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J'ai eu pendant longtemps une relation schizophrène avec cet album. Je m'explique : j'ai pendant longtemps voulu, à tout prix, l'aimer, essayer de l'aimer, mais rien à faire, je n'arrivais pas à totalement me plonger dedans, il y avait un truc qui faisait que je ne parvenais pas à apprécier son écoute. Il s'agit en l'occurrence du quatrième album de Spirit, groupe de rock américain fondé en 1967, mené par le guitariste/chanteur Randy California et son beau-père (il a épousé en secondes noces la mère de Randy), le batteur Ed Cassidy (mais c'est surtout California qui gérait le groupe). Sorti en 1970, cet album, auquel California (de son vrai nom Randy Craig Wolfe) croyait beaucoup, sera pourtant un beau bide à sa sortie, il sera incompris, les gens passeront totalement à côté. Ce n'est que bien des années plus tard, au moment de sa première édition CD dans les années 90 (en 1996, précisément), que Twelve Dreams Of Dr. Sardonicus, tel est son nom, commencera à vivre sa nouvelle vie, celle partagée avec d'autres albums tels que Forever Changes (Love), No Other (Gene Clark ; qui devra attendre 2003 pour le CD, lui !) ou les opus de Nick Drake : la vie d'un album-culte vénéré par des fans de plus en plus nombreux, et par des rock-critics ayant considérablement révisé leurs positions à son égard. Ce n'était pas gagné, et pourtant, cet album aurait pu, et surtout aurait du être immense, à sa sortie en 1970 : production éclatante signée du grand pote de Neil Young, David Briggs (il supervise la production globale de l'album, mais pas mal de morceaux sont, sinon, produits par Bob Irwin), interprétation ahurissante, morceaux d'enfer et très variés... Même la pochette, une photo très psychédélique, colorée et déformée des membres du groupe dans un cadre dentelé sur fond blanc (Ed Cassidy est le chauve à la tête peinturlurée, au fait, et California arbore de belles bacchantes, comprendre, moustaches), assure. Le verso (un homme allongé au milieu de bouteilles sans doute vides, photo en négatif) est chelou. Le titre est étrange également, en allusion au nombre de morceaux (il y en à douze, comme les rêves du titre) et est aussi, sans doute, une allusion à de la drogue.

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Verso de pochette vinyle (même visuel pour la réédition CD)

Pendant longtemps, donc, je n'ai pas réussi à accrocher à l'univers bigarré, hétéroclite (d'une chanson à une autre, on passe d'un morceau assez Motown dans l'âme à un petit délire psyché un peu inquiétant et sans paroles, pour ensuite arriver à du pur rock bien électrique et furax...) de cet album pourtant majeur, et je le savais, de Spirit. A force d'écoutes, et après, surtout, avoir laissé mariner ce disque dans son boîtier pendant environ deux ans sans y toucher (avant, donc, de décider de revenir dessus), j'ai fini par avoir raison de Twelve Dreams..., ou plutôt, Twelve Dreams... a eu raison de mon ancienne opinion à son égard. Sans aller jusqu'à dire que ce disque m'est devenu aussi indispensable que Get Up With It, No Other, Chinese Democracy, Band On The Run, Obscured By Clouds, Reflektor ou Physical Graffiti (on tient ici clairement mes grands disques de chevet), il est devenu un album que je revisite aisément, agréablement, et relativement fréquemment, aussi. Hier matin, d'ailleurs. Le mois dernier, aussi. J'ai d'ailleurs eu envie de réaborder le disque après cette double réécoute, dont acte. Il est donc maintenant temps d'en parler vraiment, et tout d'abord, citons les membres du groupe, les autres membres du groupe je veux dire (j'ai déjà cité California et Cassidy) : Mark Andes à la basse et au chant occasionnel ; Jay Ferguson aux percussions et claviers, chant occasionnel ; John Locke aux claviers, et direction artistique. En plus de sa guitare (ayant collaboré avec Hendrix, il posède un style guitaristique très proche du sien, parfois), Randy California joue aussi, parfois, de la basse. Voilà. L'album dure 39 minutes, pour, donc, 12 titres. L'album s'ouvre sur Prelude - Nothin' To Hide, qui met d'emblée les choses au clair (de lune à Maubeuge), on n'est pas là pour se marrer, ça va envoyer le bois. Refrain fédérateur, guitare en feu, ambiance parfaite, impossible de ne pas aimer (c'est d'ailleurs une des rares chansons de l'album que j'ai toujours aimé, même à l'époque maintenant lointaine où l'album m'emmerdait plutôt qu'autre chose). Nature's Way, hymne écolo, deviendra par la suite LA chanson de Spirit, et se paie le luxe d'être encore plus belle et réussie. Trop courte, elle culmine à 2,30 minutes pour laisser la place à un morceau plus pépère, Animal Zoo. Moins marquante, cette chanson est cependant bien sympathique.

