TD4

The Doors, premier album des Doors, est sorti en début d'année 1967 et a d'ores et déjà imposé le groupe de Jim Morrison. La concurrence sera rude, en 1967 : Beatles, Pink Floyd, Jefferson Airplane, Cream, Velvet Underground, Hendrix, Traffic, sans oublier Love, autant de groupes qui, en cette année, sortiront des classiques. En 1967, les Doors, comme les Beatles, le Velvet et Hendrix, sortiront non pas un, mais deux albums. Leur deuxième album sortira en septembre, sous une pochette absolument magistrale et très risquée : à peine connus, n'ayant qu'un seul album (qui marchera bien, ceci dit) à leur actif, le groupe refuse d'apparaître sur la pochette (ils y sont tout de même, discrètement, via une affichette sur le mur, derrière le colosse), je crois qu'ils ne voulaient même pas que leur nom apparaisse sur la pochette recto (là aussi, le nom apparaît, il est sur l'affichette, qui reprend le visuel du verso de leur premier album). Comme Led Zeppelin en 1971 (mais eux parviendront à leurs fins : l'album qu'ils ont sorti en 1971 n'a aucune inscription sur sa pochette), les Doors veulent sans doute laisser parler la musique. Mais leur maison de disques, Elektra, estimera qu'avec un seul album à son actif, et face à une telle concurrence (parfois interne : Love est aussi chez Elektra), il valait mieux assurer. C'est ainsi que Strange Days montre donc un peu le groupe sur sa pochette (et la sous-pochette illustrée, un luxe pour l'époque, contient les paroles d'un côté, et une photo noir & blanc du groupe de l'autre). 

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L'album est bien souvent considéré comme le sommet du groupe. Un des sommets, je dirais, en fait. Court (il ne dure que 35 minutes, pour 10 titres), il est sorti sous une pochette prise dans une ruelle de Los Angeles (une sorte de cour intérieure) et montre une parade de rue en pleine action. On a un colosse (un videur de boîte de nuit fut engagé pour la photo), des musiciens, un jongleur, des funambules, deux nains aux rictus inquiétants. Cette photo aux teintes froides et bleutées participe activement à l'atmosphère de l'album. Une atmosphère sombre, étrange comme les jours du titre de l'album, et qui a été comparée, par certains, à celle du Carmina Burana de Carl Orff. Si on veut. Mais c'est sûr que cet album possède des sonorités assez sombres, les Doors étaient d'ailleurs un groupe très sombre, on n'est pas ici en présence de rock psychédélique ensoleillé mais, comme avec Love et le Velvet Underground, d'un rock psychédélique montrant la face sombre de l'acide. Les claviers de Ray Manzarek sont bizarres, la rythmique est menaçante, le chant de Morrison, qui alterne parfois entre furie et sombre douceur, est totalement schizo. Les paroles, j'en parle même pas, c'est du sombre de chez sombre, parfois teinté d'un humour ravagé (Cancel my subscription to the resurrection/Send all my credits to the house of detention/I've got some friends inside dans When The Music's Over), et toujours avec cette poésie beat qui faisait sans doute grincer les dents de certains mais qui participe totalement à l'expérience doorsienne. Horse Latitudes, que Jim aurait écrit (sur l'album, c'est une déclamation de moins de deux minutes, sur fond sonore cauchemardesque) adolescent, ce qui n'aurait pas manqué de faire sourciller d'admiration Manzarek, est un poème terrifiant sur des chevaux que l'on largue en pleine mer, afin d'éviter le naufrage du bateau sur lequel on les transportait, au cours d'une violente tempête. Awkward instant, and the first animal is jettisoned, legs furiously pumping... Coincé entre un Unhappy Girl faussement pop et un mythique Moonlight Drive qui achève la face A, cet intermède reste longuement en mémoire.

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Offrant quelques hits (Love Me Two Times, qui est immense ; Moonlight Drive ; People Are Strange, dans laquelle Morrison énonce quelques vérités de cette époque troublée : les gens semblent horribles quand on est solitaire), l'album offre aussi les 11 minutes dévastatrices de When The Music's Over, qui réussit là où le tout aussi long The End du précécent album échouait en partie : à captiver l'auditeur du début à la fin. Intro d'orgue qui n'est pas sans rappeler celle du Soul Kitchen du précédent opus, un Morrison en grande forme qui nous offre quelques grands moments d'hystérie (le final, inoubliable) et des paroles parfois absconses (Avant de mourir, je voudrais entendre le cri du papillon) et parfois très engagées (We want the world and we want it...now...now...now ?... NOW !!). L'album offre aussi You're Lost Little Girl qui, selon la légende, aurait été enregistrée (pour la piste vocale) par un Morrison à qui sa petite amie Pamela Courson taillait une plume pour aider à le détendre (à entendre les intonations languissantes et rêveuses de sa voix, j'ai envie de dire : mission accomplie, pas vous ?), et une fois que l'on connaît cette anecdote truculente, il est IMPOSSIBLE de ne pas imaginer la scène et d'y penser en écoutant ce morceau, non, ne me remerciez pas, c'est offert. Strange Days, qui ouvre le disque, avec sa piste vocale quelque peu bidouillée (qui la rend vaguement inhumaine dans le final), est un autre grand morceau. De quoi pardonner qu'encore une fois, un trouve ici un morceau en-deça du reste de l'album : My Eyes Have Seen You, sympa mais, comme I Looked At You (similarité de titres, d'ailleurs : 'mes yeux t'ont vue', 'Je t'ai regardée') du précédent opus, c'est mineur. Il y à quelques années, j'aurais aussi cité I Can't See Your Face In My Mind, mais ce morceau est finalement excellent, un peu oppressant. Aussi oppressant que la majeure partie de ce Strange Days définitivement supérieur au pourtant excellent premier opus. Un album qu'au départ, je n'aimais pas (il y à longtemps, quand j'ai découvert le groupe), mais qui, à force d'écoutes , est devenu un de mes chouchous des Portes. 

FACE A

Strange Days

You're Lost Little Girl

Love Me Two Times

Unhappy Girl

Horse Latitudes

Moonlight Drive

FACE B

People Are Strange

My Eyes Have Seen You

I Can't See Your Face In My Mind

When The Music's Over