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Que se passe-t-il quand des musiciens passionnés de jazz (et ayant d'ailleurs joué dans de petites formations de ce genre) et assez hip dans l'âme rencontrent un apprenti poète rebelle plus qu'à moitié dingue et décident ensemble de monter un groupe ? Ca donne les Doors, évidemment. Fondé en 1965 en Californie, ce groupe, qui tire son nom (attention les yeux, la référence culturelle intellectuelle ne va pas tarder à débouler) d'un livre du philosophe et essayiste britannique Aldous Huxley (livre du nom des Portes De La Perception, dans lequel il parle notamment de son expérience de l'acide), était constitué, on le sait mais ça ne coûte rien de le redire, du chanteur Jim Morrison, du claviériste Ray Manzarek (qui a connu Morrison sur les bancs de l'université), du guitariste Robbie Krieger et du batteur John Densmore. Les deux derniers sont, en 2018, les seuls membres encore vivants du groupe. Et le bassiste ? me demandez-vous. Non. Pas de bassiste. Certes, Manzarek est crédité, sur la pochette du premier album, comme claviériste et bassiste, et le groupe engagera un bassiste d'appoint sur l'ensemble de leurs albums suivants (Doug Lubahn, Ray Neopolitan, Jerry Scheff), mais les Doors fait partie de ces groupes (avec Roxy Music à partir du deuxième album ; et il me semble aussi, les Animals, mais pour ces derniers, je peux me tromper) à ne pas posséder de bassiste. Et sincèrement, ils n'en ont pas besoin. Les claviers de Manzarek (une source d'inspiration pour, notamment, 10 ans plus tard, Dave Greenfield des Stranglers) sont tellement imposants, importants, présents, qu'une basse n'est vraiment pas utile. 

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Le groupe enregistre, en 1966, son premier album, qui sortira en début d'année 1967, sur le label Elektra, qui acceptera de les signer après qu'Arthur Lee, chanteur de Love (un groupe du label, et une des sensations de 1966), parviendra à convaincre Jac Holzman, leader d'Elektra, de les prendre. Les Doors se produisaient dans diverses salles, leurs prestations assez incendiaires et provocatrices les feront même virer de certaines, le Mother ? I want to fuck you de The End ne plaisant pas à tout le monde. Mais le buzz (on ne parle pas encore en ce terme à l'époque, mais c'est bien de ça qu'il s'agit) se répand dans tout Los Angeles : ce groupe est immense, va être encore plus immense, il faut les signer quelque part. Elektra s'en charge (le groupe ne changera jamais de label) et charge un de leurs producteurs, Paul A. Rothchild, qui sort de taule pour une histoire de cannabis, de s'occuper d'eux. Il fallait bien un mec comme Rothchild pour gérer un groupe comme les Doors. Ou plutpot, gérer un mec comme James Douglas Morrison, fils de militaire de la Navy (un amiral, de plus), passionné par le sort des Indiens depuis qu'il en vu un en train de crever dans un accident de la route, dans le désert, enfant (Indian blood scattered on highway : paroles de Peace Frog, 1970). Un mec intelligent, qui lit Rimbaud, Verlaine, Huysmans, Burroughs, Kerouac, Blake, Huxley, Pynchon et autres T.S. Eliot. Qui écrit de la poésie beat. Ou pas beat. Beau comme un dieu grec, d'un charisme à faire se chier dessus de honte le mec le plus charismatique au monde. Mais un véritable taré, aussi, alcoolo au cerveau dérangé (il martyrisait apparemment ses frères et soeurs dans son enfance, entre autres), un peu exhibitionniste sur les bords, aimant provoquer et choquer. 

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Selon la légende (narrée dans je ne sais combien de livres sur le groupe, dont c'est que ça doit être vrai), Morrison serait revenu en studio, la nuit tombée, après que le groupe ait enregistré Light My Fire ou The End, et ce, pas pour refaire ses voix, non, mais pour tout saccager, extincteur vidé sur les consoles, TV balancée sur les vitres, peut-être un petit pissou quelque part, ce genre de délicates attentions, et ce, probablement parce que quelque chose ne lui aurait pas plu durant l'enregistrement. Premier dérapage d'une série de 5255,34 (ah ah). Holzman fait la gueule, Rothchild flippe peut-être un peu...mais le groupe est, malgré son chanteur, et grâce à son chanteur, immense. Le premier album, éponyme, sort sous une pochette doublement photographique (recto comme verso) et déjà, Morrison est mis en avant. Les 11 titres (l'album dure 44 minutes, un des plus longs du groupe) sont dans l'ensemble surpuissants. On a certes un ou deux ou trois titres un peu en-dessous du reste (Twentieth Century Fox, I Looked At You et End Of The Night, malgré la logique et très réussie ambiance fin de nuit du second, sont moyens), mais le reste, justement... Que dire face à des morceaux aussi parfaits que Light My Fire (7 minutes de bonheur, avec un immense solo d'orgue de Manzarek au milieu, chanson qui sera, contre l'avis du groupe, sabordée dans une version raccourcie sortie en single), Break On Through (To The Other Side), The Crystal Ship (Morrison à son plus poétique et délicat sur l'album), ce Back Door Man bluesy en diable (et par ailleurs une reprise), cette immense reprise du Alabama Song (Whiskey Bar) de L'Opéra De Quat'Sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill ? Bon OK, OK, The End, long de 11 minutes, est en revanche un poil surestimé. La première partie, mythique (Apocalypse Now), est géniale, rien à dire. Le retour, dans le final, à ce premier thème aussi. Mais le morceau se dilue dans une durée trop étendue (sur l'album suivant, When The Music's Over durera aussi longtemps, mais on y sent moins la durée passer), et le passage central, du spoken-word assez tarabiscoté (bien qu'agrémenté de phrases aussi cultes que The west is the best), est à la longue, à force d'écoutes, assez lourd. Dans ce passage, Morrison parle notamment d'un homme arpentant le couloir de sa maison, passant devant la chambre de sa soeur sans s'arrêter, puis devant son père à qui il dit qu'il veut le tuer, puis devant sa mère à qui il dit qu'il veut la... Bref. On comprend aisément le choc que ça a dû être d'écouter The End, en live ou en album, à l'époque. Le morceau n'en est pas moins trop long, un peu boursouflé, très surestimé, probablement, oui je sais que je vais en faire sursauter plus d'un, le défaut principal de The Doors : ce premier album, globalement remarquable, mais pas leur meilleur, est achevé par un morceau inégal et longuet, qui aurait été meilleur en version raccourcie. Mais mis à part ça, quel album !

FACE A

Break On Through (To The Other Side)

Soul Kitchen

The Crystal Ship

Twentieth Century Fox

Alabama Song (Whiskey Bar)

Light My Fire

FACE B

Back Door Man

I Looked At You

End Of The Night

Take It As It Comes

The End