25127

Dans la discographie stonienne, cet album a une place de choix. C'est un disque important pour le groupe, qui vient alors de sortir un album psychédélique mal compris (Their Satanic Majesties' Request) et a perdu son producteur Andrew Loog Oldham (qui n'avait pas du tout foi en ce disque psyché et a quitté le navire pour la peine). Se resaisissant, le groupe recrute un nouveau producteur, un Américain extrêmement génial du nom de Jimmy Miller (producteur de Traffic, puis de Blind Faith en 1969, puis, encore plus tard, de Motörhead, Primal Scream...), qui restera leur producteur juqu'à 1973 et Goats Head Soup (inclus). L'Âge d'Or des Rolling Stones peut alors commencer, une série d'albums quintessentiels, de 1968 à 1973. Cet album date donc de 1968 et est précédé d'un single monstrueux absent de l'album (comme c'était souvent le cas pour les singles à l'époque), Jumpin' Jack Flash (au riff qui n'est autre que celui de (I Can't Get No) Satisfaction un peu modifié), lui aussi produit par Miller. L'album, lui, le dernier album sorti du vivant de Brian Jones (Let It Bleed, l'album suivant, sortira quelques mois après sa mort, et il ne joue quasiment pas dessus), s'appelle Beggars' Banquet. De son titre, 'le banquet des clochards' (qui sera le nom d'une maison de disques indépendante par la suite) à ses morceaux, en passant par sa pochette, tout est culte ici. On va commencer par parler de la pochette, si vous le voulez bien. Quand l'album est sorti en 1968, en décembre, il avait comme pochette celle présente sous ce paragraphe :

hank

Une pochette on ne peut plus sobre, et que l'on aura tôt fait, à sa sortie, de cataloguer comme énième tentative stonienne de se moquer du succès des Beatles (alors qu'entre les deux groupe, l'entente était absolue, les deux groupes étaient amis, pas de guéguerre des tubes et des égos comme on a longtemps cru qu'il y en avait), allusion évidemment au Double Blanc des Beatles sorti peu de temps auparavant dans la même année. Mais cette pochette blanche avec la mention du nom du groupe, du titre de l'album, et les lettres RSVP ('Rendez-Vous S'Il Vous Plaît', en français dans le texte pour faire plus classe), en forme de carton d'invitation, n'était pas un pastiche de la pochette de l'album des Beatles, mais un compromis accepté, à contrecoeur, par les Stones, pour que Beggars' Banquet sorte. Car la pochette voulue (en haut d'article) sera refusée par Decca, leur maison de disques, car considérée comme obscène, trash, provocante. Depuis l'avènement du CD, elle est désormais commercialisée, mais avant ça, peanuts (il n'existe donc pas d'exemplaire vinyle pré-CD avec cette pochette, donc). Il faut dire que le groupe a fait fort : des chiottes dégueulasses (rien que le PQ ne donne pas envie...en même temps, faire envie n'est pas la fonction principale d'un rouleau de PQ), avec des murs éminemment tagués : dessins (croix, femmes nues), inscriptions diverses (nom du groupe, titre de l'album, titres des chansons (au verso), crédits...et, aussi, inscriptions provoc comme Bob Dylan's dream relié à la chasse d'eau, Lyndon is a friend of mine - allusion à ce très impopulaire président des USA Lyndon Johnson, qui a envoyé les troupes en masse au Vietnam)... Selon Jagger, les femmes nues et l'allusion à Dylan n'ont pas plu, mais il faut être logique, aussi, une pochette d'album, en 1968, avec des chiottes sales et des graffitis obscènes, ça ne pouvait pas passer. Même si les Stones avaient eu, en 1968, leur propre label (crée en 1971). Too much, man. Donc, Decca a dit, ça sera une pochette vierge, ou pas d'album. Les Stones ont capitulé. Mais depuis le CD, la pochette initiale non censurée est heureusement proposée. Maigre consolation pour le groupe, l'intérieur de pochette sera inchangé, en vinyle, une photo du groupe, dans un décor de maison victorienne, en train de festoyer, en tenues de clodos, certains semblant même outrageusement maquillés (Jones, Watts), une photo assez décadente, située ci-dessous.

42952934_p

Intérieur de pochette

Musicalement, les 39 minutes de l'album sont à prédominance country-folk. On trouve, en invités sur ce disque, Nicky Hopkins (piano), Ric Grech (violon, futur Blind Faith), Dave Mason (de Traffic, mellotron), Rocky Dijon (congas), et Jimmy Miller pose des choeurs. On a aussi le Watts Street Gospel Choir qui pousse des voix sur Salt Of The Earth, dernier morceau, lequel est d'abord chanté par Keith Richards avant de laisser la place à Mick Jagger. Brian Jones joue de la slide, du sitar, des percussions, du mellotron, de l'harmonica, mais, au final, joue peu sur le disque, est déjà en partance. Après un album psychédélique, Beggars' Banquet est, lui, un disque à contre-courant des idéaux hippie qui font alors fureur. C'est un disque parfois politisé (Street Fighting Man est une allusion évidente aux mouvements contestataires de Mai 68 qui ont fleuri en France et un peu partout dans le monde), et méchant, cynique, stonien, donc, une sorte de contrepied des chansons pacifistes des Beatles (Revolution). Avec ce disque, le groupe redevient populaire, car Their Satanic Majesties' Request, franchement, avait quelque peu écorné leur popularité. On trouve pas mal de classiques sur cet album : No Expectations (une complainte sinistre à rapprocher, dans un sens, du futur Love In Vain de Let It Bleed), Stray Cat Blues, Factory Girl (chansonnette country que j'ai mis du temps, beaucoup de temps à aimer), Street Fighting Man, et surtout Sympathy For The Devil

Rolling_Stones_beggars_banquet_delante

Elle est importante, celle-là. Si Keith Richards a une fois ou deux dit, dans des interviews, qu'il laissait, en live, l'essentiel des soli de guitare à Ron Wood, il avoue toujours soigner celui de Sympathy For The Devil, de toujours le faire lui-même, vous dire ce qu'il pense de cette chanson imparable, cultissime, inspirée en partie par le roman Le Maître Et Marguerite de Boulgakov. Please allow me to introduce myself... Même écorchée par un usage abusif dans une publicité pour un parfum (celle avec un extrait du film La Piscine, avec Delon), cette chanson reste un monument. Ce n'est pas le seul monument de Beggars' Banquet, et Street Fighting Man, Stray Cat Blues et Factory Girl assurent aussi, mais c'est clairement LA chanson de l'album, ce Sympathy For The Devil. N'en déplaise à Salt Of The Earth (grandiose), à Jigsaw Puzzle (fantastique), à No Expectations (majestueux)... Même les chansons un peu secondaires sont fantastiques : la reprise de Prodigal Son du Révérend Wilkins est certes le morceau le moins exceptionnel, mais c'est du bon boulot quand même, et Dear Doctor et Parachute Woman (Parachute woman, land on me tonight... paroles éminemment sexuelles) sont très sympathiques. Rien à jeter sur Beggars' Banquet, clairement un des sommets absolus des Galets. Comment ça, vous ne l'avez pas encore ? Vous savez alors ce qu'il vous reste à foutre !

FACE A

Sympathy For The Devil

No Expectations

Dear Doctor

Parachute Woman

Jigsaw Puzzle

FACE B

 Street Fighting Man

Prodigal Son

Stray Cat Blues

Factory Girl

Salt Of The Earth