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Intérieur de pochette vinyle

Le sublimissime Love Has Found A Way, immédiatement suivi de la minute de Why Can't I Be Free ?, remettent les pendules à l'heure, avant le grand morceau achevant la face A, Mr. Skin, chanson apparemment en hommage plus ou moins direct à Ed Cassidy, le batteur du groupe et beau-père de Randy, son alter-ego, avec qui Randy va pendant longtemps continuer l'aventure Spirit (parfois sous le nom de Kaptain Kopter & Commander Cassidy). Cassidy est mort en 2012, à un âge plutôt canonique (quasiment 90 ans), tandis que, j'avais oublié de le dire jusqu'à présent, California est mort, lui, en 1997, noyé dans le Pacifique en tentant de sauver la vie de son fils de 12 ans, Quinn, qui se noyait aussi. Quinn a survécu, pas son père, le drame a eu lieu à Hawaii, où la famille California vivait. Une mort héroïque et tragique. Bon, maintenant que j'ai bien plombé l'atmosphère, revenons à l'album. Mr. Skin, donc, chanson au climat très cuivresque (la chanson quelque peu Motown dont je parlais plus haut, la voilà !), au refrain parfait, aux vocalises entêtantes en forme de na na na na na... La face A se termine sur ce petit triomphe hélas trop méconnu. En 1973, cette chanson entrera dans les charts en single, à la 92ème place, ce qui n'est pas une place remarquable, on est d'accord, mais bon, elle est quand même entrée dans les charts. Initialement, Nature's Way fut le single promotionnel de l'album, en 1970, et Mr. Skin en était la face B (Nature's Way aussi entrera dans les charts, au fait, mais à une place moins bonne encore, la 111ème, ce qui est difficilement compréhensible vu la qualité du morceau).

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La face B s'ouvre sur Space Child, instrumental remarquable et quelque peu étrange, avec un piano entêtant et des effets psychédéliques du meilleur effet, et avec, aussi, une fausse fin avec reprise de mélodie. Bizarre et quelque peu oppressant, ce morceau laisse place au dévastateur When I Touch You, sans doute, au final, le meilleur morceau de l'album, oui, devant Nature's Way et Mr. Skin (et encore un morceau qui n'est pas encore cité, car il n'apparaît, sur le disque, que plus tard). Ici, la guitare de Randy California est tout simplement butante, ce morceau est digne du meilleur de Deep Purple ou de Led Zeppelin, bref, c'est quasiment du hard-rock. On peut le dire : cet album date de 1970 (sorti en novembre, enregistré en une période assez longue, entre avril et octobre, soit plus de six mois !), mais certains de ces morceaux, et notamment When I Touch You, sonnent comme s'ils étaient plus récents que lui, ils sonnent éternels, intemporels. Ce disque a 44 ans, il sonne comme s'il avait été fait demain, parfois (je le redis, la production est immense, prismique, sublime, presque trop belle, en fait). Après ce sommet, Street Worm arrive, morceau étrange et vraiment excellent. Mais c'est la triplette finale qui met à genoux : Life Has Just Begun, assez sautillant et léger ; Morning Will Come, assez imprégné de soul par moments, et trépidant ; et l'ultime sommet de l'album (la chanson dont je parlais plus haut en refusant alors de la citer, pour garder le suspense), ce Soldier sublime et envoûtant, lent, languissant même, avec ses vocalises se perdant dans le mix. L'ultime rêve du Docteur Sardonicus se termine ici, difficile alors de ne pas avoir envie de remettre le couvert... Au final, cet album est un triomphe de la volonté (croyez-moi, les six mois d'enregistrement ne se sont pas passé de la meilleure des manières, entre un accident de California, des tensions internes, des soucis de production...), et un des sommets de l'histoire du rock. Qu'il soit, au final, aussi peu connu des masses est une sorte d'affront que je vous propose, séance tenante, de réparer. On trouve ce disque assez facilement maintenant (surtout sur le Web), et à un prix généralement correct, alors qu'attendez-vous de plus ? Oui, oui, je sais, on est dimanche aujourd'hui, mais avec un peu de chance, demain matin, ça sera lundi, et le lundi, les magasins sont ouverts ; vous n'avez plus aucune excuse, donc ! 

FACE A

Prelude - Nothin' To Hide

Nature's Way

Animal Zoo

Love Has Found A Way

Why Can't I Be Free ?

Mr. Skin

FACE B

Space Child

When I Touch You

Street Worm

Life Has Just Begun

Morning Will Come

Soldier