, hein, avec ces deux titres ?) est soit triste, soit colérique, soit mélancolique.

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Verso de pochette

Lennon reconnaîtra rapidement que le côté très austère et intérieur de l'album était un peu dur à encaisser pour le grand public qui attendait sûrement autre chose de sa part, et toujours sous la houlette de Spector, il accouchera, un an plus tard, d'Imagine, pour lequel il avouera avoir enrobé les chansons de miel et de chocolat, bref, d'avoir servi une production bien plus accessible (et en effet ; mais pour ce qui est des textes, c'est au moins aussi intérieur et sombre que JL/POB). Le succès sera à la clé. Mais revenons à son premier album, il y à plein de choses à dire à son sujet. Les musiciens qui y oeuvrent, notamment : John est à la guitare et au piano sur tous les titres (sauf deux, pour le piano) ; à la batterie, on a Ringo Starr, partout ; Billy Preston joue du piano sur un titre, et Spector sur un autre ; la basse est tenue par Klaus Voormann. Les morceaux, maintenant. Je ne me vois pas envisager de parler de l'album autrement que par un bon vieux track-by-track, aborder les chansons à la suite l'une de l'autre, c'est banal, mais toujours efficace. L'album s'ouvre donc sur Mother, morceau qui démarre, et fait donc démarrer l'album, par un son de cloches, celles de Big Ben probablement (le son éraillé est reconnaissable entre mille), son qui fait furieusement penser à un glas funèbre. En même temps, ça tombe bien, vu le sujet et l'ambiance du morceau... Mother, mythique chanson, parle donc de la mère de Lennon, Julia, qu'il a très peu connue : enfant, il fut confié à de la famille par elle, qui l'a presque laissé tomber, avant de le retrouver plusieurs années plus tard, trop tardivement ; elle mourra dans un accident de voiture peu après. Cette tragédie traumatisera Lennon. Ayant essayé, avec Yoko, à l'époque, la fameuse méthode d'Artur Janov (fameux psychanalyste), le 'cri primal', qui consiste à recracher sa douleur, sa tristesse, sa haine, dans de longs cris inarticulés similaires aux vagissements d'un bébé, Lennon les expérimente sur album, ici : tout le final de cette chanson est braillé de plus en plus violemment, sur fond de piano entêtant et minimaliste et de batterie sèche, par Lennon. Momma don't gooooooooooooooooo/Daddy come hoooooooooooome... On sort différent de cette chanson, si on arrive à en sortir. C'est à la fois magnifique et angoissant, irritant et émouvant, traumatisant et libérateur.

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Le macaron de face de l'édition originale : la pomme en noir & blanc au lieu du vert

Hold On (John) suit et est une des chansons les plus courtes de l'album, même pas 2 minutes. Quasiment bucolique, elle est une sorte d'auto-encouragement, et d'encouragement envers Yoko aussi, comme pour dire que les temps difficiles sont passés, you're gonna see the light, que la suite ne pourra être que plus belle et agréable... Musicalement d'une sobriété exemplaire, belle guitare sèche, la chanson est reposante, s'il n'y avait, en son centre, un curieux passage d'une ou deux secondes : Lennon qui, d'une voix gutturale, dit le mot 'cookie', allusion, mais il fallait le savoir, au programme pour enfant Sesame Street. I Found Out, qui suit, est un radical changement de style : guitare électrique qui surchauffe, voix hargneuse et narquoise, la chanson est un pur rock bien rocailleux, dans lequel Lennon s'en prend à à peu près tout ce qui bougeait dans son collimateur : McCartney en prend pour son grade (I've seen religion from Jesus to Paul, phrase dans laquelle il revient aussi, rapidement, sur la polémique du "Plus populaires que le Christ"), ses parents aussi (They didn't want me so they made me a star). Guitares agressives, chant qui ne l'est pas moins, et la production directe rend le morceau encore plus violent, un peu comme Cold Turkey, sorti en single en 1969. Bluffant. Sans transition, comme PPDA le disait si bien, Working Class Hero, chanson ultra-mythique qui sera reprise par Marianne Faithfull (sur Broken English, 1979) et David Bowie (sur le premier opus éponyme de son groupe Tin Machine, 1989) notamment, est une des plus connues de Lennon. Musicalement proche de Dylan, avec sa guitare acoustique qui tourne ses minimalistes accords en boucle (ne manque plus qu'un harmonica), la chanson parle des inégalités sociales, de la vie des pauvres gens, une phrase fera mouche et sera source de polémique : You're still fucking peasants as far as I could see ("vous n'êtes toujours que des putain de paysans, aussi loin que je puisse en juger"), pour le gros mot, évidemment. Et l'insulte, probable. La vérité, ça fait mal. La chanson est magnifique, ce n'est pas ma préférée de l'album ni de Lennon, mais elle est, vraiment, indissociable du bonhomme, un best-of, en 2005 (qui reste le meilleur de tous les best-ofs lennoniens, parce que double), lui devra son nom. La face A se finissait par Isolation, chanson martelée au piano, magnifique et oppressante en même temps. On sent, à l'écouter, que quelque chose va péter, et en effet, les 'ponts' sont assez tendus (I don't expect you...to understand), et le morceau se finit sèchement. La face aussi. On le retourne, ce disque ?

