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Ca faisait longtemps que je n'avais pas parlé de Miles Davis ici, non ? Quoi de mieux, pour en reparler, que de...reparler d'un album déjà abordé ici il y à environ 3 ans, et que j'avais férocement envie de réaborder, d'ailleurs. Cet album n'est pas n'importe lequel, il s'agit entre autres de mon album préféré de Miles Davis (oui, devant Bitches Brew, Kind Of Blue, In A Silent Way, On The Corner, Live-Evil et Sketches Of Spain, bien que ces albums, pardon, mais quels monuments !), et cette déclaration personnelle ne changera pas, je peux le dire haut et fort, c'est bel et bien, et pour l'éternité des siècles, mon grand favori des albums de Miles, je le possède en CD et je me le suis payé en vinyle (pas une réédition, à supposer qu'il y en ai eu une récemment, mais une ancienne édition d'époque). Déjà, rien que pour ça, ce disque n'est pas n'importe quel disque. Ensuite, c'est un des albums les plus implacables, radicaux, sans compromis qui soient. Pour Miles, et en général. Avant de continuer à en parler, apprenez et retenez bien que cet album date de 1974 (il a donc, cette année, 40 ans, bravo), et que rien, rien n'a été modifié pour son édition CD : rien n'a été rallongé, aucun bonus-track, la version CD est identique au vinyle. C'est important de le savoir et de le retenir, car cet album, baptisé Get Up With It, dure la bagatelle de 124 minutes, en deux disques, aussi bien vinyle que CD. Pour seulement 8 titres, 4 par disque. Alors autant pareille durée, pour un double CD, n'est pas originale (un CD va jusqu'à 79,59 minutes), autant, pour un vinyle, c'est quasiment du jamais-vu. Surtout, je le rappelle, pour l'époque, une époque où les différents formats existants (vinyle, cassette audio, cartouche, simple bande audio) ne permettaient pas une longueur d'enregistrement aussi étendue qu'un futur CD.

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Une vue de la pochette vinyle dépliée, comme on le voit, le titre de l'album et le nom de l'artiste sont au verso, et pas au recto (le visuel tout en haut de l'article est le recto vinyle, pas le CD qui utilise le verso, sans la liste des morceaux)

Chacun des deux disques de Get Up With It dure une heure environ. 60 minutes TOUT ROND pour le premier, et 64 minutes et 7 secondes pour le second. Vu que chaque disque ne renferme que quatre morceaux, on imagine aisément qu'il ne s'agit pas de petites chansonnettes (on parle de Miles, en même temps, et de jazz, un genre peu propice aux morceaux d'une minute trente) de courte durée ! Et en effet... Là aussi, gardez bien à l'esprit que rien n'a été modifié, rallongé ou quoi que ce soit pour le CD : les faces A et C, les ouvertures de disque et de CD, quoi, ne sont constituées que d'un seul morceau d'une durée de 32 minutes chacun. 32 minutes, soit aussi long qu'un album de, disons, Gainsbourg (et même plus long) ! Les deux autres faces sont de durée similaire, avec 3 morceaux à chaque fois : 28 minutes pour la face B, 32 pour la D. Inutile de dire qu'écouter ce disque prend de la patience. De la volonté. Il faut, aussi, connaître son Miles, pas forcément sur le bout du doigt, mais en tout cas, avoir entendu plusieurs de ses albums. Il faut, aussi, et c'est quasiment crucial, aimer le jazz ; en tout cas, ne pas détester le jazz. Même si, ici, on est en fait dans de la fusion jazz-rock-ambient. Brian Eno, empereur de l'ambient (Another Green World, (No Pussyfooting) avec Robert Fripp, etc) dira par la suite avoir chopé pas mal d'inspiration pour ses futurs albums en écoutant Get Up With It, et notamment la première face, qui propose les 32 minutes de He Loved Him Madly. Ce morceau est le meilleur de l'album selon moi, en tout cas mon préféré. C'est aussi un des plus radicaux et funèbres morceaux jamais enregistrés, les 32 minutes (seulement créditées à 30 minutes sur le vinyle, mais il dure bel et bien 32 minutes, c'est une coquille d'imprimerie) puent la mort pire qu'un institut médico-légal en grève depuis trois mois. Il faut savoir aussi que ce morceau est tout simplement une oraison funèbre pour Duke Ellington, qui venait alors de mourir, Miles a composé ce titre rapidement après la mort de Duke, et l'a enregistré en pensant à lui. D'ailleurs, tout Get Up With It est dédié à Duke Ellington, voir le visuel plus bas, qui est l'intérieur de pochette vinyle : on l'ouvre et on trouve, d'un côté, une photo noir & blanc, sobre, de Miles, avec les crédits, et de l'autre, la mention "For Duke", centrée sur un fond noir de deuil, le tout encadré de blanc. Chose curieuse, la mention "For Duke" n'a pas été reproduite dans le livret CD.