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Remember, avec son piano assez sautillant, démarre la seconde face, on a l'impression qu'il n'y à pas eu de pause entre Isolation et lui, le premier morceau se finissait sèchement, celui-ci démarre directement, comme si ç'en était la suite. Ce n'est pas le cas, mais l'effet est réussi. Une chanson mémorable et une de mes préférées, qui s'achève étrangement par Lennon chantant quelques bribes d'une comptine traditionnelle anglaise, Remember the fifth of November ("Souviens-toi de ce 5 novembre"), allusion à la fameuse Conspiration des Poudres, le Guy Fawkes' Day (jour de fête nationale). Pour info, Fawkes, au XVIIème siècle, tentera de renverser le pouvoir et la monarchie, mais son complot capotera totalement. Depuis ce jour, on commémore ça par un grand feu d'artifices. On entend des explosions en final de la chanson, d'ailleurs (autre info, mais anecdotique : Guy Fawkes a inspiré, par son visage, le masque du vengeur dans le comic-book V Pour Vendetta d'Alan Moore, adapté au cinéma, et ce même masque, avec le V encerclé, deviendra le logo des hackers d'Anonymous). Après Remember, on passe à une pure douceur qui démarre et se finit en longs fades : Love. Redécouverte tardivement (elle sortira en single...après la mort de Lennon, et marchera plutôt bien), c'est une merveille absolue, douce comme une pluie estivale, avec, au piano, non pas Lennon, mais Phil Spector, qui en joue super bien par ailleurs. Love is real, real is love... Les paroles sont minimalistes, et parlent de l'amour. Encore une fois sans aucune transition, on passe à Well Well Well, le morceau le plus long (presque 6 minutes ; mais Mother n'est pas loin derrière) de l'album, et le plus rock. Un peu comme I Found Out, mais en plus radical, la chanson, avec sa guitare sanguinaire et ses cris primaux de Lennon (il finit la chanson par des hurlements de chien s'étant pris les couilles dans une porte à tambour, Weeeeeeellllllll, weeeeeeeeeeeeeellllll), parle d'un seul et unique sujet : son amour pour Yoko. Oui, les paroles sont idiotes. En fait, la chanson est le moins réussie du lot, c'est aussi la seule qui soit un tant soit peu difficile à écouter. Si tout John Lennon/Plastic Ono Band  avait été de cet acabit, ça aurait été le pire album de Lennon. Avec un peu plus de douceur, et une durée moins étendue (c'est surtout ça, qui est usant, ici), Well Well Well aurait été meilleure. Enfin, ce n'est pas nul non plus, juste le passage 'en trop' de l'album. Il ne fait pas pour autant baisser la note, maximale, que je lui attribue. Look At Me, encore une douceur bucolique à la Love, suit. Morceau court, il est magnifique, malgré des paroles peu joyeuses (Look at me, what I am supposed to be ?). On passe à God, dont la partie de piano est signée Billy Preston. Tuerie mélancolique, cette chanson fera jaser, Lennon y clamant sans détour qu'il ne croit plus en rien du tout, auf en Yoko et en lui-même. Une longue litanie de I don't believe in..., je ne vais pas tous les citer, mais il y à notamment Elvis Presley, Bob Dylan (qu'il cite sous son vrai nom de Zimmerman), les rois, Bouddha, Jésus, le yoga, Hitler (pour celui-là, encore heureux qu'il ne croit pas en lui). I don't believe in Beatles. Gros silence. I just believe in me, Yoko and me (and that's reality). The dream is over, what can I say ? The dream is over, yesterday. I was the dream weaver, but now I reborn. I was the Walrus, but now I'm John. And so, dear friends, you just have to carry on. The dream is over. Quand on a dit ça, d'une petite voix un peu larmoyante et émue (car on sent que Lennon l'était un peu en laissant sortir ça), on a tout dit. Les gens, à l'époque, espéraient encore en une reformation du groupe, et God tuera cet espoir (même si les Beatles eux-mêmes, dans leurs déclarations, ne laissaient planer que peu de doute sur le fait que cette reformation était vraiment peu probable). Chers amis, il vous faut continuer seuls, le rêve est fini.