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Intérieur de pochette vinyle

He Loved Him Madly (le titre est une allusion à Duke, je crois) est un morceau vraiment à part, difficile de le décrire. Ambiance glauque, guitares en sustain (signées Reggie Lucas, Pete Cosey, Dominique Gaumont) donnant un son vraiment déchiré et fantômatique, hors du temps et du monde... à un moment donné, la trompette de Miles surgit, dans le lointain, balançant de longues notes déchirées, endeuillées. Une flûte, aussi, signée David Liebman, et des congas de Mtume, offrent une ambiance toute particulière, le tout vient se greffer à merveille, et les 32 minutes passent aussi vite qu'un morceau de l'album Pink Flag de Wire (album art-punk de 1977 qui contient 21 titres pour 35 minutes, jugez donc de la durée des titres), mais je m'égare. Il est déconseillé d'écouter ce morceau si on ne se sent pas dans son assiette. Lester Bangs (fameux rock-critic américain, mort en 1982, fan de Miles, mais aussi de Lou Reed, Van Morrison et de musique punk) fera une ou deux chroniques sur cet album. Au sujet de He Loved Him Madly, il dira : Il semble, on ne sait trop comment, que la froideur de la mort affective dans cette musique touche les répressions émotionnelles qui sont en nous et ont culminé dans de tels gouffres de malheur apparemment sans objet, que le coeur de Miles, même s'il meurt (à supposer qu'il meure), touche les nôtres et les fait revivre d'une manière dont même My Funny Valentine ou le Concierto De Aranjuez ne seraient peut-être plus capables aujourd'hui (article publié dans Music And Sound Output en décembre 1981 et intitulé "Miles Davis : Musique Pour Les Morts-Vivants", article reproduit dans le recueil de textes de Bangs, sorti de manière posthume, intitulé Fêtes Sanglantes & Mauvais Goût). Cette phrase de Bangs (un rock-critic ayant fortement inspiré Philippe Manoeuvre, on peut le dire, et m'inspirant aussi pas mal, toutes proportions gardées) peut sembler longue, complexe, pompeuse, mais elle reflète bien ce qu'est ce long morceau ouvrant Get Up With It. Imaginez aussi, vous achetez l'album, vous le posez sur la platine ou le glissez dans le lecteur, et boum, ça démarre par le Ellington-inspired memorial dirge (dixit les notes de pochette du verso du boîtier CD) He Loved Him Madly, 32 minutes à faire frémir, pleurer, frissonner et qui, vraiment, ne respirent pas la joie et l'espoir, mais le deuil, la tristesse, le regret... On trouvera difficilement ouverture d'album plus complexe, extrémiste et originale que celle-ci.