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Sous-pochette du vinyle

Une telle chanson aurait admirablement fini le disque, mais Lennon a eu une autre idée : 50 secondes de folk lacrymal enregistré sur un antique magnéto à cassettes, son criard et étouffé, radiomical, où on l'entend chantonner, d'une petite voix, quelques lignes de texte sur la mort de sa mère, My Mummy's Dead, en s'accompagnant à la guitare. Gros frissons. Et là, l'album s'achève, froidement, tristement, en contrepoint de la douleur colérique de Mother. La première édition CD proposait des bonus-tracks pas mal (Do The Oz, écrite afin de soutenir Oz, un magazine américain contre-culturel, et Power To The People, que l'on retrouve sur quasiment tous les best-ofs de Lennon), mais qui brisaient la cohérence de l'album. Comment écouter autre chose après My Mummy's Dead ? Heureusement, la réédition 2010 a viré ces bonus-tracks (même chose pour les autres albums réédités). Pour finir, que dire ? Disque qu'il faut éviter d'écouter le matin au réveil (si on est du genre émotif) pour ne pas avoir le blues tout du long de la journée, c'est un des albums les plus sombres, tristes et j'ai même envie de dire traumatisants qui soient. Aucun autre Beatles ne s'est répandu autant que Lennon sur ce disque de 1970 dont la pochette bucolique (Yoko adossée à un bel arbre, et Lennon allongé entre ses jambes ; pour la pochette de l'album de Yoko, c'est elle qui est allongée entre les jambes de Lennon adossé contre l'arbre) ne laisse pas présumer de son contenu. A la rigueur, c'est la pochette de l'album suivant, Imagine (Lennon, regard pensif et triste, dans des nuages), qui aurait mieux collé. Au final, John Lennon/Plastic Ono Band est tout simplement un des meilleurs albums solo d'un ex-Beatles (aux côtés notamment de Band On The Run, All Things Must Pass, Ram, Chaos And Creation In The Backyard, Walls And Bridges, Ringo, Cloud Nine ou Imagine) et le meilleur album solo de Lennon. Après, je dois avouer que je suis encore plus fan de Walls And Bridges que de lui (pour ma part, cet album de 1974 enregistré pendant le fameux "Lost Weekend" est le deuxième meilleur album solo de Lennon), mais je suis quand même totalement fan de cet album introspectif et douloureux, vraie séance de psy couchée sur album et qui, avec le temps, s'impose vraiment comme un chef d'oeuvre incontesté (je dis ça, car généralement, les premières écoutes de l'album ne sont pas les meilleures ; il faut du temps pour apprivoiser le disque, mais une fois que c'est fait...).

FACE A

Mother

Hold On (John)

I Found Out

Working Class Hero

Isolation

FACE B

Remember

Love

Well Well Well

Look At Me

God

My Mummy's Dead