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Le reste de Get Up With It est totalement différent, tout en étant, aussi, bien radical. Que dire des 4 petites minutes et 7 secondes (retirez ce morceau, et le second disque dure 60 minutes tout rond, soit la même durée que le premier, chose amusante) de Red China Blues, qui ouvre la dernière face ? Rikiki en durée (de très loin, le minus de l'album, en timing), ce morceau est un blues avec harmonica, chose assez étonnante compte tenu qu'il s'agit d'un album de Miles Davis et, donc, de jazz. Bien qu'étant le moins abouti des 8 titres de l'album, c'est tout de même un admirable petit morceau dont, je dois le dire, je raffole, mais je suis quand même content que tout le disque ne soit pas comme ce morceau, paradoxal, non ? Il est d'ailleurs temps de dire un truc au sujet de l'album, que je n'avais pas encore eu le temps de dire : Get Up With It, qui sera le dernier album studio de Miles pendant une période d'environ 6 ou 7 ans (il sortira, pendant cette période, des lives type Agharta, ou des compilations d'inédits comme Water Babies, mais ne retournera plus en studio pour faire de l'inédit), est un album constitué en partie de morceaux enregistrés pour l'occasion (les deux longs morceaux de 32 minutes, notamment) et en partie de chutes de studio datant de 1970/1973. Un morceau, Honky Tonk (5,50 minutes), avec Keith Jarrett aux claviers, date des sessions 1970 de Live-Evil, album sorti en 1971, et d'ailleurs, n'est pas sans rappeler des bribes de cet album ; Rated X (considéré par Lester Bangs, encore lui, comme le morceau le plus radical jamais fait, ce morceau de 6,50 minutes achevant le premier disque est en effet une claque quasiment bruitiste), Billy Preston (12,35 remarquables minutes achevant l'album, sur lesquelles Billy Preston, claviériste bien connu, brille nettement par son absence, il n'a d'ailleurs sans doute jamais collaboré avec Miles !) et Red China Blues datent des sessions de On The Corner (1972). Le reste date de 1974 (enfin, Calypso Frelimo, l'autre morceau de 32 minutes, date de 1973, en fait). Tout en étant constitué de bric et de broc, Get Up With It, c'est la force des chefs d'oeuvre, fonctionne parfaitement comme un ensemble (même chose à dire pour le Tattoo You des Rolling Stones, aussi constitué de morceaux issus de sessions éparses, et fonctionnant pourtant parfaitement tel quel, mais là encore, je m'égare).

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Verso du CD

Le reste, il me reste à en parler, maintenant. Mtume, riche en percussions pendant ses 15 minutes (à la différence de Billy Preston sur lequel Billy Preston ne joue pas, le percussionniste Mtume joue bien sur le morceau lui devant son nom), fout en transe, Maiysha, 15 minutes aussi, deviendra un classique live de Miles Davis, un morceau riche en orgue (joué par Miles, il joue de l'orgue sur pas mal de titres, il y en à même un sur lequel il ne joue que de ça et pas de sa sempiternelle trompette !), doté d'une double ambiance (d'abord lounge et guillerette, puis plus prenante et obscure) parfaite. Et il y à Calypso Frelimo, 32 minutes ouvrant le second disque, morceau au parfum calypso/latino, sublimissime, jamais long malgré sa demi-heure et son thème très répétitif à l'orgue. Là aussi, à un moment donné, vers son centre, le morceau change radicalement de direction, une basse intense et minimaliste vient bousculer tout ça. Quand le morceau s'achève et que Red China Blues démarre (une fois le disque retourné si on l'écoute en vinyle), difficile de se dire que c'est le même album, du même artiste, et de la même année ! Et pourtant, si. Voilà, en gros, ce qu'est Get Up With It. Un disque pharaonique, aussi bien dans sa durée (pour un album sorti il y à 40 ans et constitué de deux disques seulement, 2 heures, c'est beaucoup, surtout avec aussi peu de morceaux) que dans ses intentions, un album monumental, gigantesque, surpuissant, sans compromis aussi. On s'en remet difficilement, on se remet difficilement, surtout, de son quintessentiel et douloureux premier morceau. Et quand Rated X a fini de vous péter à la gueule, on ressent un peu de tournis, de vertige, au moment de mettre le disque suivant de l'album, et de se laisser entraîner par le groove dansant de Calypso Frelimo... Miles a sans doute construit ce disque comme une sorte de banquet d'adieu, je m'en vais, mais l'Etat demeurera toujours, ce genre. Le cadeau d'adieu de Miles a sauté au visage de pas mal de monde à l'époque, continue de le faire depuis 40 ans, et continuera de laisser de profondes cicatrices sur leurs visages et dans leurs cerveaux dans encore 40 ans, si ce n'est plus. Le disque ultime de ce géant du jazz. Oui, je sais, Kind Of Blue, In A Silent Way, Bitches Brew, On The Corner... Mais putain, Get Up With It, putain, écoutez-le, vous n'en reviendrez pas, enfin je le crois.

FACE A

He Loved Him Madly

FACE B

Maiysha

Honky Tonk

Rated X

FACE C

Calypso Frelimo

FACE D

Red China Blues

Mtume

Billy Preston